Eva Doumbia : « Je fais un travail de contre-récit »
Théâtre / La metteuse en scène et autrice Eva Doumbia, cofondatrice de l'association Décoloniser les arts, présentera deux spectacles ces prochaines semaines au Théâtre de la Croix-Rousse : "Le Iench", fiction familiale percutée par les violences policières, et "Chasselay et autres massacres", sur un aspect occulté de la Seconde Guerre mondiale. Rencontre.
Photo : DR
Le Petit Bulletin : Avec vos spectacles, l'objectif premier est-il de montrer sur scène des réalités invisibilisées ?
Eva Doumbia : Oui, même si je ne me dis pas ça comme ça. En tant que créatrice, je raconte ce qui m'importe en mettant en partage des histoires que je connais par expérience - comme dans Le Iench, avec cette famille noire - ou que j'ai apprises ailleurs que dans les cours d'histoire, en lisant un livre par exemple.
LPB : Voir une famille noire sur les planches, c'est rarissime dans le théâtre français. Peut-on dire que votre travail s'inscrit dans une démarche militante ?
ED : Il y a au moins un texte que je connais qui, bien qu'il précède Le Iench, a été peu monté : Bintou de Koffi Kwahulé. Mais en effet, à force de chercher des pièces à jouer ou à mettre en scène qui soient au plus proche de mon expérience - des pièces que je ne trouvais pas - j'ai écrit Le Iench. On n'est jamais mieux servi·e que par soi-même !
Je pense toujours politique, car ça ne va pas et ça n'a jamais vraiment été pour moi depuis que je suis née. Je viens d'un milieu où on est obligé·es de porter, d'incarner une conscience politique depuis la naissance. Je suis convaincue qu'en tant qu'artiste, on a une fonction sociale : celle de porter des témoignages qui ne sont pas forcément racontés. Je fais donc un travail politique de contre-récit, quitte à être didactique.
LPB : Pendant l'écriture du Iench, la mort d'Adama Traoré, à l'été 2016, a bouleversé votre envie initiale de fiction autour « d'un jeune garçon afro-descendant qui souhaite adopter un chien pour ressembler aux blonds des publicités ».
ED : Tout à fait. Si, grâce au militantisme, je connaissais déjà le problème des violences policières que subissent majoritairement les personnes racisées, cet aspect n'était pas dans le projet de départ. Je voulais faire une sorte de Cosby Show français, en allant vers ce désir de banalité du garçon. Mais au moment de la mort d'Adama Traoré, j'ai eu une espèce de poussée d'angoisse qui concernait surtout mon frère et mon père. Toutes ces choses se sont superposées et ça a créé Le Iench tel qu'il est aujourd'hui.

LPB : Comment avez-vous découvert l'histoire de Chasselay, que de nombreux habitant·es de la région lyonnaise ne connaissent même pas ?
ED : J'étais à l'hôpital après un grave accident de voiture qui m'a contrainte à rester couchée plusieurs mois et qui m'a laissée beaucoup de temps pour penser. Je travaillais déjà à l'époque sur ma pièce Le Camp Philip Morris, qui parle de la présence des soldats noirs pendant la Seconde Guerre mondiale. En faisant des recherches en ligne, je suis tombée sur de nombreuses informations au sujet des tirailleurs. Notamment les horreurs qu'organisaient les nazis : ils ordonnaient aux tirailleurs de courir avant de les chasser comme du gibier. De fil en aiguille, j'ai découvert des photos du cimetière de Chasselay puis l'histoire qui y est liée. Le projet s'est développé.
LPB : Comment mêler la dimension pédagogique avec celle artistique sans qu'il n'y ait de déséquilibre ?
ED : Le didactisme est une vraie démarche, une vraie réflexion chez moi. Je vois bien que tout le monde n'est pas au courant de ce dont je parle. Alors je construis mes pièces pour que tous les spectateur·ices aient le même niveau de connaissance. Je leur souhaite d'éprouver, de comprendre intimement, ce que vivent les personnages. Je fais le choix de formes accessibles au plus grand nombre, quitte à sacrifier par moments des aspects artistiques.
LPB : D'où le fait que dans Chasselay et autres massacres - spectacle qui aborde les régiments de tirailleurs de la Seconde Guerre mondiale, vous avez convoqué sur scène aux côtés des personnages historiques, une poète-autrice-enquêtrice d'aujourd'hui. Est-ce votre double de fiction ?
ED : Oui. En découvrant cette histoire, j'avais envie de la partager, de la rendre claire pour tous, grâce à ce personnage qui permet au public de tout comprendre sans que j'aie à insérer dans les dialogues les informations historiques. Ceci dit, on parle de Chasselay, mais j'ai eu en quelque sorte cette même envie d'expliquer dans Le Iench - de manière différente, certes. À la fin du spectacle, le père de la famille raconte de quelle manière il est venu en France. Je me suis rendue compte que peu de gens étaient conscients de ces réalités migratoires, et que ce monologue en apprend à beaucoup de spectatrices et spectateurs.
