Margot Videcoq : « Une programmation ne doit pas être facile ou séduisante »
Entretien / Formée à la danse avant de bifurquer vers l'accompagnement artistique, Margot Videcoq a travaillé dans la production, la diffusion et à la direction collégiale des Laboratoires d'Aubervilliers durant six années. Elle a pris depuis janvier 2026 la tête des Subs avec l'idée d'y renforcer l'axe participatif, d'affirmer des lignes thématiques plus marquées et d'assumer la prise de risque.
Photo : Margot Videcoq © DR
Le Petit Bulletin : On observe un fil conducteur dans votre parcours qui est celui de l'accompagnement des artistes. Est-ce ainsi que vous définiriez votre parcours ?
Margot Videcoq : J'ai été formée à la danse, dans une école à la fois théorique et pratique. En sortant, j'ai compris que je voulais travailler dans la création artistique sans être moi-même artiste. Très vite, j'ai choisi de consacrer mon énergie à accompagner les artistes dans le montage de leurs projets, à créer avec eux les conditions pour que leurs désirs puisse se réaliser au mieux. J'ai occupé des postes en production, en administration, en développement, en diffusion, en relations presse, auprès d'artistes venus principalement de la danse, mais aussi du théâtre, des arts visuels, de la performance et de la musique. L'idée a toujours été d'avoir un accompagnement au plus proche.
Ensuite, j'ai commencé à programmer, d'abord en festivals, puis j'ai répondu à des commandes institutionnelles, avant d'aller vers la direction de lieux. J'ai assuré deux remplacements au théâtre municipal d'Alfortville, le POC, puis j'ai co-dirigé pendant deux mandats consécutifs les Laboratoires d'Aubervilliers avec Pascal Murtin et François Ifler, en direction collégiale.
Qu'entendez-vous par "accompagnement au plus proche" ?
MV : Être au plus proche, c'est être présent à toutes les étapes de la création. Cela va du dialogue dramaturgique aux questions de production, en passant par la diffusion et la relation aux publics. Ayant reçu une formation artistique, j'ai une connaissance du plateau et cela permet d'instaurer de véritables binômes de travail, avec des retours artistiques argumentés. Aux Laboratoires d'Aubervilliers, cet accompagnement pouvait s'inscrire dans le temps long. Certaines résidences se déployaient sur deux ou trois ans, de manière discontinue mais structurante. Nous avons renforcé cette logique pendant la période du Covid.
À Aubervilliers, la question du territoire était centrale. Comment articulez-vous aujourd'hui cette dimension aux Subs ?
MV : Aux Laboratoires, nous étions situés dans un quartier populaire, prioritaire de la politique de la ville, tout en étant un lieu de création contemporaine reconnu à l'international. L'enjeu était d'articuler cette identité d'avant-garde avec le contexte social du quartier.
Un positionnement clair existait depuis le début des années 2000, celui de refuser une action culturelle périphérique. Il ne s'agissait pas d'organiser des ateliers à côté des œuvres, mais d'intégrer les publics au cœur du processus de création. Par exemple notre artiste en résidence Louise Siffert avait ainsi créé la bande-son de son film We have decided not to die avec une chorale de femmes d'un club de retraités des Quatre-Chemins. Je pense aussi à Elsa Michaud et Gabriel Gauthier qui ont réalisé un film avec des jeunes adultes polyhandicapés d'une maison d'accueil spécialisée. Nous investissions aussi l'espace public pour créer des circulations constantes entre l'intérieur et le quartier.
Aux Subs, cette logique trouve un terrain particulier car le lieu dispose de 18 chambres permettant d'héberger les artistes en résidence. Cette possibilité d'habiter sur place crée des conditions de travail presque monastiques, propices à l'imaginaire. Je souhaite poursuivre et amplifier les créations participatives, maintenir un dialogue direct avec le territoire alentour et renforcer la logique de proximité quotidienne avec les habitants.
Vous insistez sur la dimension "lieu de vie" des Subs. Que recouvre-t-elle concrètement ?
MV : Les Subs ne sont pas uniquement un lieu de programmation. C'est un site patrimonial aux espaces multiples - esplanade, hangar, verrière, plateaux, boulangerie - qui permet une infinité de configurations. L'impression d'être à la fois dans une place publique et dans un espace dédié à la création est précieuse. Je veux renforcer cette ouverture permanente, notamment à l'égard des enfants et des familles. L'été, elles et ils investissent déjà massivement le lieu. Je souhaite aller plus loin en créant un collège d'enfants associé à la réflexion sur la prochaine scénographie installée sur l'esplanade, prévue au printemps 2028 après la désinstallation de l'œuvre Arcadia. L'idée serait de concevoir une scénographie pensée pour et avec les enfants, en travaillant possiblement avec des MJC, notamment dans un souci de mixité sociale et d'accessibilité, en intégrant des corps et des parcours différents.
