"We blew it" : les États-Unis entre le road movie et la mort

ECRANS | Comment a-t-on pu passer de "sex, summer of love & rock’n’roll" au conservatisme le plus radical ? Sillonnant la Route 66, le réalisateur français Jean-Baptiste Thoret croise les témoignages d’Étasuniens oubliés des élites et désillusionnés avec ceux de hérauts du Nouvel Hollywood. Balade amère dans un pays en gueule de bois.

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Sans doute Jean-Baptiste Thoret aurait-il aimé ne jamais avoir à réaliser ce documentaire. Mais par l'un de ces étranges paradoxes dont l'histoire des idées et de la création artistique regorge, son édification a découlé d'une déprimante série de constats d'échec – ou d'impuissance. Elle se résume d'ailleurs en cette sentence laconique donnant son titre au film : « We Blew it » « On a merdé ». Empruntée à Peter Fonda dans Easy Rider (1969) de Dennis Hopper, la réplique apparaît à bien des égards prémonitoire, voire prophétique.

Roots et route

La route est longue de Chicago à Santa Monica : 2450 miles. Prendre le temps de la parcourir permet de mesurer (au sens propre) l'accroissement incessant de la distance entre les oligarques du parti démocrate et la population. De constater la paupérisation et la fragilité de celle-ci. D'entendre, également, son sentiment de déshérence ainsi que sa nostalgie pour un "âge des possibles" (et de toutes les transgressions) révolu. Une somme de frustrations capitalisées par un Donald Trump prompt à faire miroiter le rétroviseur : dans son « Make America Great Again », beaucoup de laissés pour compte ont pris pour eux-mêmes la promesse programmatique de retrouver leur grandeur passée.

Aux paroles des anonymes, le documentariste ajoute celles de figures de la contre-culture ; de ceux qui ont creusé dans la fougue des 60's les fondations du Nouvel Hollywood. Une balade avec le réalisateur Jerry Schatzberg dans le New York jadis mal famé, désormais gentryfié en dit long sur l'évolution des choses. Les libérales années 1980 sont passées par là, les pauvres ont été repassés par les crises, et l'obscénité du capitalisme s'est surpassée : « We Blew it. »

Parallèlement aux sujets qu'il traite, Thoret accomplit en sus un acte personnel "sécessionniste", entérinant sa démarcation volontaire de la critique, dont il a constaté l'extinction progressive – ici aussi, un âge d'or est révolu. La raréfaction des lieux où produire et diffuser de l'analyse cinématographique l'a conduit à franchir le pas en devenant cinéaste. Il est, au passage, hallucinant que le ce film interrogeant le présent autant qu'il convoque un pan décisif de l'histoire du 7e art, nourri de témoignages précieux de James Toback ou du regretté Tobe Hooper (pour ne citer qu'eux), n'ait pas figuré en bonne place dans la programmation du dernier festival Lumière (Lyon). Trop politique, peut-être…

We blew it
de Jean-Baptiste Thoret (Fr., 2h17) documentaire
Date de sortie grenobloise pas encore connue

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"Easy Rider" : vraoum et Nouvel Hollywood

ECRANS | Samedi 30 juin, direction le cinéma le Cap de Voreppe pour (re)découvrir ce film culte de Dennis Hopper sorti en 1969.

Vincent Raymond | Mardi 26 juin 2018

Dans son documentaire We Blew It (2017), le réalisateur, historien et critique français Jean-Baptiste Thoret citait explicitement Easy Rider (1969) parmi les œuvres emblématiques de l’aspiration à la liberté animant la jeunesse étasunienne des années 1960. Un film psychédélique et sous psychotropes ; et un film charnière tragiquement prophétique de ce qui allait advenir à cette marge en roue libre, à ces hippies pensant vivre leur altérité chevelue à toute berzingue sur les routes résolument conservatrices du Sud de l’Amérique. Mais ne brûlons pas les étapes et laissons au cinéphile Laurent Huyart le soin d’accompagner à Voreppe la projection de ce classique dont le potentiel-transgression a regrimpé depuis l’élection de Trump. Réalisé par un Dennis Hopper bien loin de ses débuts en copain de James Dean (et en pleine expérimentation de substances qui font rire), Easy Rider est une épopée contemporai

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"America" : plongée saisissante dans l'Amérique profonde (et trumpiste)

ECRANS | de Claus Drexel (ÉU, 1h22) documentaire

Vincent Raymond | Lundi 12 mars 2018

Alors que la campagne présidentielle américaine de 2016 bat son plein, le documentariste Claus Drexel fait une longue escale à Seligman, Arizona. Et donne la parole à ces ressortissants de l’"Amérique profonde" dont les voix comptent autant que celles, plus médiatisées, des côtes est et ouest. À la manière d’un zoom, le documentaire America complète et approfondit le We Blew it (2017) de Jean-Baptiste Thoret, tourné partiellement (et concomitamment) à Seligman : on note d’ailleurs quelques protagonistes en commun, dont le coiffeur vétéran. Avec Martin Weill pour l’émission Quotidien, Drexel est l’un des rares à avoir ausculté la réalité, pressentant ce qu’aucune bonne conscience (malgré le précédent Bush/Gore) ne se résolvait à considérer comme possible. Prenant le temps d’interroger longuement des citoyens (gens ordinaires, électeurs, militants ou non), le documentariste a fouillé une conscience sociale baignée plus qu’abreuvée par les discours de propagande

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Culte : "Massacre à la tronçonneuse" projeté jeudi soir aux deux Pathé

ECRANS | Quelle mauvaise idée Tobe Hooper a eue de disparaître au mois d’août ! Le réalisateur texan manquera cette cérémonie qui unira dans une même ferveur tous ses (...)

Vincent Raymond | Mardi 17 octobre 2017

Culte :

Quelle mauvaise idée Tobe Hooper a eue de disparaître au mois d’août ! Le réalisateur texan manquera cette cérémonie qui unira dans une même ferveur tous ses admirateurs (de plus de 16 ans) autour de son slasher-culte projeté pour une séance exceptionnelle sur grand écran jeudi 19 octobre à 20h aux Pathé Chavant et Échirolles. Massacre à la tronçonneuse (1974) tient la promesse de son titre : on y voit une bande d’adolescents pourchassés, tués (pas seulement à la tronçonneuse), dépecés par le sinistre Leatherface, inspiré d’un authentique serial killer. Comme dans Delivrance (1972), ce voyage suintant d’hémoglobine aux confins les plus reculés du pays (et aux tréfonds de l’horreur) révèle sans complaisance le refoulé des États-Unis, encore traumatisés par la guerre du Vietnam. Âmes sensibles et véganes, abstenez-vous.

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Hacker

ECRANS | Ce devait être le grand retour de Michael Mann après le décevant "Public enemies", mais ce cyber-thriller ne fait oublier un scénario aux enjeux dramatiques faibles et aux personnages superficiels que lors de ses scènes d’action époustouflantes et novatrices. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Hacker

Pour son retour au cinéma après six ans de silence (et une série HBO avortée, Luck), Michael Mann s’est fixé un défi à la hauteur de sa réputation : filmer les flux du cyberespace et la manière dont cette mondialisation des données affecte le monde réel. Hacker va donc défier David Fincher, l’autre grand cinéaste numérique du XXIe siècle, sur son terrain de prédilection, et il le fait d’abord en matérialisant les circuits informatiques qui relient un cyberpirate à une centrale nucléaire chinoise, provoquant une catastrophe aux conséquences géopolitiques inattendues. En effet, la police chinoise doit pactiser avec le FBI américain pour retrouver l’auteur de l’attaque, qui pourrait avoir des liens avec un ancien hacker purgeant une peine de prison, à qui l’on accorde donc une gracieuse liberté conditionnelle le temps de l’enquête. On sent que Mann se plaît à amener son cinéma vers de nouveaux territoires, que ce soit celui des effets spéciaux numériques ou celui de l’empire capitaliste chinois avec ses villes polluées et ultratechnologiques. En revanche, il ne trouve de moyen pour les faire se rejoindre qu’un "action man" bodybuildé et prompt

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Massacre à la tronçonneuse, l’art du cinéma sciant

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Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Massacre à la tronçonneuse, l’art du cinéma sciant

Dans un festival de Cannes 2014 bien morne, mais au sein d’une Quinzaine des réalisateurs qui pétait la santé, une projection a littéralement mis tout le monde à genoux : celle de Massacre à la tronçonneuse. Quoi ? Un film d’horreur vieux de quarante ans qui dame le pion aux grands auteurs festivaliers ? Ben oui… L’introduction, brillante, drôle et émouvante, de Nicolas Winding Refn, puis l’interminable standing ovation réservée au réalisateur, Tobe Hooper, n’étaient rien par rapport au choc face à la copie restaurée (en 4K) du film. Si le numérique n’a pas que des avantages – loin de là – il faut reconnaître que le boulot effectué sur Massacre à la tronçonneuse tient du miracle : en conservant l’aspect cracra de l’image originale, son caractère cheap et ses stridences sonores (les dix dernières minutes vous vrillent le crâne comme si on vous le découpait façon sapin des Vosges), cette restauration n’a pas trahi l’esprit initial de l’œuvre. Œuvre oui, œuvre d’art même, mais arte povera, cinéma fait avec rien sinon pas mal de génie et une approche viscérale de son sujet : comment une famille de bouchers au chômage perpétue la tradition en transf

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Christophe Chabert | Mardi 18 mars 2014

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Lorsque Bret Easton Ellis annonça avec force tweets provocateurs la mise en chantier de The Canyons avec l’acteur porno James Deen et la wild girl Lindsay Lohan, le tout devant la caméra de Paul Schrader et financé par le crowdfunding, l’excitation était à son comble. Depuis sa sortie aux États-Unis, le film se traîne une vilaine réputation de nanar, seulement soutenu par quelques oukases de la critique hexagonale. On ne démentira pas la rumeur : Ellis a accouché d’un vaudeville contemporain qui n’a que son décor d’exotique (le milieu du cinéma hollywoodien) et dont le côté sulfureux est tué dans l’œuf par la monotonie des séquences – en gros, ça papote dans de beaux fauteuils design, dans des restaurants chics ou des villas de luxe et, de temps en temps, ça baise façon porno soft… La mise en scène est à l’avenant, tentant d’intégrer un sous-texte aussi prétentieux qu’abscons sur la mort du cinéma en filmant des salles à l’abandon… Schrader, le cinéaste le plus inégal de la terre, est ici proche de son niveau zéro – juste au-dessus de son pitoyable prequel à L’Exorciste refusé par le studio. Un niveau zéro que le film touche dans ses ra

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