Venin Carmin : pour Lucrèce

Post-Punk | Pour son deuxième album, "Constant Depression", publié en mai et disponible en vinyle, les filles de Venin Carmin conjuguent au post-punk la figure de Lucrèce, femme suppliciée que le viol a poussé au suicide. Et y puise une pulsion de vie.

Stéphane Duchêne | Mercredi 9 septembre 2020

Photo : © Bruno Metra


Elle est seins nus, comme abandonnée : à l'amour, sans doute, au sexe, on imagine, à un homme, sûrement, la tête sur le côté, légèrement en arrière, les yeux clos. Oui, c'est bien une femme offerte que l'on voit, tout l'indiquerait si, sur la gauche du tableau, il n'y avait, on ne le voit pas tout de suite, le poignard dans sa main droite, dans l'ombre, qu'elle retourne contre elle, s'apprête à s'enfoncer dans ses entrailles que son autre main semble caresser. En un éclair, un coup de poignard, le temps d'un éclat de lumière sur la lame, Eros cède la place à Thanatos. La petite mort s'efface devant la grande. C'est donc en réalité à la mort que s'offre la jeune femme. Ce qu'on prend pour du désir est une résignation autant qu'un soulagement.

Cette femme, c'est Lucrèce, "la Dame romaine", qui mit fin à ses jours après avoir été violée par Tarquin, au prétexte, s'il en fallait, qu'elle aurait aimé un esclave. C'est ce tableau de Guido Gannaci — le sujet fut traité par les plus grands peintres et écrivains (Ovide, Dante, Shakespeare, Giraudoux) —, l'un des fleurons du Musée des Beaux-Arts, qu'a choisi le groupe Venin Carmin au fronton de son album Constant Depression qui sort notamment en vinyle. Mais dans une version plus sombre encore, reproduite en noir et blanc — l'un des tropismes esthétiques d'un groupe qui porte son nom comme un paradoxe — par l'artiste néerlandais Niek Hendrix.

Berceuse mortifère

Manière pour le duo formé par Lula et Valentine Dedieu, comme elles le précisent dans la vidéo de notre série "Ils/Elles font la ville...", de mettre en avant les femmes qui ont subi pareil outrage, mais aussi de signifier que les choses n'ont guère changé depuis l'antiquité Lucrécienne, que « la peur n'a pas changé de camp ». C'est l'un des thèmes principaux de cet album « plus dur » que le précédent Glam is gone.

Si l'affaire s'ouvre par quelques secondes d'orgue des plus mortuaires – le disque se referme pareillement par une Berceuse instrumentale plus mortifère que somnifère, bien vite, les rythmes martiaux, la basse farouche et la voix équivoque – comme l'impression laissée par les Lucrèce de Gannaci/Hendrix – viennent tordre la perception. It's gonna be wild, nous promet-on, mais la sauvagerie ici est glacée, intérieure, elle ronge plus qu'elle ne frappe, n'augure rien de bon. Elle se niche sous la surface, sous le masque des conventions, ce qui est peut-être le sens de Willkommen to the Masquerade (mantra hurlé au second plan sonore) qui renoue avec cette tradition post-punk traversée par l'idiome germanique.

Passage à l'acte

Cette Constant Depression, qu'il s'agisse de l'album, comme du morceau titre, est donc bien cette danse (oui, ici on danse) à laquelle se livrent Eros & Thanatos, entre pulsion de vie et désir de mort, amour et damnation. C'est ce sentiment confus, et sublime, saisi par Gannacci et Hendrix, de l'instant qui précède l'irréparable : à la fois le passage à l'acte de l'agresseur masculin tentant d'éponger son désir dans le crime, mais surtout de la seconde d'avant l'immolation de Lucrèce, et, pour nous devant le tableau, de sa découverte.

