La route des Flandrin : trois artistes lyonnais au Musée des Beaux-Arts

Peinture Néo-classique | Le Musée des Beaux-Arts réunit les trois frères artistes Hippolyte, Paul et Auguste Flandrin, acteurs clefs de la scène lyonnaise du début du XIXe siècle. L’exposition foisonnante explore leur complicité artistique, et dévoile, dans un parcours thématique, nombre d’œuvres méconnues.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 8 juin 2021

Photo : Paul Flandrin, Plage à Arromanches, vers 1860-1861 © Galerie Didier Aaron + Hippolyte Flandrin, Portrait de jeune femme, dit La Florentine, vers 1840-1841© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz


Comment ne pas tomber amoureux de La Florentine et de son doux regard bleu d'une pureté désarmante, glissant de biais vers le spectateur ? Le drapé de sa tunique blanche et lâche souligne (en le cachant) la sensualité de son corps, et le cadrage serré sur le haut de son buste nous la rend très proche malgré la fuite éternelle de son regard… À quelques pas de là, dans un autre tableau, un jeune homme nu repose la tête entre ses genoux et les yeux fermés, assis sur un rocher juchant la mer… Dans ces deux toiles de la fin des années 1830 signées Hippolyte Flandrin, nous sommes frappés par la sérénité de la beauté des corps et des visages.

Même si affleurent possiblement dans ces toiles tristesse ou abandon, quel calme, quelle douceur dans les formes et dans les poses ! Mais l'on se rend compte bientôt que, le temps d'un regard, nous étions plongés dans un monde idyllique, idéal, hors d'atteinte. C'est là à la fois le charme et le vertige du néoclassicisme pictural dont la figure tutélaire se nomme Jean-Auguste Ingres. Chez ce dernier comme chez son élève Hippolyte Flandrin (1809-1864), ou dans une moindre mesure chez Paul (1811-1902) et Auguste (1804-1842) Flandrin, la force idéale des corps et de la nature, tour à tour, nous fascine et nous paralyse, aiguise notre sensualité et nous expulse hors du monde archétypal du tableau, affole notre sensualité puis la laisse glisser le long de l'aplomb raisonné des formes.

La fuite des idéaux

Cette ambivalence rythme le parcours de l'exposition consacrée aux trois frères Flandrin, dont Hippolyte tient (quantitativement) la vedette. Si les portraits, les scènes paysagères (celles de Paul surtout), les nus nous enthousiasment, les scènes plus narratives ou plus référencées (à la mythologie et à la religion) nous laissent souvent de marbre. Ceci étant, le "marbre" des formes confine parfois à l'inquiétante étrangeté, comme dans cette grande Pietà de 1842 d'Hippolyte Flandrin où la Vierge n'est plus qu'un bloc d'ombre fantomatique, tandis que le corps étendu du Christ émet une jaunâtre lumière pierreuse et cadavérique. Dieu est bel et bien mort et les peintres ont du mal à retrouver de l'idéal ou de la foi au forceps de leur virtuosité. On en veut pour preuve encore les paysages superbes de Paul Flandrin où la présence humaine devient presque insignifiante au milieu de la nature (aux alentours de Rome, sur les plages normandes, en Provence, dans la vallée du Rhône...), et où, dans sa Fuite en Égypte (1861), c'est moins la scène biblique qui nous touche que le rendu époustouflant des feuillages et des jeux de lumières.

Hippolyte dans la force plastique de ses visages et de ses corps, Paul dans la grâce minutieuse de ses paysages de plus en plus épurés, découvrent (malgré eux?) que la peinture va devoir se pencher maintenant sérieusement sur une humanité nue au milieu d'une nature muette.

Les Flandrin, artistes et frères
Au Musée des Beaux-Arts jusqu'au dimanche 5 septembre


Repères biographiques

Auguste (1804-1842), Hippolyte (1809-1864), Paul (1811-1902)

1829 : Hippolyte et Paul quittent Lyon pour Paris, et entrent comme élèves dans l'atelier de Jean Auguste Ingres. Auguste rejoindra Paris et l'atelier d'Ingres en 1833

1838 : Auguste rejoint ses deux frères pour un voyage en Italie. À son retour à Lyon, il ouvrira un atelier place Sathonay. Hippolyte et Paul, quant à eux, résident à Paris et travaillent beaucoup ensemble

1841 : Chaque été, Paul voyage à travers la France afin de réaliser des études d'après nature. À la fin des années 1850 il découvre les côtes normandes, et travaille aussi dans la forêt de Fontainebleau

1842 : Hippolyte commence le décor de l'église Saint-Germain-des-Près à Paris, chantier qui se prolongera en plusieurs phases sur l'ensemble de sa carrière

1864 : À la mort d'Hippolyte, Paul se voit confier l'achèvement du décor de la nef de l'église Saint-Germain-des-Près


Hippolyte, Paul, Auguste : Les Flandrin, artistes et frères


Musée des Beaux-Arts 20 place des Terreaux Lyon 1er
Jusqu'au 5 septembre 2021, du mer au lun de 10h à 18h, ven de 10h30 à 18h00.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Lyon : cinq expositions à voir en juin

Bons Plans | Des frères Flandrin à l’entreprise de bio-chimie Monsanto, en passant par l’enfance vue par Marine Joatton, le mois de juin est placé sous le signe de la diversité, dans les musées et les galeries du Grand Lyon.

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 3 juin 2021

Lyon : cinq expositions à voir en juin

Aller voir ailleurs La galerie photo Le Réverbère a eu des envies d’ailleurs et a proposé à (presque) tous ses photographes de présenter un petit ensemble d’images autour de cette thématique. L’ailleurs ici peut être bien sûr le voyage lointain, mais aussi l’ailleurs intime et nocturne avec deux photographies prises depuis une voiture par Julien Magre, l’ailleurs des images avec un travail sur leur texture par Serge Clément, l’ailleurs dans le temps avec des images anciennes de Bernard Plossu. Envie(s) d’ailleurs ! Au Réverbère jusqu’au 31 juillet La fratrie Flandrin Auguste, Hippolyte et Paul Flandrin ont marqué la scène artistique lyonnaise du XIXe siècle, et au-delà. Artistes et frères, ils furent aussi et surtout complices dans leurs projets de création, formant une sorte de collectif familial. Le Musée des Beaux-Arts propose de (re)découvrir leurs œ

Continuer à lire

Un Matisse au Musée des Beaux-arts

Peinture | C’est une femme sans visage, vêtue de jaune, peinte par Matisse (1869-1954) en 1951, qui vient rejoindre les collections du Musée des Beaux-Arts de Lyon. (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 18 mai 2021

Un Matisse au Musée des Beaux-arts

C’est une femme sans visage, vêtue de jaune, peinte par Matisse (1869-1954) en 1951, qui vient rejoindre les collections du Musée des Beaux-Arts de Lyon. Épure des formes, absence de traits de la figure, psychologie du modèle effacée : on retrouve là quelques-uns des motifs récurrents de la dernière période de l’artiste. Katia à la chemise jaune rejoint plusieurs œuvres de Matisse déjà conservées au musée (dessins et peintures), et son acquisition fait suite à l’importante exposition Henri Matisse, le laboratoire intérieur présentée en 2016-2017. Acheté à la Fondation Pierre et Tana Matisse à New York pour la coquette somme de 4 800 000 euros, le tableau a été financé par des mécènes du musée (4 100 000 euros), l’État (500 000 euros) et la Ville de Lyon (200 000 euros). À partir du mercredi 19 mai, il est présenté au public parmi un nouvel accrochage des collections du XXe et XXIe siècles. Parallè

Continuer à lire