"Second Tour" de Frère Animal : c'est ça la France

Chanson | Huit ans après un premier épisode prenant appui dans la France de Sarkozy, Frère Animal (Florent Marchet et Arnaud Cathrine) revient avec "Second Tour", suite de cette chronique musicale et scénique d'une France allégorique, mais malheureusement bien réelle, en proie à ses pires démons. Avec ce que cela peut porter de cathartique à quelques mois des élections. À découvrir vendredi 31 mars à la Source.

Stéphane Duchêne | Mardi 28 mars 2017

Entre conte-chronique de l'actualité contemporaine, fable sociale, album concept et spectacle (bien) vivant, le premier essai (transformé) de Frère Animal s'était penché il y a de cela déjà huit ans, année post-électorale et sub(dé)primante, sur la violence du monde du travail, avec une usine, la Sinoc, comme théâtre de la désagrégation des vies minuscules en la ville de Comblay.

À la baguette déjà, Florent Marchet et Arnaud Cathrine, qui remettent le couvert fort à propos avec Second Tour. Comme l'indique ce titre, Frère Animal s'attaque cette fois au sujet plus que brûlant de la montée des extrêmes (droites, surtout) et met scène et en chansons les mêmes protagonistes : Thibaut, le héros, incarné par Florent Marchet, qui au début de l'histoire s'apprête à sortir de prison (il avait fait un barbecue de l'usine précitée) ; Julie, sa petite amie démissionnaire (Valérie Leulliot, ex-fiancée des indie-rockeux français du temps d'Autour de Lucie) ; Renaud, le grand frère gay et marié de Thibaut (Arnaud Cathrine) et un ami, Benjamin (Nicolas Martel) qui émarge au Bloc National (aucun lien, bien sûr) et tente d'embrigader Thibaut en éprouvant ses fragilités d'une voix de grand méchant loup.

Le bruit des bottes

L'histoire est narrée par François Morel, mi-France Inter, mi-Gibolin, qui prend soin de résumer les épisodes précédents. Et l'affaire qui n'est ni une pièce de théâtre, ni seulement un album, ni une comédie musicale, mais peut-être un peu tout ça à la fois, enchâsse parfaitement (ce qui constitue parfois un tour de force dans ce genre de projet) passages parlés (aux dialogues pas toujours très subtils, certes) et chansons, affinant le profil psychologique des personnages tout en développant une narration à l'intensité croissante dans la manière qu'elle a de dessiner via cet univers microscopique (microcosmique même) les contours de la France d'aujourd'hui.

Cette France post-Charlie, traumatisée, divisée, violente, étouffée par un climat social délétère et par la peur, qui voit arriver l'élection présidentielle comme un train fou, est comme sublimée par les compositions de Florent Marchet (Si tu veux savoir, en guise de sommet), tabassées par l'abattement et soumises à une forme d'urgence impuissante. Comme le résume d'un trait le titre d'ouverture, Vis ma vie : « J'entends le bruit des bottes, mais j'ai pas l'antidote. »

Frère Animal 2 - Second Tour
A la Source (Fontaine) vendredi 31 mars à 20h30


Frère Animal 2


38 avenue Lénine Fontaine
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Autour de Lucie : le Rayon vert

MUSIQUES | De retour onze ans après sa dernière sortie avec un album reconnaissable entre mille, Autour de Lucie, formation culte de la pop française 90's, fera sans doute figure de dinosaure au sein de la programmation plutôt juvénile du nouveau festival de Bourgoin-Jallieu baptisé Les Belles journées. Mais qu'on ne se méprenne pas : le groupe de Valérie Leulliot ne fait toujours pas son âge – qui est aussi celui de son public –, comme figé depuis la première note dans une sorte de jeunesse désuète sculptée pour l'éternité dans une lumière particulière. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 8 septembre 2015