Cette femme que, peut-être par réflexe, l'on croyait offerte, abandonnée, ne l'était pas. En tout cas pas comme cela. C'est cet entre-deux, ce moment fugace, que Venin Carmin parvient à étirer sur la longueur de son disque. Et le groupe de parvenir à donner vie, beaucoup de vie malgré tout, à cette "dé-pression" que traversent tous les sentiments du monde, cet instant pas encore figé dans l'ambre du destin, cette fraction de seconde où l'idée ne fait pas encore acte et où le pire n'est pas encore certain.

Venin Carmin, Constant Depression (Seja Records)

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Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

Théâtre | "Démons", de la metteuse en scène Lorraine de Sagazan, est désormais accessible en ligne gratuitement sur le Vimeo de la Comédie de Valence : parfait pour patienter en attendant la réouverture des théâtres.

Nadja Pobel | Mercredi 20 mai 2020

Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

« Je te tue ou tu me tues », ne pas pouvoir rester un soir de plus en face de l'autre et être infoutu d'être seul. Lars Norèn, en 1984, convoque l'enfermement — soit un couple qui ne se supporte plus mais s'aime tout autant. Pour que l'air puisse continuer à circuler en cette soirée banale, il invite un couple de voisins. Adapté notamment par par Ostermeier, cette pièce a été la matière pour que la metteuse en scène Lorraine de Sagazan puisse exposer la pertinence de son travail : en bi-frontal, en incluant le public, ses personnages principaux sont pris au piège de leur dualité. Elle y incorpore des morceaux de leurs vies de trentenaires sans que ça tourne au nombrilisme mais au contraire à un grand numéro d'équilibrisme. Drôle, fluide, enjoué aussi (puisque la musique adoucit les mœurs, le Sara perché ti amo de Ricchi e Poveri, le Ten years gone de Led Zep traversent le spectacle), le spectacle créé en 2015, passé par La Manufacture à Avignon et Théâtre en Mai à Dijon, est désormais disponible en ligne gratuitement sur

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Défunts justifient les moyens : "Ta mort en short(s)"

Animation | de Lucrèce Andreae, Anne Huynh, Anne Baillod, Pauline Pinson, Osman Cerfon (Fr-Sui, 0h52)

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Défunts justifient les moyens :

Porté par le César du meilleur film d’animation 2018, le miyazakissime Pépé le Morse de Lucrèce Andreae, cet exceptionnel programme de courts-métrages ose au bon moment — pour la Toussaint — aborder l’un des sujets les plus embarrassants pour des adultes (avec son symétrique : « comment fait-on les bébés ? ») : la question taboue de la mort. Elle est ici évoquée de manière poético-allusive à travers la métaphore de la disparition-métamorphose des aïeux (Pépé le Morse, donc), par le souvenir (Mamie) ou carrément frontalement dans Mon Papi s’est caché, tendre peinture mouvante où un grand-père jardinier inscrit son futur trépas dans le cycle de la nature — la forme fait ici joliment écho au fond. Mais là où le programme s’avère le plus culotté, démontrant sa grande intelligence de conception, c’est avec l’ajout de La Poisse et de Los Dias De Los Muertos, deux petites perles d’humour noir. Le premier y promène une créature porteuse de scoumoune pour qui la

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Pierre Cartonnet : le physique du contre-emploi

SCENES | Il y a dix ans, Pierre Cartonnet enfreignait les lois du cirque avec Aurélien Bory. En octobre, il mettait dans sa poche le jury pro du festival de L'Espace Gerson. Cette semaine, il donne la réplique à Béatrice Dalle dans l'éclaboussant "Lucrèce Borgia" de David Bobée. Portrait d'un comédien qui a tant de cordes à son arc qu'il pourrait en jouer comme d'une harpe. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 11 novembre 2014

