Retour précaire de Robinson

CONNAITRE | “Un nid pour quoi faire”, la forme la plus romanesque écrite à ce jour par l'auteur très stimulant et inventif Olivier Cadiot, déroule un parcours initiatique hivernal d'un Robinson perdu entre nature et culture. Séverine Delrieu

Séverine Delrieu | Mercredi 31 janvier 2007

Road movie aux mouvements montants, descendants à travers des paysages de montagne, de campagnes, et finissant sur une île. Roman familial et Histoires d'une famille royale exilée dans un chalet Suisse. Le narrateur, un héros dérouté, le récurrent Robinson (le personnage mythique qu'affectionne Cadiot ), se cherche. Cherche une place. Où exister. Où s'enraciner. Avant de devenir conseiller en image d'un Roi en quête d'idées nouvelles, Robinson, vivait une non-vie. Solitude. Dépression. Décrochage social. Son frère débarque. Deux frères très différents : «on est un peu comme deux jumeaux séparés à la naissance, l'un des deux confié à une tribu d'Amazonie, pour prouver que la culture a quand même de l'importance par rapport à la nature, c'est moi, et l'autre, resté une cuillère d'argent dans la bouche, devenu le comble de son monde d'origine, un pur fêtard accepté dans un club de gentlemen (...)». Une sœur, Pauline, paumée et évanescente, à laquelle le narrateur voue un amour contre nature (?), s'invite flanquée d'une ribambelles de créatures fétardes dont Cadiot à le secret de la description. La famille le pousse à partir. À recommencer à zéro. Embarquement dans une voiture, «ma Toyota est Fantastique», pense le narrateur transformiste, et rencontre un amour potentiel Susan, «elle me pose son sexe sur la bouche en se soulevant, comme un pont tournant, avec le grincement de chaînes en moins, un corps sur vérin hydraulique, elle est jolie».

Poétic', Comic', Politic'

Mais dans un chalet Suisse, un roi - double de Robinson -, l'attend afin de promulguer conseils, et faire jaillir les idées. Pourtant, d'idées farfelues la cour royale n'en est pas à cours. Elle en jouit, souvent, prises par des logorrhées continuelles. Ca parle sans cesse à haute voix et / ou dans la tête ; ça digresse, les paroles galopent avec jubilation, sorte d'opéra joyeux. Les phrases farfelues, font sens et s'achèvent sur des détails entraînant des rires inattendus pour le lecteur. Le langage est jeu, refuge, fuite, pouvoir ; la dynamique folle, brillante, se suspend, se ralentit parfois. Si les situations cocasses virevoltent - la scène sado-maso entre le Roi et le nouveau conseiller qui révèle le souverain est un climax -, Cadiot est un inventeur incomparable de personnages. Ces derniers, non moins incomparables, explosent de drôleries : déjantés, extrêmes, pathétiques, bavards impénitents, les personnages se succèdent, rocambolesques, fous, absurdes. Goethe, le vieux conseiller du roi, dit : «je finis par parler en slogans, j'ai tellement de problèmes que j'ai tendance à simplifier les réponses». On rencontre entres autres Bossuet, le poète du Roi, des Duchesses, deux Dauphines et un prince obèse.

Permission absolue

Si les voix comiques de la famille royale mixent éléments de notre politique actuelle - on frôle la parabole politique -, vocabulaires moyenâgeux, références connues, concepts sociaux, ce qui nous rend d'ailleurs cet univers familier, l'étrange, l'onirique, ou le ravissement inquiet, font naître le conte. Car, bien que l'humour maintient dans une excitation jubilatoire, une tristesse infinie, un désarroi étreignent les êtres et nous pénètrent. Puisque le départ à zéro vers l'autre vie, n'est-ce pas la découverte de l'identique, en pire ? Jusqu'à devenir un tyran violent. Où l'humain se cache t-il ? Sa trace, serait-ce ce nid à hauteur d'homme trouvé par Robinson dans une forêt, et qui l'obsède ? Parcours initiatique donc, mais pour revenir où ? Et pour y faire quoi, à l'arrivée ? Y a t-il évolution. Amélioration ? Cadiot a écrit un roman très inventif où les épousailles entres toutes les formes sont parfaitement à la fête : toujours musical, rythmé, aux images et assemblages de phrases recyclées, ce roman est très poétique. Sa prose rapproche les mots, les concepts improbables, et la poésie s'infiltre partout. Sans perdre toutes ses possibilités théâtrales, dans ce roman, on entend toutes les voix aussi bien intérieures qu'extérieures. À tel point qu'on rêve d'une "confirmation" théâtrale de ce texte par Ludovic Lagarde, le metteur en scène des textes de Cadiot. Avec Retour durable et définitif de l'être aimé, texte de Cadiot, le metteur en scène avait déjà créé (en 2002) une des propositions théâtrales des plus marquantes : spacialisation des voix des trois comédiens sur la scène et dans la salle, modification de leurs timbres, de leurs couleurs vocales : le son sculptait littéralement l'espace, créant un paysage sonore unique.

Un nid pour quoi faire d'Olivier Cadiot (P.O.L.)

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