Sheng, « j'aime bien chouiner, mais en dansant ! »
Entretien / Artiste hybride en pleine ascension, Sheng incarne quelque chose de sa génération : sa musique croise hyperpop et rap et ses paroles mêlent français et mandarin, retraçant les états d'âme d'un esprit libre. Sa présence au festival Les Chants de mars, en coplateau avec le rappeuse Just Shani, témoigne de l'ouverture de l'événement aux nouvelles esthétiques de la chanson francophone. Rencontre.
Photo : Sheng / Photo par 6&7 prod
Le Petit Bulletin : Vous avez reçu une formation dite "classique", des cours de piano notamment. Votre premier projet Enfant terrible était définitivement rap. Quelle est la genèse de votre projet musical ?
Sheng : Avant les études supérieures, je n'écoutais pas forcément beaucoup de musique... Il y avait les musiques chinoises traditionnelles de ma mère, mais j'ai commencé à affûter mes goûts, mes envies lorsque je suis arrivée à la fac et que je suis "tombée" dans le rap en fréquentant de vrais mordus. J'ai vraiment accroché avec Damso, les rappeurs qu'on a connus avec la 75e session comme Nepal, Sheldon... Un peu les Américains aussi, des artistes comme Laylow et ceux de la scène soundcloud come Lil peep, XXX Tentacion...
Au fur et à mesure de vos projets, notamment dans votre dernier album J'suis pas celle 非你所想 on a senti que vous vous orientiez vers quelque chose de plus electro.Â
Sheng : Au début je me cherchais encore. Plus je me sentais à l'aise dans le processus créatif, plus je me suis laissé des libertés en termes de production et je me suis rendu compte que j'étais bonne en top lines (mélodie vocale ndlr). C'est à la même période qu'on a commencé à questionner les limites de la définition du rap. J'ai emboîté le pas à des artistes qui fonçaient, qui ne craignaient pas de décloisonner, de mêler les influences. J'ai vraiment commencé à m'amuser en studio, accompagnée d'artistes qui ont compris cette évolution : Medellin, Honnoj, Hok... font mes prods depuis le début. C'est important pour moi qu'on s'amuse quand on fabrique la musique, souvent ça veut dire qu'on va aussi s'amuser en live.
Depuis vos débuts vous avez choisi de revendiquer - des titres de vos tracks aux paroles de certaines chansons - votre identité à moitié chinoise. Est-ce que c'est difficile de faire cohabiter du mandarin avec du français dans une même chanson ? Peut-on dire qu'il y a quelque chose de militant dans votre démarche ?
Sheng : C'est difficile et en même temps c'est naturel. Au début, je disais en mandarin ce que je n'osais pas dire en français, ça me permettait de mettre un voile pudique sur les choses. J'avais quelques inquiétudes au sujet de la réception, car les gens ne comprennent pas ce que je dis, mais ça s'est bien passé. Chanter en mandarin apporte toujours quelque chose de plus, même si c'est compliqué de faire cohabiter les deux langues car les sonorités sont vraiment éloignées. Je suis très fière de mes origines, mais je ne sais pas si je me sens légitime à les sur-revendiquer, à en faire quelque chose de très militant.
Regardez-vous ce qui se passe sur la scène musicale contemporaine en Chine ?Â
Sheng : J'écoute de plus en plus. Avant, quand j'écoutais des sons en mandarin c'étaient les artistes qu'écoutent ma mère. Depuis, j'en ai trouvé plein, hyper inspirant·es. Je pense à UneedChufangDrug, Bloodz Boi血男孩... Même leurs directions artistiques visuelles sont captivantes. J'ai voyagé en Chine en sac à dos de 2023 à 2024 et j'ai demandé aux Chinois·es ce qu'elles et ils écoutaient, j'ai découvert plein de choses. La Chine est un pays assez coupé du monde car elles et ils n'utilisent pas forcément les mêmes réseaux sociaux, il y a trop peu de choses qui nous arrivent.

