The Humbling

ECRANS | Tiré d’un livre de Philip Roth, le calvaire d’un acteur vieillissant entre dépression et passion amoureuse pour une lesbienne insaisissable. L’adaptation de Barry Levinson est ratée mais le portrait qu’Al Pacino fait de lui-même est, à l’image du comédien, fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Visiblement, transposer l'univers de Philip Roth à l'écran relève de la mission impossible. Arnaud Desplechin s'est cassé les dents pour adapter Tromperie et les films tirés de La Tâche et La Bête qui meurt (La Couleur du mensonge et Lovers) ne valent pas tripette. Même si The Humbling n'est pas un mauvais film, Barry Levinson se heurte aux mêmes écueils que ses prédécesseurs : l'ironie de Roth est avant tout une politesse du désespoir, surtout dans ses dernières œuvres hantées par le spectre de la maladie et de la mort.

Or, The Humbling ne sait jamais quel ton adopter face à cette matière romanesque : d'une scène à l'autre, on passe du gag un peu lourd à l'amertume tragique, ce que la mise en scène, hachée menu par un montage frénétique, souligne cruellement.

Levinson est pourtant fidèle au roman, qui raconte la chute de Simon Axler, vieille gloire du théâtre soudain atteinte de dépression carabinée. Chute littérale : alors qu'il vient d'entrer sur scène, il se jette dans la fosse sous les yeux des spectateurs médusés. Après un passage par un hôpital psychiatrique, il revient dans sa maison et décide d'y finir ses jours loin des projecteurs. Jusqu'à ce que Pegeen, la fille de ses anciens amis, débarque à l'improviste, lui avouant à la fois qu'elle est lesbienne et qu'elle a toujours ressenti une attirance pour lui. Axler va se jeter la tête la première dans cette liaison, malgré la différence d'âge et le caractère instable de la jeune femme.

Pour Pacino, par Pacino

Malheureusement, Levinson reste extrêmement timoré lorsqu'il s'agit de représenter la sexualité, peu aidé par une Greta Gerwig trop cérébrale pour être vraiment crédible en lesbienne fatale. C'est pourtant la clé de la relation Axler / Pegeen : le vieil homme fait l'expérience de l'inadéquation entre son désir intact et un corps qui ne suit plus. Cette impuissance est aussi cinématographique : lors des trop longues scènes de Skype avec son psy, Levinson vient expliciter par la parole ce qu'il est incapable de montrer à l'écran.

L'adaptation est donc ratée, et pourtant il y a une raison majeure d'aller voir The Humbling : Al Pacino, éblouissant, à son meilleur niveau même si, dans un formidable paradoxe, il avoue avec une sincérité désarmante que ses grandes années sont désormais derrière lui. Ce portrait de Pacino en acteur dépassé mais toujours capable de coups de génie (son monologue face aux patients de l'hôpital ou la scène chez le vétérinaire en sont deux preuves magistrales) est le sujet secret de The Humbling. Le reste n'est qu'habillage maladroit…

The Humbling
De Barry Levinson (ÉU, 1h53) avec Al Pacino, Greta Gerwig…


The Humbling

De Barry Levinson (EU, 1h52) avec Al Pacino, Greta Gerwig...

De Barry Levinson (EU, 1h52) avec Al Pacino, Greta Gerwig...

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Célèbre comédien de théâtre, Simon Axler sombre dans la dépression au point de devenir suicidaire lorsqu’il perd soudainement et inexplicablement son don. Pour tenter de retrouver le feu sacré, il entame une liaison avec une lesbienne deux fois plus jeune que lui. Mais très vite, leur relation sème le chaos tandis que d’anciennes connaissances du couple réapparaissent dans leur vie...


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"Lady Bird" : au nid soit qui mal y pense

ECRANS | de Greta Gerwig (ÉU, 1h34) avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts…

