Silent friend, les échos du passé
Three Times / À partir d'un postulat ambitieux mais périlleux, Ildikó Enyedi réussit une merveille poétique, méditative et sensorielle. Expérimental et romanesque, sa dernière réalisation synthétise à sa manière la richesse d'une œuvre passionnante et méconnue.
Photo : Silent Friend © Pandora Film - Galatée Films - Inforg- M&M Film - Arte France Cinéma
En dépit de prix majeurs dans les plus grands festivals, la filmographie d'Ildikó Enyedi demeure relativement confidentielle en dehors des cercles cinéphiles. La cinéaste hongroise a obtenu la Caméra d'or à Cannes pour son premier long-métrage Mon XXe siècle (1989) et plus récemment l'Ours d'or à Berlin pour son formidable Corps et âme (2017). Avec Silent friend, elle pose sa caméra en Allemagne et relie trois époques autour d'un protagoniste bien particulier : un arbre centenaire. Il est le témoin muet des existences de trois individualités solitaires en 1908, 1970 et de nos jours durant la pandémie de covid. On suit une femme scientifique précurseuse, un jeune homme initié aux plantes, et une sommité de la recherche.  Â
The Tree of life
Complexe mais toujours intelligible, Silent friend se révèle par couches et correspondances. Le prologue met en perspective la croissance d'une plante et celle d'un bébé. Observer le monde et ses bouleversements à partir d'une entité mystérieuse, cet arbre imposant, l'ami silencieux du titre, semble le premier projet d'Ildikó Enyedi. Elle mêle séquences on ne peut plus concrètes, telles l'audition face à un jury sexiste, le covid et le confinement à des envolées oniriques, des visions poétiques appartenant à un autre horizon stylistique. Le final aux relents chamaniques, proche du trip filmique, s'impose d'ores et déjà comme l'un des plus grands moments cinématographiques de l'année.
Si chaque récit a sa forme propre (noir et blanc, pellicule 16 et 35mm...), la mise en scène se charge d'opérer des liens esthétiques et de créer une sidérante harmonie d'ensemble. Entre détails infimes et visions de l'infini, la cinéaste relie des époques, des cinémas, des évocations afin d'élaborer un langage esthétique et sensoriel, mais surtout, un tissu vivant et palpable. Elle trace des ponts entre science et art, technologie et poésie. Son casting, au sein duquel on retrouve Tony Leung (l'acteur fétiche de Wong Kar-wai), la révélation Luna Wedler (récompensée à Venise) ou encore Léa Seydoux, illustre ce pluralisme foisonnant.
Happy Together
Derrière sa douceur tranquille (le végétal semble donner son rythme au film, loin de l'empressement des humains) et ses sujets sous-jacents, la cinéaste flirte avec des considérations plus politiques. Misogynie institutionnelle, isolement contemporain, crise sanitaire, sont ainsi frontalement abordés. Sans les survoler, elle n'alourdit jamais le récit par ces sujets potentiellement pesants. La réalisatrice préfère, au contraire, investir une sensibilité aérienne qui capte la condition de ses personnages pour mieux en faire ressortir la beauté indicible. Jusqu'à cet arbre dont l'étude ne cesse d'amplifier la grandeur et la splendeur.
Silent friend
De Ildikó Enyedi (Allemagne, Hongrie, France, Chine, 2h27) avec Tony Leung Chiu-Wai, Léa Seydoux, Luna Wedler, Enzo Brumm... En salle le 1er avril 2026.