Autour de Lucie : le Rayon vert

« Cours, cours petite sœur et dans l'horizon ne cherche pas hier / Goûte, goûte les saisons / Comme si c'était les premières. » Voilà deux phrases, deux vers de Détache, qui résument parfaitement dans une forme de contradiction, comme toujours avec eux, le retour, 11 ans après, d'Autour de Lucie. La contradiction, spatio-temporelle, étant le cœur même de l'œuvre de ce groupe apparu en 1993. Pour les fans d'une certaine idée de la pop telle qu'on l'envisageait au milieu des années 1990, en plein âge d'or qui voyaient les labels Lithium et le Village Vert faire la pluie et le beau temps esthétique – et le plus souvent le beau temps avec beaucoup de pluie –, ce retour sous forme d'album après une reformation en 2012 est plus qu'une bonne nouvelle. C'est un peu comme avoir le droit de croquer dans une nouvelle fournée de madeleine de pop. Avec l'espoir d'y retrouver un goût qui serait resté en bouche tout en aspirant y découvrir quelque nouvelle saveur rendue du moins inévitable par la prise du temps sur le groupe comme sur ses auditeurs. Avec l'idée que tout le monde a vieilli, mais qu'on pourrait tout aussi bien l'oublier le t

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Courchevel, mon amour

MUSIQUES | Après "Rio Baril", Florent Marchet fait son retour avec le magnifique "Courchevel", où il réussit une fois de plus le mariage de la pop et de la chronique sociale. Stéphane Duchêne

François Cau | Jeudi 10 février 2011

Courchevel, mon amour

Il y a un an, Arnaud Fleurent-Didier avait frappé un grand coup (critique en tout cas) dans le paysage musical français avec l'impressionnant "La Reproduction". Un pur disque d'outsider redonnant à la chanson française ses lettres de noblesse pop, à coups de questionnements existentiels aux mots ciselés et aux arrangements généreux. Florent Marchet appartient à la même catégorie. Son "Courchevel", sorti cet automne, n'est pas son coup d'essai, loin de là (en 2007, son western social "Rio Baril" avait déjà impressionné). Il n'en est pas moins un coup de maître de la part du Berrichon, loin de se reposer sur ses lauriers ou, comme sur la pochette du disque, sur sa peau de bête. Comme Arnaud Fleurent-Didier, Florent Marchet est l'un de ces grands garçons aux airs un peu désuets qui observent leur monde avec l'air de ne pas y toucher, mais un regard qui met à poil. C'est pour mieux en dresser un portrait cinglant et sans concession. Quand Fleurent-Didier revisitait de fond en comble, du microscopique au macroscopique, l'héritage «français monsieur !», Marchet semble, lui, fouiller les entrailles d'une génération un peu floue, symptôme de la classe bourgeoise. Une génération plus toute

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La Grande Évasive

MUSIQUES | Avec “Caldeira”, son premier album solo, Valérie Leulliot s’affranchit en douceur d’Autour de Lucie, formation pionnière de la pop indé française. Mais garde sa tranquille obsession du mouvement perpétuel et de la volatilité des sentiments. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mercredi 23 mai 2007

La Grande Évasive

On peut avoir du mal à l’imaginer dans la profusion actuelle de rossignols français, mais il y eut une préhistoire de ce qu’on nomme aujour­­d’hui “nouvelle chanson française”. À l’époque, en 1994, les Inrocks n’étaient déjà plus trimestriels mais pas encore hebdomadaires, Mitterrand était président et encore un peu vivant, l’OL ne la ramenait pas, Nicolas Sarkozy guère plus (mais ça n’allait plus tarder) et Ségolène Royal était moche. Pendant que Dominique A. ou Diabologum taillaient la pierre au plus brut avec les moyens du bord, hésitant entre rock et chanson, Miossec enregistrait des maquettes dans sa chambre brestoise et Vincent Delerm se prenait des râteaux dans la cour du lycée en offrant des bracelets brésiliens à des filles à pulls Jacquard. C’est dans ce contexte que sortit sur Le Village Vert, important label indépendant, L’Échappée Belle, album inaugural d’Autour de Lucie, porté par un premier titre L’Accord Parfait, qui filait la métaphore musicale de la relation amoureuse, comme une profession de foi du groupe sur son œuvre à venir. Une fille, jolie, deux garçons, au départ tout le monde pense que Lucie est la blonde chanteuse du groupe, muse auto

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