Votre première saison complète sera celle de 2027-2028. Quelle en sera la ligne ?
MV : Je m'inscris dans la continuité du travail mené, notamment en maintenant les partenariats avec les grands festivals lyonnais comme les Nuits de Fourvière, Nuits sonores, IF, FACT ou encore la Nuit du cirque. Ce que j'apporte, c'est un renforcement de l'axe social et sociétal et une programmation davantage structurée par des temps forts thématiques. Je souhaite notamment travailler sur les enjeux environnementaux et climatiques à travers des propositions estivales dans les îlots de fraîcheur du quartier.
Je développerai aussi un axe autour du folk et des pratiques traditionnelles. J'observe un retour de gestes et de sons d'antan dans la création contemporaine, en danse comme en musique. Beaucoup d'artistes vont se former aux danses traditionnelles, et croiser ces pratiques avec des écritures actuelles. En ce sens, je souhaite rencontrer le CMTRA [Centre des musiques traditionnelles Rhône Alpes ndlr] situé à Villeurbanne pour explorer des collaborations possibles entre Lyon, Villeurbanne et des territoires ruraux, afin d'hybrider pratiques amateures et contemporaines, valoriser la transmission intergénérationnelle et créer des liens entre zones rurales et urbaines. Cela pourra aller jusqu'à des bals participatifs.
Vous avez également évoqué un laboratoire autour du numérique et du handicap. Quel en serait le cadre ?
MV : Je souhaite maintenir le temps fort numérique initié précédemment aux Subs avec le festival Sauve qui peut la vie ! tout en le repensant. Le numérique est une question brûlante, souvent associée à l'isolement, notamment chez les jeunes. Je veux en faire un terrain critique mais aussi ludique et festif, en soulignant sa dimension relationnelle.
Le laboratoire que j'imagine articulerait création artistique, numérique et handicap. Il s'agirait à la fois de favoriser l'insertion professionnelle d'artistes porteuses et porteurs de handicap et d'expérimenter ce que le numérique peut augmenter dans la relation entre personnes valides et non valides. Cela pourrait impliquer un partenariat avec un institut médico-éducatif lyonnais. Nous accueillerons, je l'espère, par exemple une création d'Éric Minh Cuong Castaing, mêlant danseuses et danseurs professionnel(les), enfants porteurs de handicap et dispositifs robotiques permettant à des participants à distance d'être présents sur scène via des robots mobiles contrôlés depuis leur domicile.
La participation des publics est déjà très structurée aux Subs.
MV : Oui, je vais garder beaucoup de choses, comme la "Commu", cette communauté de spectateurs et spectatrices très active, qui participe à l'instruction des dossiers de résidence. En janvier, 90 dossiers ont été examinés en commissions, en intégrant des membres du public. Je tiens à maintenir cette instruction collective. Elle produit des retours exigeants, argumentés, et implique réellement les spectatrices et spectateurs dans la vie du lieu. Les résidences, souvent d'une ou deux semaines, se concluent par des ouvertures publiques, ces étapes de création où l'on partage un travail en cours. Le public des Subs est attentif, engagé, curieux. Cela crée un dialogue fertile.
Le secteur culturel traverse une période de fragilité budgétaire avec de nombreuses coupes de subventions décidées par les pouvoir publics. Comment abordez-vous la question du financement du lieu ?
MV : Le soutien public reste indispensable à l'existence d'un lieu comme les Subs. Mais, dans la période actuelle, marquée par des restrictions et des arbitrages, il est essentiel de maintenir un dialogue constant avec les collectivités. Il s'agit de faire comprendre le projet, ses ambitions, ses choix artistiques, et, dans le même temps, de comprendre leurs contraintes. Ce dialogue réciproque est nécessaire pour construire une vision partagée. Par ailleurs, il est important de ne pas dépendre uniquement des subventions. On peut diversifier les sources de revenus - à travers le mécénat, les partenariats ou la production déléguée -, ce qui permettrait de consolider le modèle économique et de préserver une capacité d'action.
Dans ce contexte, la prise de risque dans une programmation artistique est-elle plus difficile ?
MV : Je refuse l'idée qu'il faudrait la réduire. Les risques sont inhérents à la création. Une programmation ne doit pas être facile, séduisante ou chercher une validation immédiate. Elle doit générer de la réflexion, de la découverte et susciter le déplacement.
Quel cap donnez-vous aux Subs pour les années à venir ?
MV : Renforcer un lieu de fabrique et d'expérimentation, affirmer des axes thématiques forts, élargir les publics associés et maintenir une programmation qui ne rentre pas dans des cases. Les Subs doivent rester un lieu de vie et de fête. Réflexion et fête ne sont pas antinomiques. Au contraire, elles se nourrissent.
