Cannes par la bande (de filles)

Premier bilan d’un festival de Cannes pour le moins insaisissable : les filles y ont pris le pouvoir, à commencer par celles de Céline Sciamma, événement de la Quinzaine des réalisateurs, qui pour l’instant éclipse la sélection officielle. Christophe Chabert

On ne sait vraiment pas par quel bout prendre ce drôle de festival de Cannes, compressé à cause des futures élections européennes, et dans lequel se télescopent en compétition gros films longs et parfois assez lourds à digérer et cinéma daté et has been, sinon carrément inepte. Pour l’instant, ami lecteur, réjouis-toi, les deux meilleurs films vus sont aussi ceux qui sortent cette semaine dans les salles françaises : Deux jours, une nuit et Maps to the stars. Il faut reconnaître toutefois qu’en ouvrant sa sélection avec ce navet indiscutable qu’est Grace de Monaco, déjà mort et enterré une semaine seulement après son arrivée sur les écrans, Thierry Frémaux n’a pas vraiment fait démarrer le festival du pied droit… On reviendra donc en détails la semaine prochaine sur la compétition, et on préfèrera lister ici les quelques découvertes faites au gré des sélections parallèles.

Les combattantes

Lesdites découvertes ont été marquées par l’émergence de figures féminines fortes et absolument contemporaines, comme dans la formidable comédie Les Combattants de Thomas Cailley, dont l’accueil enthousiaste lui promet déjà une belle carrière lors de sa sortie en salles. On y voit un jeune puceau, Arnaud, qui passe ses vacances à travailler pour le business familial de charpenterie, tomber raide dingue de Madeleine, la fille chez qui il effectue des travaux. Celle-ci, après des études en macro-économie, s’est mis bille en tête d’entrer dans l’armée pour y apprendre la "survie" dans un monde dont elle estime qu’il va, tôt ou tard, partir en sucette. Madeleine, c’est Adèle Haenel, qui démontre ici une nature comique insoupçonnée et irrésistible au sein d’un film rappelant l’humour d’un Riad Sattouf, tout en portant, l’air de rien, un regard singulier et juste sur notre époque, entre jeunesse désœuvrée et repli anxieux.

Beau portrait de femme aussi dans le nouveau Gregg Araki, White bird in a blizzard, curieusement écarté de la sélection officielle et qui se retrouvait au Marché du film pour quelques projections assez courues. C’est un joli film mineur mais entêtant, qui raconte comment une adolescente doit faire face à la disparition mystérieuse de sa mère (Eva Green) et tenter tant bien que mal de se construire entre romance avec son voisin d’en face et discussion à la cave avec sa copine black obèse et son pote pédé. Des flashbacks racontant la vie en trompe-l’œil de ses parents, couple mal assorti où la femme est rendue à son statut d’épouse domestique et frustrée, aux séquences oniriques matérialisant les doutes de l’héroïne, Araki déploie à nouveau son sens d’un cinéma pop où trône, souveraine, la révélation Shailene Woodley, aussi torride et naturelle ici qu’elle était virile et énergique dans Divergente — une future star, à n’en point douter.

Girls, girls, girls

Dans Party girl, d’un trio de cinéastes venus de la FEMIS (Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis), on suit Angélique, danseuse de cabaret sexagénaire sur le point de se ranger des voitures et de se marier avec Michel, sympathique et bourru retraité. À la frontière franco-allemande, ce couple va devoir mettre de l’ordre dans leur vie respective, et notamment Angélique. Elle a laissé son rôle de mère partir à vau-l’eau et doit donc convoquer un par un ses enfants pour leur annoncer la nouvelle, tout en essayant de surmonter ses doutes et ses envies irrépressibles de liberté. Beau personnage, d’autant plus beau qu’il n’est pas un personnage de fiction : Angélique est Angélique, dans cette œuvre un poil trop maîtrisée qui abolit sans cesse les frontières entre la réalité et sa recréation à l’écran par un sens jamais pris en faute de l’écriture et de la mise en scène.

Mais le premier grand choc cannois, ce fut sans conteste le troisième film de Céline Sciamma présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Bande de filles. À la manière d’Un prophète d’Audiard, Sciamma invente une héroïne de notre temps qui surgit littéralement des méandres du scénario et de la puissance d’incarnation de son actrice, l’épatante Karidja Touré. Meriem, black banlieusarde de seize ans, laissée à l’abandon par sa mère et cornaquée par un frère macho et tyrannique, choisit de s’émanciper au contact de trois autres filles à la lisière de la marginalité, d’abord en faisant les quatre-cents coups avec elles, puis en en balançant, des coups, lors de combats de rue qui vont lui faire gagner — temporairement — une nouvelle identité et surtout un respect de la part du patriarcat qui l’entoure. Le film est à son image : fort, rapide, coupant, cruel et candide, beau aussi, tant Sciamma croit profondément qu’une fille aujourd’hui se doit d’affirmer à la fois sa part de féminité mais aussi la gommer derrière une masculinité devenue stratégie de survie en milieu hostile. Le geste de cinéma est lui aussi magnifique : on assiste, grâce à l’écriture impeccable et à la mise en scène nerveuse et lyrique de la cinéaste, à l’éclosion conjointe d’une comédienne prometteuse et d’un personnage inoubliable, dont la détermination éclabousse jusqu’au dernier (et magistral) plan du film.

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