Seul sur Mars

ECRANS | « Dans l’espace, personne ne vous entendra crier » menaçait l’affiche d’"Alien". Trente-six ans plus tard, Ridley Scott se pique de prouver la véracité du célèbre slogan en renouant avec l’anticipation spatiale. Et met en orbite son meilleur film depuis plusieurs années sidérales. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 20 octobre 2015

Ridley Scott est du style à remettre l'ouvrage sur métier. Obsessionnel et perfectionniste, sans doute insatisfait de ne pas avoir repris à Cameron le leadership sur la SF spatiale avec Prometheus (2012) (qui ressuscitait les mannes, toujours très vivaces, d'Alien en lui offrant une manière de préquelle), le cinéaste semble cette fois avoir voulu en remontrer à Cuarón et Nolan, les nouveaux barons du genre. Deux auteurs qui, comble de l'impudence, lui avaient emprunté (l'un dans Gravity, l'autre dans Interstellar) son approche réaliste des séjours cosmiques, très éloignée du traitement ludique propre au "space opera". Et qui fait de l'espace un contexte original dans lequel s'instaurent des événements générateurs de tension, d'un suspense – et non une fin en soi.

Cette rivalité implicite (on pourrait parler d'émulation) entre cinéastes, rappelant la course à la Lune entre les grandes puissances de la Guerre froide (chacune rivalisant de conquêtes et d'annonces narquoises pour affirmer sa suprématie) ne s'effectue pas dans la surenchère, décidément trop tape-à-l'œil. Mais au contraire dans la sobriété, le minimalisme, le plus subtil des territoires. Le plus intérieur, aussi : l'introspection, au milieu de l'infiniment grand. Scott se lance donc lui aussi dans cette direction. Ce qui n'ôte rien à son art du spectaculaire.

Houston, j'ai raté la navette

Dans les trois petits mots de son titre français, Seul sur Mars résume son pitch – la version originale, The Martian, se montre un tantinet plus poétique, convoquant l'imagerie du Martien "de naissance" extraterrestre. La gageure pour Scott consiste à rendre cette histoire palpitante, vivante et originale. En l'occurrence, la découverte par l'infortuné astronaute Mark Watney (Matt Damon) de son abandon sur Mars par ses camarades d'expédition, qui l'ont laissé pour mort. Sans moyen de communication, avec un stock de vivre restreint et des chances de survie aléatoires dans un milieu plus qu'hostile, le miraculé nargue pourtant les statistiques. Car il dispose d'un atout de taille sur cette terre infertile : il est botaniste.

Le degré de surveillance planétaire (voire interplanétaire) est désormais tel que toute information occultée finit par être révélée. Même Mars n'échappe plus à la vidéosurveillance

Voilà déjà une bifurcation intéressante par rapport aux "survivals" traditionnels, où il est en général question de chasseurs et de chassés, donc d'instinct prédateur et carnassier ; de défense violente contre un agresseur. Ici, le salut de Mark dépend de ses connaissances agronomiques : un autre que lui, même supérieurement doué en technologie, n'aurait pu survivre. On trouve un point de convergence avec La Guerre des Mondes : un vivant terrestre inattendu (le végétal remplaçant ici les microbes) permet à l'Homme de triompher de l'agresseur martien. Joli pied-de-nez à l'Homo technologicus.

Mais Scott ne se borne pas à filmer Watney tel un Robinson de l'espace, fumant ses pommes de terre avec ses excréments et soliloquant comme Santiago, le pêcheur du Vieil Homme et la Mer d'Hemingway ; il en fait un aventurier déjouant par la réflexion les multiples chausse-trapes surgissant au fil des "Sols" (les jours martiens). Il n'y a que l'intelligence à opposer à l'hostilité minérale pour lutter contre le temps.

Mars ou crève

On est loin de cette "Solitude" sur la Terre – qui occupe une part non négligeable du film, puisque Scott suit comme un thriller politique, dans l'esprit de son Mensonges d'État (2008), la gestion de crise par la NASA : l'évaluation par les autorités, en terme d'impact économique, mais aussi d'image, d'une (ou plusieurs) opérations de sauvetages. Montrant au passage quelles difficultés une grande agence gouvernementale pourrait rencontrer si elle s'aventurait à travestir des faits : le degré de surveillance planétaire (voire interplanétaire) est désormais tel que toute information occultée finit par être révélée – discréditant davantage, par contrecoup, ceux qui avaient tenté de la soustraire à la connaissance du public. Or, même Mars n'échappe plus à la vidéosurveillance…