Vincent Raymond | Lundi 26 février 2018

Exigeant d’être appelée Lady Bird par son entourage, Christine ambitionne d’étudier à New York. Pour l’heure lycéenne à Sacramento, elle cache ses origines modestes, tendant à se rapprocher de ses condisciples plus populaires et plus huppées. Quitte à trahir ses amis… ou elle-même. Chronique du tournant du siècle, ce portrait d’une ado aspirant à une vie intellectuellement exaltante, hors d’un ordinaire familial qu’elle toise d’un regard systématiquement dépréciatif, s’inspire du passé de la réalisatrice. Quinze ans après les faits, Greta Gerwig les revisite en effet dans la position de celle qui a franchi les obstacles, figurant aujourd’hui parmi une certaine élite branchée du cinéma. Dans la bande de Noah Baumbach (il partage sa vie) et Wes Anderson (elle partage son producteur), frayant quand ça lui chante avec les studios, la comédienne fait ici ses débuts solo de cinéaste. Qui croirait qu’elle a gravité dans une mouvance alternative au vu du résultat ? Film indé formaté, avec personnage d’ado de province rebelle, ultra mature mais naïf (ça plaît à NY, LA ou en Europe), enjeu social et premières amours décevantes, cet auto-biopic s’inscri

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"Jackie" : queen Kennedy, queen Portman

ECRANS | de Pablo Larraín (E.-U., 1h40) avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig…

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Novembre 1963. JFK vient d’être assassiné et sa désormais veuve Jackie Bouvier-Kennedy reçoit un journaliste dans sa résidence glacée pour évoquer l’attentat de Dallas, mais aussi son avenir. Au fil de la discussion, elle se remémore pêle-mêle les jours heureux à la Maison-Blanche, les préparatifs des obsèques et la journée fatale… À l’instar de Neruda sorti il y a un mois, Jackie est un biopic transgressif où le sujet principal ayant la pleine conscience de sa future place dans l’Histoire se permet d’en soigner les contours en abrasant la moindre irrégularité apparente : la si lisse Mrs. Kennedy affirme ainsi ne pas fumer… en écrasant une de ses innombrables cigarettes ; la si droite Jackie tient debout… gavée de calmants et d’alcool. Dans la famille Kennedy, l’apparence prime sur l’expression publique d’un quelconque affect privé ; qu’importent les circonstances, Jackie se doit de participer à l’écriture de la glorieuse geste de cette dynastie. La construction achronologique du fi

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Frances Ha

ECRANS | En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteure Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une résurrection du grand cinéma indépendant américain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 juin 2013

Frances Ha

Elle s’appelle Frances et c’est déjà tout un programme pour le nouveau film de Noah Baumbach, son meilleur depuis Les Berkman se séparent. Frances est une New-yorkaise pur jus, mais c’est comme si cette belle création cinématographique, fruit d’un travail en symbiose entre le cinéaste et son actrice Greta Gerwig, était aussi l’héritière d’un certain cinéma français. Dans une des nombreuses chambres où elle va échouer et qu’elle se refuse obstinément à ranger, Frances épingle un poster anglais de L’Argent de poche de François Truffaut ; avec un de ses colocataires, elle regarde un soir à la télé Un conte de Noël de Desplechin ; sur un coup de tête, la voilà partie pour Paris, où elle traîne entre le Café de Flore et la Sorbonne, tentant vainement d’avancer dans sa lecture de Proust ; enfin, séquence mémorable, on la voit danser en toute liberté dans la rue tandis que la caméra l’accompagne en travelling latéral, avec Modern Love de David Bowie déchaîné sur la bande-son.

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Jack et Julie

ECRANS | De Dennis Dugan (EU, 1h40) avec Adam Sandler, Katie Holmes, Al Pacino…

François Cau | Jeudi 19 janvier 2012

Jack et Julie

Jack (Adam Sandler), publicitaire florissant, doit supporter l’arrivée impromptue de sa volcanique sœur jumelle Julie (Adam Sandler – gags !) dans son paisible foyer. Surtout quand il réalise qu’elle est son unique chance de convaincre Al Pacino, énamouré de la donzelle (gags !), de tourner un spot pour une grosse chaîne de Donuts (… gag ?). Objet d’une parodie féroce mais dûment méritée dans la dernière saison de South Park, cette livraison annuelle d’Adam Sandler confirme son statut de comique en préretraite, pivot d’objets pantouflards, commis avec ses potes et une poignée de guests improbables dans des lieux de tournage idylliques, propices au farniente tant humoristique qu’artistique. Le film, d’une mollesse à se pendre, aligne les blagues éculées qui au mieux ne sont pas drôles, au pire affreusement gênantes, avant de se confondre dans une overdose de bons sentiments. Et entraîne dans sa chute son invité principal, monsieur Pacino, qui en une seule scène (la pub en question) flingue plus sa carrière que Robert De Niro dans ses vingt derniers films. Une sorte d’exploit. FC

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