"Go Home" : maison, dure maison

ECRANS | de Jihane Chouaib (Fr.-Sui.-Bel.-Lib., 1h38) avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn, François Nour…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Photo : Paraiso Production Diffusion


Longtemps après avoir dû quitter la maison familiale, une Libanaise exilée en Europe est de retour pour exhumer des souvenirs et élucider un mystère datant de son enfance malgré l'indifférence – voire l'hostilité du village.

Creuser le passé comme on déblaye un sol jonché de détritus ; réinvestir sa maison pour se réapproprier son histoire… La métaphore choisie par Jihane Chouaib est plutôt transparente dans ce film à certains égards austère : silences, obscurité, intériorité, permanence d'un deuil, tension continue et surtout machisme latent. Dans ce village où règne la tradition du patriarcat, Nada l'héroïne est ignorée, tandis que son frère considéré comme un messie – guère surprenant, mais toujours consternant. La réalisatrice dépeint l'inconscient d'un pays marqué par la guerre, où le refoulé a encore de beaux jours devant lui grâce à l'omerta.

Comédienne caméléon pour toutes les productions moyen-orientales, Golshifteh Farahani constitue davantage qu'une colonne vertébrale à ce film, hanté à chaque plan ou presque par sa beauté douloureuse ; elle en est quasiment la raison d'être.


Go Home

De Jihane Chouaib (Fr-Sui-Bel, 1h38) avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn...

De Jihane Chouaib (Fr-Sui-Bel, 1h38) avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn...

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Quand Nada revient au Liban, elle est devenue une étrangère dans son propre pays. Elle se réfugie dans sa maison de famille en ruines, hantée par son grand-père mystérieusement disparu pendant la guerre civile. Quelque chose est arrivé dans cette maison. Quelque chose de violent. Nada part à la recherche de la vérité.


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"L'Angle mort" : au revoir mon amour

ECRANS | De Patrick-Mario Bernard & Pierre Trividic (Fr., 1h44) avec Jean-Christophe Folly, Isabelle Carré, Golshifteh Farahani…

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Dominick (Jean-Christophe Folly) possède depuis l’enfance l’étrange pouvoir de se rendre invisible. Une faculté dont il fait un usage modéré (chaque "passage" lui coûtant cher en énergie vitale) car elle suscite aussi, surtout, moult quiproquos gênants avec ses proches. Est-ce un don ou une malédiction ? Les histoires de couples perturbés par des interférences créées par des mondes parallèles – ésotériques ou psychiques – forment "l’ordinaire fantasmatique" du cinéma de Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, collectionneurs de discordances en tout genre. Dancing (2003) et L’Autre (2009) traquaient déjà en effet des irruptions singulières dans ce que l’on nomme la normalité, en adoptant des constructions cinématographiques volontiers elliptiques, mentales ou peu linéaires. Est-ce ici l’influence d’Emmanuel Carrère, qui leur a soufflé l’argument de L’Angle Mort ? Sans déroger à leur propension au fantastique, ce film manifeste un changement de forme radical, adoptant une narration plus posée et une structure de conte contemporain à morale philosophique – comme si R

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"Le Dossier Mona Lina" : promesses trompeuses

ECRANS | de Eran Riklis (Isr-All, 1h33) avec Golshifteh Farahani, Neta Riskin, Lior Ashkenazi…

Vincent Raymond | Mardi 3 juillet 2018

Remise d’une mission éprouvante, une agent du Mossad est affectée à une opération en théorie tranquille : veiller le temps de sa convalescence sur une transfuge du Hezbollah libanais, Mona (Golshifteh Farahani), dans une planque sécurisée en Allemagne. Mais les anciens alliés de Mona sont sur ses traces… Qui manipule qui, qui est l’appât, qui est la proie ? À la base complexe (et plongée dans un vortex diplomatique depuis les décisions intempestives de Donald Trump), la situation géopolitique au Levant constitue un terreau favorable pour un bon thriller d’espionnage en prise avec le réel. Rompu aux questions de frontières (voir notamment La Fiancée syrienne en 2005), le réalisateur israélien Eran Riklis n’hésite pas ici à critiquer le cynisme des officines d’État (y compris le sien) manœuvrant en dépit de la morale et en fonction des intérêts du moment, quitte à sacrifier autant de pions (c’est-à-dire de vies) que nécessaire. Après un démarrage tonitruant porté par une musique et une distribution dignes des grandes productions internationales, le film s’engage dans un face-à-face prometteur puisqu’il oppose une renég

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"La Nuit a dévoré le monde" : Paris, je te zombifie

ECRANS | Jeu d'évasion dans les conditions d’un réel apocalyptique, ce premier long-métrage aussi sobre que maîtrisé réunit un trio brillant autour d’un scénario rigoureux. En peuplant la capitale de zombies désarticulés, Dominique Rocher gagne haut le moignon son Paris.