Quant à la psychologie, son traitement est des plus intéressants. Là encore, la force physique ou hiérarchique à distance se trouve inopérante sur les équipiers de Mark, perdus dans l'espace entre Mars et la Terre. Les ordres de leurs supérieurs ont un impact nul sur leurs décisions, tant grand est leur sentiment de culpabilité. C'est donc par un biais psychologique que peut être manipulé cet équipage…

Seul sur Mars est du genre à captiver pendant 2 heures. Alors, lorsque surviennent les signes annonciateurs du happy end (il ne s'agit pas d'un spoiler : vous connaissez beaucoup de grosses productions hollywoodiennes se concluant par un échec, et vouant de fait les spectateurs au pessimisme ?), on s'ennuie un peu. On sait qu'on va assister à la mise en œuvre opérationnelle de la technique de sauvetage ultime, et que plus aucun accroc majeur n'entravera l'expédition (pas comme dans Mission to Mars de De Palma) ; il faut donc attendre l'issue heureuse, avec fatalité. On se consolera en se disant qu'en terme de fin, c'est visuellement somptueux, et surtout bien meilleur que les grotesques contorsions caoutchouteuses de Schwarzenegger dépressurisé sur le sol martien, en clôture de Total Recall…

Seul sur Mars (EU, 2h14)
De Ridley Scott avec Matt Damon, Jessica Chastain, Kate Mara…


Seul sur Mars

De Ridley Scott (ÉU, 2h21) avec Matt Damon, Jessica Chastain...

De Ridley Scott (ÉU, 2h21) avec Matt Damon, Jessica Chastain...

voir la fiche du film


Lors d’une expédition sur Mars, l’astronaute Mark Watney (Matt Damon) est laissé pour mort par ses coéquipiers, une tempête les ayant obligés à décoller en urgence. Mais Mark a survécu et il est désormais seul, sans moyen de repartir, sur une planète hostile.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Blade Runner 2049" : l’avenir, c’était moins pire avant

ECRANS | Denis Villeneuve livre avec "Blade Runner 2049" une postérité plus pessimiste encore que le chef-d’œuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et du cinéaste Ridley Scott. Tombeau de l’humanité, son opéra de bruine crasseuse et de poussière survit à sa longueur (2h43) ainsi qu’à l’expressivité réduite de Ryan "Ford Escort" Gosling.

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

2049, sur une Terre à la biocénose ravagée. Blade Runner (du nom d'unités policières spéciales), K. (Ryan Gosling) est un réplicant d’un modèle évolué chargé d’éliminer ses congénères réfractaires à l’autorité humaine. K. découvre lors d’une mission qu’une réplicante, en théorie stérile, a jadis accouché. L’enfant-miracle est très convoité… C’est peu dire que monde a les yeux braqués sur Denis Villeneuve, "celui qui s’est risqué" à prolonger le cauchemar de Philip K. Dick modifié par Ridley Scott en 1982. Demi-suite en forme de résonance (y compris musicale, même si Vangelis n’a pas été reconduit à la bande originale, supplanté par l’incontournable Hans Zimmer), ce nouvel opus permet au cinéaste de travailler en profondeur ses obsessions : l’identité brutalement perturbée (Incendies, Maelström, Un 32 août sur terre…) et la contamination de la réalité par les songes ou les souvenirs (Enemy, Premier Contact)

Continuer à lire

Ridley Scott : « Le futur apparaît terrible et merveilleux »

Interview | Retour vers le futur avec Ridley Scott qui, bien qu'il figure désormais parmi les vétérans du cinéma mondial et ait anobli par la Reine, n'a rien perdu de son mordant. Ni de son perfectionnisme. La preuve avec "Alien : Covenant", nouveau volet de la saga dont il nous a parlé.

