Villa Gillet & Le Petit Bulletin
Immersion dans
L’Atelier des Récits 2022

Tromperie : Quelques maux d'amour

Adaptation d’un roman de Philip Roth qui lui trottait depuis longtemps en tête, la tromperie de Desplechin est aussi un plaidoyer pro domo en faveur du droit de l’artiste à transmuter la vérité de son entourage dans ses œuvres. Quitte à confondre amour privées et fictions publiques.

Fin des années 1980. Écrivain à succès américain provisoirement exilé à Londres, Philip accueille dans le petit appartement où il travaille sa jeune maîtresse anglaise. Entre deux galipettes, ils parlent, ou plutôt elle parle et il l’écoute, prenant des notes comme il a l’habitude de le faire depuis toujours avec ses conquêtes. Le soir, il retrouve sa compagne officielle ou ses obligations mondaines, échangeant parfois avec ses anciennes liaisons, lesquelles ont toutes laissé une trace dans son œuvre. Et vitupère à l’envi contre l’antisémitisme systémique au Royaume-Uni…

Film verbal plus que verbeux, resserré autour d’un couple (pas toujours le même, bien que l’homme demeure identique), Tromperie tranche dans la filmographie de Desplechin par sa relative linéarité puisqu’il accompagne un double processus : l’édification d’un amour et celui de l’œuvre codépendante. Certes, Roubaix, une lumière (2019) présentait déjà une structure narrative plus “disciplinée” qu’à l’ordinaire chez le cinéaste, mais c’était surtout parce qu’elle s’inscrivait dans un genre bien particulier : le polar naturaliste, avec ses codes et ses ambiances. Ici, Desplechin renoue avec les marivaudages entre érudits (en compagnie de fidèles de son cosmos : Podalydès, Seydoux, Devos…) mais il ne gomme rien des obsessions paranoïaques de Philip voyant chez tous les Anglais de l’antipathie contre ses coreligionnaires, ce qui donne des envois digne des meilleures répliques de Woody Allen…

L’homme (à l’œuvre) et l’artiste

Difficile de ne pas songer, en écoutant Philip argumenter sur sa méthode de travail consistant notamment à recueillir des confidences intimes et les amalgamer dans la trame de son propre vécu pour accoucher de ses fictions — le sont-elles tant que cela ? —, à une affaire ayant personnellement concerné Arnaud Desplechin voilà quelques années. À l’époque Rois et Reine (2005), l’ancienne muse du cinéaste Marianne Denicourt lui avait reproché d’avoir pillé son passé pour concevoir son film ; elle en tirera un livre (Mauvais génie) et une action en justice pour atteinte à la vie privée — elle sera déboutée.

Dans Tromperie, le doute bénéficie à l’artiste. Bien sûr, il se prétend “audiophile”, terme élégant pour dire “vampire“. Mais s’invente-t-il son amante dans le secret de son atelier, ou bien existe-t-elle ? Lorsque l’épouse de l’écrivain le soumet à la question, carnet de notes en mains et que celui-ci explique que tout provient de sa fertile imagination, use-t-il d’une tactique de dénégation piteuse pour se tirer d’affaire ou bien livre-t-il sa vérité d’innocent ? Car en fin de compte, rien ne nous prouve la matérialité de cette illégitime inspiratrice anglaise, que Philip reçoit doit recevoir à l’écart de tout témoin… Un détail peut accréditer cette thèse farfelue exonérant l’artiste : le fait que le film débute dans un décor intermédiaire, un plateau de théâtre à demi-nu que Philip demande à sa partenaire de décrire pour qu’il corresponde à son bureau. D’une certaine manière, l’auteur convoque son inspiration (et lui donne le visage qui lui sied) afin qu’elle meuble l’aridité de sa page blanche. Le reste n’est que littérature…

★★★★☆ Tromperie de Arnaud Desplechin (Fr, 1h45) avec Denis Podalydès, Léa Seydoux, Anouk Grimberg…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 30 novembre 2021 Riche de ses cinq mercredis (et donc d’un nombre de sorties lui conférant un profil d’oie farcie du réveillon), le mois de décembre tient du super calendrier de l’avent, qui distribuerait encore ses surprises après Noël. Dont certaines,...
Mercredi 17 novembre 2021 Deuxième incursion du maître de La Compagnie des Chiens de Navarre au cinéma après le bancal Apnée,  Oranges Sanguines rectifie le tir pour viser juste dans plusieurs directions à la fois : politique, économie, famille, adolescence…...
Mercredi 6 octobre 2021 Sorti de sa retraite pour contrer une pandémie terroriste (et se venger de Blofeld), Bond se découvre de nouveaux ennemis… et des allié·es inattendu·es. Retardé depuis 18 mois, l’ultime épisode interprété par Daniel Craig clôt par un feu d’artifice...
Mardi 7 septembre 2021 Thésarde légère et court vêtue, Anaïs est plus ou moins en couple avec Raoul. Mais voici qu’elle croise Daniel, un quinqua séduit par sa fraîcheur. Anaïs n’est pas (...)
Lundi 6 septembre 2021 Être spectateur de cinéma, c’est comme la bicyclette : ça ne s’oublie pas. Et s’il faut un traitement de choc pour se remettre en selle ou en salle, le programme prévisionnel des sorties de cette fin 2021 en a sous la pédale. Reste à espérer que la...
Mardi 25 ao?t 2020 Bienvenue dans un monde algorithmé où survivent à crédit des banlieusards monoparentaux et des amazones pas vraiment délivrées. Bienvenue face au miroir à peine déformé de notre société où il ne manque pas grand chose pour que ça pète. Peut-être...
Mardi 2 juillet 2019 Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée...
Mercredi 21 septembre 2016 Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce de Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion...
Mardi 5 mai 2015 Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile et rock’n’roll, un souffle romanesque et des...
Mardi 31 mars 2015 Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert
Lundi 7 octobre 2013 Pendant solaire de son précédent Vénus Noire, La Vie d’Adèle est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent...
Jeudi 12 septembre 2013 Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, «Jimmy P.» et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert
Vendredi 30 ao?t 2013 Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, Jimmy P. marque une rupture douce dans l’œuvre...
Lundi 15 juillet 2013 Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter