Lost in translation

MUSIQUES | De son improbable quête américaine à la remorque d'un aïeul parti au XVIIIe à la recherche d'une tribu d'Indiens parlant gallois, Gruff Rhys a ramené une histoire insensée et passionnante, déclinée sur quatre supports. Dont un disque bouleversant baptisé "American Interior". Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 7 octobre 2014

En 1792, un Gallois nommé John Evans, multiple arrière-grand-oncle de Gruff Rhys, l'ancien leader des Super Furry Animals, quitta son village de Snowdonia pour gagner le Nouveau Monde au prétexte de s'enquérir des fondements de la légende des "Indiens" Madogwys (ou Mandan), descendants supposés et surtout gaélophones (!) du prince gallois Madog ab Owain Gwynedd. Lequel aurait touché le sol américain dès le XIIe siècle.

Pour Evans, l'affaire tourna alors à l'Aventure avec un grand A, à d'immenses péripéties qui l'amenèrent à arpenter le Nouveau Monde de part en part, à être incarcéré par les Espagnols car soupçonné d'être un espion britannique, à s'évader nu, à contribuer à arracher des griffes britanniques et pour le compte de la couronne espagnole (!) une partie du territoire américain et donc du futur Canada. Et même à dresser une cartographie du Missouri qui facilitera grandement l'expédition Lewis & Clark et le rachat de la (grande) Louisiane à la France par les États-Unis.

Chevauchée fantastique

220 ans plus tard, il n'en fallait pas plus (plus c'eut été trop) pour que Rhys – fourmis dans les jambes et dans la tête – se lance sur les traces d'Evans, accompagné d'une marionnette à son effigie, pour une «tournée d'investigation» entre concerts-conférences Powerpoint et reprise de l'enquête de grand tonton.

Or, de cette histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a vu un Indien parler gallois, Gruff Rhys a tiré non seulement un documentaire d'une grande poésie, un livre et... une application mobile, mais aussi un trésor pop : chevauchée fantastique comptant – et contant – autant de paysages musicaux que l'Amérique peut montrer d'horizons, folie psychédélique à la Super Furry Animals, balades folk, arrangements bacharachesques, cavalcades morriconiennes, le tout parcouru par un souffle épique et/ou mélancolique bouleversant. Preuve ultime que même d'un voyage où l'on échoue à trouver ce pour quoi l'on est parti, on ramène toujours quelque chose et beaucoup de soi-même.

Ainsi de cette cruelle ironie : à la fin de son périple, Rhys rencontre lui-même les Mandan (ou ce qu'il en reste), découvrant sans surprise, comme Evans avant lui, qu'ils ne parlent pas Gallois. Mais que leur dialecte sioux – qui ne compte plus qu'un unique locuteur vivant – est menacé de disparition. Triste réalité qui renvoie à Rhys le miroir de la disparition progressive de sa propre langue natale. Celle par et pour laquelle toute cette folle histoire a commencé : le gallois.

 

Gruff Rhys
Au Marché Gare, lundi 13 octobre


Gruff Rhys


Marché Gare 34 rue Casimir Périer Lyon 2e
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Frànçois & the Atlas Mountains, guerriers de l'Ombre

MUSIQUES | Entre luminosité aveuglante et zones d’ombre, transe magique et mélancolie, évidence et mystère, Frànçois & the Atlas Mountains ont bouclé avec "Piano Ombre" une admirable trilogie discographique qui n’a cessé de les pousser un peu plus haut vers les sommets. Pour la première fois depuis la sortie de cet album inépuisable, les voilà enfin à Lyon. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 7 octobre 2014

Frànçois & the Atlas Mountains, guerriers de l'Ombre

François Marry a un visage de statue antique, le port altier d’un chef de guerre et un regard transparent qui semble scanner le monde qui l’entoure, mais dont les intentions seraient indéchiffrables. «En vérité, la vérité» sur François, on n’est pas près de la connaître. Ainsi, lorsqu’on lui demande de commenter le parcours d’un groupe, le sien, qui a mis (pris ou subi) le temps (près de dix ans) avant de parvenir à l’unanimité critique qui entoure le tout chaud sixième album Piano Ombre), François lâche, laconique et impassible tel un centurion drapé dans une toge de pudeur et de défiance, et comme un clin d’œil au titre de sa dernière œuvre, un «qui va piano va sano» dont il faudra se contenter. Publié comme son prédécesseur E Volo Love (2011), déjà passablement acclamé, sur le prestigieux label anglais Domino Records, Piano Ombre a valu au groupe à sa sortie, le 17 mars dernier, les Unes simultanées de Magic, Tsugi et des Inrocks – un triplé rare. Et comme bouclé une trilogie entamée avec Plaine inondable (2009), premier album du groupe à être notablement remarqué : «Piano Ombre produ

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Début de parcours

MUSIQUES | Avec le mois d'octobre s'ouvre la saison rock avec le festival Just Rock?, qui s'ouvre lui-même sur un parcours folk à travers sa ville d'accueil – Lyon, (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

Début de parcours

Avec le mois d'octobre s'ouvre la saison rock avec le festival Just Rock?, qui s'ouvre lui-même sur un parcours folk à travers sa ville d'accueil – Lyon, pour ceux qui l'ignoreraient encore – et plus précisément la Croix Rousse. Le schéma est à la fois quasi-immuable et intrinsèquement nomade puisque, comme son nom l'indique, il y s'agit de déambuler avec délice tout au long d'un samedi après-midi, en l'occurence le 4 octobre, à la rencontre d'artistes généralement débranchés – aussi branchés puissent-ils être par ailleurs. Rendez-vous cette année place Joannes Ambre dès 15 h – ça laisse le temps pour une matinée bien grasse – avec le bien-aimé Cyrz, dont c'est un peu le retour, comme évoqué dans ces pages la semaine dernière. A 16 h, direction le vidéo-club Atmosphere pour faire comme l'oiseau William Bird, avant d'aller à 17h à la bibliothèque faire les yeux doux à Julia Kat, plus radoucie que quand elle officie avec Little Garçon ou Black Luna. Puis à Anne Sila, jazzeuse mixte qui lorgne vers la chanson et la pop, à 18h (place Bellevue). Enfin, dernière étape du périple à 19 h, a

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La route des indés

MUSIQUES | Dans la collection automne-automne musicale, la tendance est clairement à l'indie rock, cette notion floue et changeante qui pourtant se nourrit d'une évidence : quelles que soient sa nature, sa forme, son humeur, son envie, quand on voit un artiste indé, on le reconnaît au premier coup d’œil. Et à ce qu'on en veut toujours plus. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 23 septembre 2014

La route des indés

«Just gimme indie rock !!!!» C'est sur ce cri primal que s'ouvre, en 1991, Gimme Indie Rock, EP culte et (re)fondateur de Sebadoh. Le trio, alors composé d'Eric Gaffney, Lou Barlow et Jason Loewenstein – qui vient de rejoindre le groupe du Massachussetts – y évoque ses influences dans une furieuse séance de name-dropping (Velvet Underground, Husker Dü, Sonic Youth et même Dinosaur Jr., dont Barlow vient pourtant de se faire éjecter comme un malpropre) qui s'accompagne du mode d'emploi indie : jouer plus lentement, fumer de l'herbe (pas forcément dans cet ordre) et hurler à la face du monde. Ce cri, c'est un peu le cri que le public lyonnais averti (qui comme chacun sait en vaut deux) est depuis quelques temps en mesure de pousser à chaque début de (demi-) saison. Car il sait, à mesure qu'on lui sert sur un plateau des Dinosaur Jr. donc, des Chokebore, des Swans et on en

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