Michael Kohlhaas

Michael Kohlhaas

Film difficile, qui cherche une voie moyenne entre l’académisme costumé et l’épure, cette adaptation de l'écrivain allemand Kleist par Arnaud Des Pallières finit par séduire grâce à la puissance d’incarnation de ses acteurs et à son propos politique furieusement contemporain. Christophe Chabert

L’honnêteté critique oblige à avouer que Michael Kohlhaas commence mal. Sa première demi-heure, trop longue, mal racontée, est une laborieuse exposition de ses enjeux. Arnaud Des Pallières semble pétrifié face au texte de Kleist qu’il adapte, et en respecte la lettre jusqu’à oublier la plus élémentaire des concisions cinématographiques. Il faut d’abord faire comprendre le conflit qui oppose le marchand de chevaux Kohlhaas aux autorités, puis son environnement familial, puis l’assassinat de sa femme et, enfin, sa décision de soulever le peuple pour réclamer justice. Le tout est mis en scène dans des plans lents et austères, cadrés au cordeau et soulignés par un boum boum de tambour en guise de musique.

On voit bien que le cinéaste cherche à se tenir à égale distance de l’ascétisme façon Straub et de l’académisme européen en costumes, mais sa proposition semble surtout réconcilier les deux autour d’un ennui commun. Alors qu’on s’apprête à subir la suite, Des Pallières sort une séquence magistrale où la petite armée de Kohlhaas décime un château à l’arbalète. Chaque plan dessine une action millimétrée, fluidifiée par un montage qui le transforme en long mouvement harmonieux.

Un justicier dans la campagne

La guerilla conduite par le héros, qui fera descendre de son trône une princesse glaciale et fascinante, ne retrouve jamais vraiment la grandeur de ce passage. Mais le film a l’intelligence de combler son manque d’ampleur par des décisions payantes, comme celle de laisser les comédiens apporter une charge émotionnelle très forte à leur personnage. Mads Mikkelsen en premier lieu, qui fait de Kohlhaas un être à la fois réfléchi et à fleur de peau, d’une droiture quasi sacrificielle ; dans la scène où il se confronte à un pasteur faussement conciliant joué par un Denis Lavant habité, on assiste au spectacle de deux acteurs faisant entendre la langue difficile de Kleist avec une aisance exceptionnelle.

Car il y a des choses à entendre là-dedans ; il y est question de privilèges et d’amnistie, de justice et de vengeance sociale, de ce qui relève du principe et de ce qui tient du compromis. Kohlhaas passe de la révolution armée à la real politik, constatant amèrement l’instinct de préservation des puissants, qui coupent une tête turbulente pour mieux garder la leur sur les épaules. Cinq siècles plus tard, toute ressemblance avec des événements récents ne serait que tragique ironie.

Michael Kohlhaas
D’Arnaud Des Pallières (Fr, 2h03) avec Mads Mikkelsen, Denis Lavant…
Sortie le 14 août

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 6 octobre 2020 Boire / Thomas Vinterberg s’empare d’une théorie tordue pour s’attaquer à un nouveau "pilier culturel" scandinave : la surconsommation d’alcool. Une fausse comédie et une vraie étude de mœurs à voir cul sec.
Lundi 5 mars 2018 Jeu d'évasion dans les conditions d’un réel apocalyptique, ce premier long-métrage aussi sobre que maîtrisé réunit un trio brillant autour d’un scénario rigoureux. En peuplant la capitale de zombies désarticulés, Dominique Rocher gagne haut le...
Mardi 28 mars 2017 De l’enfance à l’âge adulte, le portrait chinois d’une femme jamais identique et cependant toujours la même, d’un traumatisme initial à un déchirement volontaire. Une œuvre d’amour, de vengeance et d’injustices signée Arnaud des Pallières et servie...
Mercredi 9 mars 2016 Emmanuel Bourdieu (fils du sociologue Pierre) intègre un nouveau spécimen de monstre dans sa galerie déjà pourtant très étoffée : rien moins que le plus urticant des sulfureux écrivains français. Et c’est le prodigieux Denis Lavant qui endosse sa...
Vendredi 5 avril 2013 Si la scène a bel et bien été, ces dernières années, le lieu de prédilection de Denis Lavant, c’est avant tout le cinéma qui a révélé au public ce drôle de corps, (...)
Jeudi 15 novembre 2012 De Nicolaj Arcel (Danemark, 2h16) avec Mads Mikkelsen, Alicia Vikander…
Jeudi 8 novembre 2012 La calomnie d’une enfant provoque un déchaînement de violence sur un innocent assistant d’éducation. Comme un contrepoint de son tube "Festen", Thomas Vinterberg montre que la peur de la pédophilie est aussi inquiétante que la pédophilie elle-même,...
Vendredi 29 juin 2012 Six films (dont un court-métrage) en 28 ans, avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman. Christophe Chabert
Vendredi 29 juin 2012 Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec "Holy motors", son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été...
Vendredi 1 avril 2011 THÉÂTRE/ Mi-avril, Jacques Osinki, directeur du CDNA, présentera deux pièces de l’auteur allemand Marius von Mayenburg, pour lesquelles il s’est entouré de deux comédiens passionnants et magnétiques : Jérôme Kircher et Denis Lavant. Rencontre avec...
Vendredi 1 octobre 2010 Et revoilà Victor Hugo, pour la énième fois. Mais Victor Hugo modernisé à coups de décors et d’accessoires bling-bling façon Jeff Koons à Versailles : clins d’œil (...)

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X