Vincent Raymond | Mardi 9 mai 2017

Ridley Scott : « Le futur apparaît terrible et merveilleux »

Pourquoi ce titre, Covenant (littéralement "engagement") ? Ridley Scott : C’est comme une promesse, c’est un accord, une alliance. Le vaisseau Covenant part avec deux mille bonnes âmes pour coloniser une autre planète, où l’humanité pourraient vivre. Il y a un sous-texte clairement religieux : Billy Crudup qui dit qu’il n’a pas été choisi comme chef parce qu’il avait en lui une foi trop forte. Un équipage n’est jamais composé au hasard, les gens sont bien identifiés avant le départ : il y a de longs entretiens qui sont réalisés sur le plan psychologique, religieux… Les membres d’une mission astronautique, par exemple, vivent ensemble avant de partir pour savoir s’ils sont capables de se supporter sans s’entre-tuer au bout de deux jours. En revenant à Alien, quel était pour vous l’enjeu principal et les pièges à éviter ? Il y avait des question auxquelles la tétralogie n’avait pas répondu : quel était ce vaisseau, qui était ce pilote,

Continuer à lire

Avec "Alien : Covenant", la bête immonde est de retour

ECRANS | Après une patiente incubation, Ridley Scott accouche, avec "Alien : Covenant", de son troisième opus dans la vieille saga "Alien" (débutée en 1979), participant de son édification et de sa cohérence. Cette nouvelle pièce majeure semble de surcroît amorcer la convergence avec son autre univers totémique, "Blade Runner". Excitant.

Vincent Raymond | Mardi 9 mai 2017

Avec

L’ouverture d’Alien : Covenant se fait sur un œil se dessillant en très gros plan. Ce regard tout neuf et empli d’interrogations est porté par l’androïde David, création du milliardaire Peter Weyland. Aussitôt s’engage entre la créature et son démiurge une conversation philosophique sur l’origine de la vie, où affleure le désir de la machine de survivre à son concepteur. L’image mimétique d’un instinct de survie, en quelque sorte. Cet œil inaugural, immense et écarquillé, reflétant le monde qui l’entoure, fait doublement écho non à Prometheus, préquelle de la saga sorti en 2012, mais à l’incipit de Blade Runner (1982) du même Ridley Scott. L’œil y apparaît pareillement, pour réfléchir un décor futuriste et comme miroir de l’âme : c’est en effet par l’observation des mouvements de la pupille lors du fameux test de Voight-Kampff que l’on parvient à trier les authentiques humains de leurs simulacres synthétiques, les "répliquants". Le David

Continuer à lire

"Thelma et Louise", vingt-cinq ans après

ECRANS | Le film de Ridley Scott sorti en 1991 est programmé ce jeudi à la Cinémathèque. Roulez jeunesses !

Vincent Raymond | Lundi 11 janvier 2016

Début décembre, l’exposition consacrée à Georgia O’Keefe et ses amis photographes au Musée de Grenoble nous avait déjà permis de replonger dans le Manhattan de Woody Allen ; voici qu’elle nous invite cette semaine à faire le grand saut avec le film Thelma et Louise. Comment refuser un bout de chemin en compagnie de ces deux affranchies, symboles d’une révolte légitime contre tous les asservissements ? Mais ne brûlons pas trop vite d’essence ni d’étapes : marche arrière toutes, et retour en 1991. Lorsque sort ce road movie, la signature de Ridley Scott n’est pas encore un indiscutable gage d’excellence : si le Britannique a alors à son actif – excusez du peu – les intrigants Duellistes (1976), le déjà légendaire Alien (1979) et le mutilé Blade Runner (1982) dont l’aura ne cesse de grandir avec le temps, il boucle une décennie en demi-tei

Continuer à lire

Exodus : gods and kings

ECRANS | Ridley Scott réussit là où Darren Aronofsky avait échoué avec "Noé" : livrer un blockbuster biblique où la bondieuserie est remplacée par un regard agnostique et où le spectacle tient avant tout dans une forme de sidération visuelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Exodus : gods and kings

2014 restera l’année où les artistes agnostiques et athées se sont penchés sur les textes religieux pour en offrir une lecture rationnelle, intime ou réaliste. L'écrivain Emmanuel Carrère dans Le Royaume, le cinéaste Alain Cavalier dans Le Paradis et aujourd’hui Ridley Scott avec Exodus empoignent chacun à leur façon cette matière comme une source féconde de romanesque et de spectacle, tout en maintenant la distance avec leur caractère sacré. Dans le cas de Scott, c’est rien moins que les épisodes-clés de la Bible où Moïse choisit de libérer le peuple juif et de le conduire jusqu’à la terre promise qui forment le cœur de son blockbuster. Dans un premier temps, le récit dessine un trajet au personnage qui rappelle celui du général Maximus dans Gladiator : frère d’arme du futur pharaon Ramses (Joel Edgerton, looké façon Brando période Kurtz / Apocalypse now), Moïse (Chris

Continuer à lire

Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versent aussi dans une emphase sentencieuse explicitant autant les intentions de l’auteur que la réalit

Continuer à lire