Vincent Raymond | Lundi 5 mars 2018

Au lendemain d’une nuit agitée, dans un recoin de l’appartement de son ex (où il était venu chercher ses affaires en pleine soirée festive), Sam découvre que le monde est désormais peuplé de zombies. Se pourrait-il qu’il soit l’ultime homme sur Terre ? À lui d’organiser sa survie… De son titre poétique à sa réalisation d’une efficacité à faire pâlir George A. Romero, La Nuit a dévoré le monde s’impose par sa singularité dans un paysage contemporain montrant une insatiable appétence pour le cinéma de genre, et tout particulièrement horrifique. Les séries à succès telles que The Walking Dead ou Les Disparus n’y sont sans doute pas étrangères, elles qui ont également contribué au décloisonnement des univers et prouvé aux derniers rétifs que Cronenberg ou Carpenter sont davantage que des seigneurs (saigneurs ?) dans leur partie gore. Naufrage, ô désespoir Maîtrisant la grammaire du film de zombies, le réalisateur Dominique Rocher installe un climat parfaitement anxiogène de bout en bout : il évite tout temps mort – si l’on ose – en dosant les surgissements de figures terrifiantes et disti

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"Santa & Cie" : on tient enfin le futur classique télévisuel de Noël !

ECRANS | de & avec Alain Chabat (Fr., 1h35) avec également Pio Marmaï, Golshifteh Farahani, Audrey Tautou…

Vincent Raymond | Lundi 4 décembre 2017

Comme par un fait exprès, la Saint-Nicolas tombe cette année le jour de la sortie de la nouvelle comédie d’Alain Chabat consacrée au Père Noël. Un Père Noël à sa hotte, c’est-à-dire prêt à transgresser les conventions. En l’occurence de quitter le pôle Nord en avance afin de venir chercher de quoi soigner la soudaine épidémie frappant ses lutins. Sauf que Santa Claus n’ayant pas l’habitude des usages du monde réel, ni des enfants éveillés, il va un peu patiner… Chabat ne cesse de se bonifier avec le temps. Au départ très inféodé aux ZAZ (ces stakhanovistes du gag visuel/référentiel le distribuant à la mitraillette dans Y a-t-il un pilote dans l’avion et compagnie), le réalisateur-comédien s’est depuis affranchi de ces tutelles d’outre-Atlantique hurlantes pour travailler un registre où la connivence demeure, mais à un niveau plus souterrain : la parodie n’étant plus une finalité, il dispose de plus de place pour sa vaste fantaisie. Ses multiples niveaux de lecture font de ce film une authentique comédie grand public et familiale, dépourvue de ce kitsch façon glaçage de cupcake dont la majorité des films de Noël sont recouverts. On ti

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"Paterson" : poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle pas être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée – semble-t-il – pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré le poète et romancier américain William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jim Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit – et, pour nou

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Les Malheurs de Sophie

ECRANS | Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation à destination des enfants autant que des adultes… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Lundi 18 avril 2016

Les Malheurs de Sophie

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris la méfiance et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche”, lorsque l’enrobage les déçoit. Sophistication, heurs et malheurs Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables que sont Les Malheurs de Sophie, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes (ce que l’ouvrage, dans sa forme théâtrale, incite à faire, et l’amorce du

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Peur de rien

ECRANS | De Danielle Arbid (Fr., 1h59) avec Manal Issa, Vincent Lacoste, Damien Chapelle...

Vincent Raymond | Mardi 9 février 2016

Peur de rien

Un quart de siècle s’est écoulé depuis que Danielle Arbid, étudiante venue de Beyrouth aujourd'hui réalisatrice, a fait ses premiers pas en France. Un laps de temps suffisant pour qu’elle ose se confronter à son passé dans cette autobiographie romancée – bien qu’elle soit, selon ses dires, fidèle à la jeune femme qu’elle était à l’époque. Voulu plus “sensoriel que documentaire“, ce film ne peut prétendre à l’exactitude dans la reconstitution d’époque : sur ce plan, puisqu’il cite volontiers Manet, on pourrait le qualifier “d’Impressionniste” dans l’ambiance, composant un flou global fait d’éléments disparates allant de la musique aux rares accessoires. Il raconte en revanche des choses très intimes sur son auteur : la manière dont elle a été préservée de la guerre du Liban, l’indifférence naïve qu’elle affiche face aux discours politiques/politisés des étudiants français, son ingénuité amoureuse… Bien qu’étant dans sa forme plus mainstream que son précédent long métrage pour le cinéma, le très abrupt Un homme perdu (2007), Peur de rien risque cependant de paraître abstrait aux spectateurs n’ayant pas partagé le même e

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Syngué Sabour

ECRANS | D’Atiq Rahimi (Fr-All-Afghanistan, 1h42) avec Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan…

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Syngué Sabour

Il faut reconnaître à Atiq Rahimi une bonne décision, peut-être la seule de cette auto-adaptation de son roman goncourisé : miser énormément sur son actrice principale, l’épatante Golshifteh Farahani, pour apporter une force d’incarnation très troublante à son personnage, une vie que le scénario, chargé d’intentions et de vouloir-dire, ne cesse de lui dénier. Car le discours de Rahimi pèse une tonne : il ne s’agit pas seulement pour cette femme de raconter le présent des événements à son époux dans le coma, mais aussi de révéler derrière le héros de guerre célébré le mari négligent et sourd au désir de sa compagne. Récit d’émancipation très théorique, dont l’horizon est beaucoup trop évident : dire que la femme afghane n’a pas encore gagné le droit d’exister en tant que femme. Le film se heurte aussi à son dispositif, qui n’arrive jamais à être tout à fait cinématographique. Rahimi a beau essayer d’aérer l’action, celle-ci revient toujours entre les quatre murs de la maison où elle se retrouve mise en mots, pure paraphrase des images. Un sujet traité en thèse, antithèse, synthèse, un rapport purement illustratif à la mise en scène, un zeste de bonne conscience : Syngué Sabou

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