"Le Client" d'Asghar Farhadi : justice est défaite


Un homme recherche l’agresseur de son épouse en s’affranchissant des circuits légaux. Mais que tient-il réellement à satisfaire par cette quête : la justice ou bien son ego ? Asghar Farhadi, réalisateur des fameux " Une séparation" et  "À propos d'Elly", compose un nouveau drame moral implacable, doublement primé à Cannes.

Devant déménager en catastrophe, Rana et Emad se voient proposer par leur confrère comédien Babak l’appartement tout juste récupéré d’une locataire "compliquée". Mais à peine dans les lieux, Rana est agressée par un étrange visiteur nocturne, pensant avoir affaire à la précédente résidente – une prostituée. Blessé dans son orgueil, Emad traque le coupable…

Moins oublié en apparence que Mademoiselle de Park Chan-wook au palmarès du dernier festival de Cannes, Le Client fait figure en définitive de grand perdant, tout en étant le film le plus lauré. Il a ainsi décroché deux très belles récompenses, le prix du scénario et celui d’interprétation masculine pour Shahab Hosseini. Nul besoin d’être grand clerc pour en déduire qu’une bonne histoire bien jouée promet pourtant un plus grand film encore, surtout signée par l’auteur de films comme Une séparation et À propos d’Elly.

Je veux des aveux

Fidèle à ses obsessions, Asghar Farhadi interroge de nouveau ici les questions du mensonge et de la culpabilité, qu’il panache de honte et d’orgueil. Et quels meilleurs personnages pour éprouver ces sentiments que des comédiens ! Répétant Mort d’un commis voyageur de Miller, ces "professionnels de la simulation" doivent de surcroît moduler leur interprétation afin que leur adaptation passe sous les fourches caudines de la censure iranienne. Circonscrits au périmètre de la scène, mensonge et dissimulation font partie du contrat théâtral (le "jeu" ) ; c’est lorsqu’ils s’en échappent que le drame survient. Il prolifère ensuite par contagion, à cause de l’obstination maladive de l’époux à vouloir obtenir la contrition du coupable. Mais si Emad prétend rechercher l’apaisement de Rana par la confession de l’agresseur, il se ment à lui-même : en réalité, il ne désire que raccommoder sa fierté...

Farhadi n’a pas son pareil pour mettre en scène des situations ordinaires basculant insensiblement dans la tragédie ; pour confronter ses personnages à la faillite d’un instant fugace, à leur conscience, à leur mesquinerie sous-jacente. Ni tout à fait chroniqueur, ni vraiment moraliste, le plus brillant des cinéastes iraniens contemporains réussit le prodige de parler de la stricte réalité de son pays dans des films touchant à l’universel. Et avec Le Client, il accomplit en sus cette parabole sur la culpabilité sur laquelle les Dardenne avaient achoppé dans La Fille inconnue.

Le Client
de Asghar Farhadi (Ir., Fr. 2h03) avec Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Babak Karimi…

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