Pierre Cartonnet : le physique du contre-emploi

Mâchoire carrée (limite cubique), musculature de modèle anatomique, pupilles qui paraissent insoumises aux facteurs de dilatation : Pierre Cartonnet dégage la même sévérité juvénile que les vicieuses petites frappes de Dog Pound. Reste qu'il ne survivrait sans doute pas plus de quelques jours dans un établissement pénitentiaire tel que celui dépeint par le film de Kim Chapiron. Car sous les signes extérieurs de virilité bat le cœur d'un grand sensible. Un cliché ? Certes, mais un cliché flou, le gaillard se mouvant à toute vitesse et dans nombre de directions à la fois. Délit de belle gueule Il fallait le voir, au sortir du tremplin du dernier festival de l'Espace Gerson, admiratif du talent de concurrents qu'il venait pourtant de mettre à l'amende – avec une variation joliment lunaire sur le sketch de l'humoriste foireux – et accueillant les compliments comme on reçoit des remontrances. Sans doute un vieux réflexe : «J'ai eu une adolescence difficile. J'étais en échec scolaire dès la fin du collège et je cherchais une échappatoire. Je pratiquais déjà le cirque en loisir. J'ai appris qu'il existait des formations professionnalisant

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SCENES | Ils sont jeunes, misent sur l’acteur et adaptent des textes peu théâtraux. Ils font pourtant bel et bien du théâtre, avec un engagement total, signant des spectacles remuants et intelligents. Balade dans une saison marquée du sceau de cette génération éprise de narration. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

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Raconter. Parfois de manière saccadée ou par le prisme de plusieurs personnages. Mais dire le monde avec force et rage. Voilà l'intention qui semble traverser la saison théâtrale 2014/2015, portée par une génération qui ne tutoie pas encore les quadragénaires, quand elle n'a tout simplement pas encore franchi la barre des trente ans. Première pièce emblématique de ce constat : Les Particules élémentaires (aux Célestins en février). Houellebecq lui-même n’a pas quarante ans quand il écrit son deuxième roman, hybride à deux têtes où, à travers les vies de deux frères, l'une hippie, l'autre trop calibrée, se dessinent le désenchantement, l’annihilation du bonheur et l’avènement du clonage scientifique. Véritable gifle, sans concession avec son époque mais parcourue par un souffle romanesque évident, ce livre n’avait jamais été porté à la scène en France alors que nos voisins européens (et notamment les Allemands) s’en sont depuis longtemps délectés. Il a fallu attendre que Julien Gosselin sorte de l'école du Théâtre du Nord, à Lille, et que dès sa deuxième mise en scène, il prenne à bras le corps ce bouquin paru alors qu'il n’avait que onze ans. Av

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«Une démesure géniale !»

SCENES | Figure historique mythique, Lucrèce Borgia fut immortalisée en 1833 par Victor Hugo dans une pièce éponyme. Un incontournable du répertoire auquel se confronte tout l’été le metteur en scène David Bobée, non sans offrir à Béatrice Dalle son premier rôle sur les planches. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur ce projet très attendu qui verra le jour en plein air, à Grignan, devant la magnifique façade du château. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Jeudi 26 juin 2014

«Une démesure géniale !»

Pour interpréter Lucrèce Borgia, fille du cardinal espagnol et futur pape Rodrigo Borgia, vous avez fait appel à Béatrice Dalle. Ce choix a-t-il tout de suite été une évidence ?David Bobée : Pour monter Lucrèce Borgia, il me fallait une actrice qui ait le charisme, la séduction et la capacité à fasciner nécessaires au rôle ; et en même temps une part de dangerosité, de monstruosité... J’ai choisi la plus belle et la plus dangereuse. Béatrice, avec ses choix de carrière, de vie et sa personnalité entière, s’est tout de suite imposée. Elle s’essayera là au théâtre pour la première fois...Je choisis de travailler avec des personnes pour ce qu’elles sont, parce que je les aime et que j’ai envie d’offrir au public le regard que je porte sur elles. Je me moque de savoir si elles savent faire ci, si elles ont déjà fait ça... Il n’y a pas de différences pour moi entre donner le rôle de Lucrèce Borgia à Béatrice, qui est actrice de cinéma – donc actrice tout court– et travailler avec des personnes qui viennent de cultures différentes ou de disciplines différentes comme le cirque, la danse, la musique...

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