Dans la musique J'suis pas celle非你所想 , vous chantez « Je danserai ivre sur des talons ou en Doc Martens » ou dans Kit-kat 奇巧 « j'fais d'la muscu, j'veux un six-pack, big eyes, asap, la go c'est un micmac ». Vous exprimez une dualité assumée entre hyperféminité et quelque chose de plus brutal. Est-ce volontaire ?
Sheng : Oui et non. Pour tous les projets, je rédige un "moodboard" avec mes idées, ce que je veux exprimer. C'est travaillé mais je pense aussi que ça représente fondamentalement qui je suis. Je ne peux pas avoir une direction artistique qui exprime seulement mon côté "bad bitch", je veux jongler entre mes différentes facettes, même si c'est une prise de risque dans une industrie où on attend de nous un message extrêmement clair.
Vous revendiquez aussi la possibilité d'être bi ou pan. C'est plutôt rare sur la scène française.Â
Sheng : Au début ce n'était pas quelque chose de réfléchi. Quand j'ai reçu des réactions interloquées, j'ai réalisé que ça pouvait ébranler des certitudes. Pour être honnête, j'évolue dans ma petite bulle avec mes ami·es, mon entourage queer, je n'avais pas forcément réalisé que ça pouvait susciter une réaction négative. C'est en avançant que j'ai commencé à assumer cette portée politique, même si je ne m'en sens pas toujours légitime. Il y a tellement de personnes qui se consacrent entièrement à la visibilisation des problématiques LGBTQIA+.
À la fin de mes concerts, je vais souvent discuter avec des filles qui sont contentes que les personnes bi ou pan soient représentées dans mes chansons. Je me reconnais un peu là -dedans, j'ai eu la même réaction avec Théodora... j'adore vraiment cette artiste, du projet musical à ce qu'elle défend.
Votre musique raconte aussi un décalage intergénérationnel. Dans Benz 奔驰, vous dîtes : « La daronne est folle, elle m'engueule en chinois. Ma minijupe j'crois qu'elle ne la kiffe pas » : ressentez-vous que vous faites de la musique d'avant-garde que la génération un peu plus âgée a du mal à comprendre ?
Sheng : Benz est un clin d'œil, un hommage au titre de Suprême NTM, mais à ma sauce. Le son de 1998 est représentatif de l'époque, on y voit bien le male gaze. Là , j'avais envie de m'en inspirer pour l'actualiser, tant au niveau des sonorités que des paroles, raconter une virée entre copines qui dégénère.
Mes parents me demandent souvent pourquoi je mets autant d'effets sur ma voix dans mes chansons. Il y aussi des "pros" qui sont venus me voir pour me dire qu'il y avait trop d'autotune, trop de "boum boum" dans ma musique. Je comprends qu'il y ait quelque chose de déstabilisant dans ce que je fais, mais je ne sais pas si ma musique est tant d'avant-garde que ça. Je suis montée sur les épaules de précurseuses et précurseurs qui ont fait le premier travail de défrichage. Je pense à Sophie, à OkLou.
On trouve un genre de poésie du 21e siècle, faite de conversations laissées en vue et de stories Instagram visées dans vos chansons : les ruptures, les déceptions amoureuses et le spleen y font office de fil rouge.
Sheng : Chez moi, l'amour est quelque chose qui prend beaucoup de place, c'est une raison de vivre. Derrière l'amour, il y aussi l'amour de la nature, de la famille, des copines, de ma maman... J'extériorise cet amour dans ma musique, autant le côté feel good que les frustrations, les peines. Ça crée quelque chose de cathartique en concert, j'aime bien chouiner, mais en dansant !  Je regarde mes premiers projets avec tendresse, je suis fière de ce que j'ai fait. A posteriori, je trouve que je me complaisais trop dans la tristesse et la mélancolie, c'était un peu too much. Depuis quelque temps, j'ai envie de faire quelque chose de chouette et de réunificateur autour de mes chagrins. Ça donne des titres comme Dis-moi pk ?! 为什么 qui évoque l'infidélité, la trahison et en même temps c'est très dansant.Â
Juste Shani + Sheng
Vendredi 13 mars 2026 à partir de 19h30 au Sucre (Lyon 2e) ; de 17, 99 à 22 €Â
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