LPB : Vous faites des liens narratifs entre vos spectacles. Ainsi, Modou Diarra de Chasselay et autres massacres est le grand-père de Drissa de la pièce Le Iench.
ED : J'essaie de travailler sur une forme qui s'apparente à du roman vivant. Et en effet, au fur et à mesure des pièces, on entre dans une famille. Cela permet de rajouter des pans de l'histoire entre l'Afrique et l'Europe grâce à ces liens de parenté. C'est un travail qui prend du temps, qui se verra vraiment dans plusieurs années. Même si certaines personnes commencent déjà à s'en rendre compte. À la sortie de Chasselay à Lille, j'ai été très surprise, des jeunes avaient trouvé sans qu'on l'ait évoqué, le lien de parenté entre Modou et Drissa !
LPB : Vous avez cofondé l'association Décoloniser les arts en 2015. Avez-vous vu le monde du théâtre changer en dix ans ?
ED : Oui, et il y a eu autant quelque chose d'ascendant que de descendant. On travaille notamment autour de la question des formations. Il y a de plus en plus de personnes racisées dans les écoles de théâtre. Mais ça demande un vrai accompagnement et une vraie réflexion sur comment on met ensemble des gens qui viennent parfois de milieux sociaux ou de territoires géographiques complètement différents.
J'ai cependant l'impression que la profession anticipe quelque chose qui n'est pas encore fait : la prise de pouvoir de la France par le Rassemblement national. Je trouve qu'en dix ans, on a reculé. On l'observe dans les programmations, dans les thématiques, dans la ''blanchité'' des plateaux... J'analyse notamment ça comme une absence de courage de la profession. Bien sûr, ce n'est pas le cas de tout le monde. J'ai la chance de travailler avec des théâtres et des partenaires - essentiellement des femmes d'ailleurs - qui sont réellement courageux·ses, conscient·es et qui ont un positionnement politique clair. Dans l'ensemble, je suis assez scotchée de tous ces gens qui se disent que c'est comme si c'était déjà fait, que les règles avaient déjà changé. Alors qu'il faut continuer à lutter car non, ce n'est pas fait !
Chasselay et autres massacres et Le Iench : horreurs d'hier, horreurs d'aujourd'hui
L'autrice et metteuse en scène Eva Doumbia présente deux spectacles au Théâtre de la Croix-Rousse : l'un sur le massacre de soldats africains pendant la Seconde Guerre mondiale, l'autre sur une famille afro-descendante vivant dans l'Europe d'aujourd'hui, touchée dans sa chair par le racisme.
Chasselay est à la fois une commune à mi-chemin entre Lyon et Villefranche-sur-Saône, ainsi qu'une commune qui s'est retrouvée au cœur d'un chapitre barbare de la Seconde Guerre mondiale. En pleine avancée sur le territoire français au moment où, en juin 1940, l'armistice est en passe d'être signé, l'armée allemande massacre à Chasselay le 25e régiment de tirailleurs sénégalais alors que les soldats français blancs sont, eux, simplement faits prisonniers. C'est cette tragédie que l'autrice et metteuse en scène Eva Doumbia a choisi d'aborder frontalement dans son spectacle Chasselay et autres massacres, créé en 2024. Au cœur d'une scénographie impressionnante rappelant le tata (terme d'Afrique de l'Ouest qui évoque l'enceinte de terre sacrée dans laquelle sont enterrés les guerriers morts au combat) de Chasselay, toujours visible aujourd'hui, et avec une partition musicale magnétique ; le spectacle prend le temps de développer son récit bicéphale en quelque 2h30.
Si la partie fictionnelle, inégale sur la durée, s'intéresse à la vie des recrues et des habitant·es du bourg avant l'horreur, l'autre, plus historique, est passionnante et habilement imbriquée dans la narration pour, en quelque sorte, réparer l'histoire. Et donner des visages, des corps et des noms à ces soldats violemment oubliés. Des soldats parmi lesquels on trouve le grand-père du héros du Iench, le second spectacle qu'Eva Doumbia (qui construit donc une sorte de saga de pièce en pièce) présentera également à la Croix-Rousse, sept ans après sa création. La période est cette fois contemporaine afin de mettre sur scène la vie d'une famille noire - alors que « la famille au théâtre français est souvent bourgeoise, blanche », écrit Eva Doumbia en note d'intention. Une famille, comme tant d'autres issues de l'immigration, touchée par le racisme et les violences systémiques, ce que dénonce Eva Doumbia avec les armes du théâtre dans un geste artistique ample (son texte renferme de nombreuses couches). Nécessaire et politique.
Le Iench
Du 25 au 28 février 2026 au théâtre de la Croix-Rousse (Lyon 4e) ; de 6 à 29€
Chasselay et autres massacres
Du 5 au 7 mai 2026 au théâtre de la Croix-Rousse (Lyon 4e) ; de 6 à 29€
