Une histoire de films

Dans une édition 2012 remplie d’œuvres fleuves, d’"Il était une fois en Amérique" à "La Porte du Paradis", Lumière 2012 propose un film qui les englobe tous, "Story of film", gigantesque encyclopédie filmée signée Mark Cousins. 15 heures pour résumer 115 ans d’Histoire du cinéma : un pari aussi fou que génial. Christophe Chabert

Il y aura deux manières de vivre intensément Lumière 2012. La première, classique, consistera à poser une semaine de vacances et à piocher dans la très riche programmation du festival, dans ses rétrospectives, ses événements, ses rencontres… La seconde, plus audacieuse, consiste à demander son jeudi à son généreux employeur et à se rendre au Pathé Cordeliers dès 9 heures du matin pour suivre les 15 heures de Story of film de Mark Cousins. Car si plus de 70 films seront projetés au cours du festival, Story of film est celui qui les contient tous.

Vous voulez savoir quelle est l’importance de Vittorio De Sica et de son scénariste Cesare Zavattini dans le courant néo-réaliste italien et ce qui les oppose à Roberto Rossellini ? Vous vous interrogez sur l’importance du Septième sceau dans l’œuvre d’Ingmar Bergman ? Vous avez envie de découvrir pourquoi le Nouvel Hollywood s’est fracassé sur La Porte du Paradis ? Vous voulez saisir ce qu’il y a de neuf dans le regard que pose Agnès Varda sur Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7 ? Vous désirez retourner à la source du réalisme social anglais dont Ken Loach est aujourd’hui le dépositaire ? Enfin, vous souhaitez épouser l’œil d’un Américain qui revient sur les lieux de la naissance du cinéma, là où, justement, vous êtes vous-mêmes en train de regarder un film ? Vous trouverez tout cela dans Story of film, au gré de son «odyssée» démente à travers 115 ans d’histoire du cinéma.

Précis d’innovation cinématographique

Le projet est totalement inédit — Godard, que Mark Cousins admire et qu’il qualifie de «grand terroriste du cinéma», avait plutôt bricolé un essai expérimental et furieusement godardien dans son Histoire(s) du cinéma — et d’une folle ambition. Comme toute histoire, elle repose sur un angle fort, répété à chaque début d’épisode : ce qui fait la puissance du cinéma, ce n’est pas le box-office, mais l’innovation. Innovation technique mais surtout esthétique, qui fait des metteurs en scène les aventuriers d’un art et non pas de simples réalisateurs de produits commerciaux.

Ces innovations surgissent partout dans le monde, démontrant l’universalité du medium : ainsi, Cousins trouve dans le très méconnu cinéma muet chinois une audace figurative qu’aucun autre pays ne possédait à l’époque ; plus tard, il montre en quoi Gare centrale de Youssef Chahine fonde un genre, le mélodrame, qui va se répandre dans toutes les cinématographies du globe ; enfin, avec l’éclosion des Nouvelles vagues européennes, sud-américaines, japonaises et africaines, il explique que les années 60 ont, pour la première fois, laissé Hollywood à la traîne.

Cousins n’oublie pas beaucoup de monde en route, même si les choses sont plus discutables au fur et à mesure où il perd le recul de l’historien et tente de faire un état des lieux du cinéma contemporain. De même, si ses commentaires d’extraits, toujours magnifiquement choisis, sont à la fois pédagogiques et inspirés, on peut trouver un peu naïve sa manière de filmer le monde d’aujourd’hui, ou de se lancer dans de pesantes métaphores visuelles (la boule de Noël qui se casse pour illustrer la fragilité du «romantisme» américain, terme préféré au plus traditionnel «classicisme»).

Le génie saute aux yeux

Au fil de ces 15 heures qui se regardent avec un mélange d’excitation, de nostalgie et de curiosité, Cousins parvient surtout à nous convaincre d’une chose : quand on est en présence d’un grand cinéaste, cela saute aux yeux. Littéralement. Les gros plans du visage de Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc, le reflet de Jane Wyman dans la télévision de Tout ce que le ciel permet, la scène où le landau dévale les escaliers du Cuirassé Potemkine, le duel final d’Il était une fois dans l’Ouest, le rêve de la viande dans Los Olvidados de Buñuel, les bureaux gigantesques dans La Foule de King Vidor : tous ces instants ont quelque chose de visuellement uniques, ils expriment tous le regard d’un artiste singulier sur le monde. «Beauté», «force», «génie» sont des mots que l’on entend souvent dans Story of film, et ils ne sont jamais usurpés.

Au contraire, ils donnent l’impression que l’on n’aura jamais fait le tour du cinéma, que chaque vision de ses chefs-d’œuvre nous rendra meilleur et que c’est cela, et rien d’autre, qui nous pousse dans les salles obscures. En cela, le travail titanesque de Mark Cousins n’est pas seulement un résumé du festival Lumière : c’est aussi son credo, son esprit et sa chair.

Story of film
De Mark Cousins (ÉU, 15h)
Premier épisode à l’Institut Lumière mercredi 17 octobre à 14h15 ; intégrale au Pathé Cordeliers jeudi 18 octobre à partir de 9h.

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