article partenaire
RCW 86, rémanent coloré.

Les Miens : Coup de tête

Le film de la semaine / Incontournable sur les écrans depuis la rentrée, Roschdy Zem figure également à l’affiche de son sixième long métrage en tant que réalisateur — sans doute son plus réussi —, une comédie dramatique sur le sens de la famille, parlant en creux de tout ce qui fait la société française aujourd’hui. Et l’identité.

Homme doux et cadre supérieur compétent, Moussa subit coup sur coup deux épreuves : il est quitté sans raison ni ménagement par son épouse et victime d’une violente chute sur la tête qui, entre autres séquelles, modifie radicalement son caractère. Sa fratrie et ses enfants se découragent un à un face à ses sautes d’humeur, son irascibilité et ses remarques sans filtre. Seul Ryad, son aîné, star du petit écran jadis plus préoccupé par lui-même, parvient à maintenir un lien avec Moussa le temps de sa convalescence…

à lire aussi : Roschdy Zem: « Les gens qui parlent calmement me font peur  »

L’ambiguïté sémantique que revêt le titre — Les “Miens peut en effet s’entendre comme la revendication d’une appartenance à un groupe autant que l’affirmation d’en être le chef — renvoie subtilement à la position de Roschdy Zem : à la fois auteur et comédien (dans et hors la troupe puisqu’il la dirige), il incarne Ryad le personnage de la fratrie ayant implicitement conquis par sa réussite professionnelle la figure d’autorité dévolue par tradition au premier né. Pourtant, la question de la domination ou de l’ordre établi tombe ici rapidement en poussières au profit d’un récit plus partagé, comme si le chapelet de malheurs affectant Moussa n’avait pour finalité que d’éprouver la solidité — voire la réalité — des liens familiaux. L’“épisode médical” de Moussa se mue en une thérapie familiale en forme de fresque intime se doublant d’une chronique de la société française contemporaine.

Une famille française

Sur la catharsis, le traumatisme permet la libération de la parole autant de la part d’un Moussa désinhibé que de son entourage. La grande habileté de Zem consiste ici à ne pas surenchérir dans l’éclat, mais à varier les nuances dans les tensions et l’expression des dissensions entre ses personnages : mise à plat froide, taquineries, coups de gueules, gênes, silences, discussions posées, gueulantes intempestives ou en crescendo, scène de repas à la Sautet, rabibochages, bouderies… Cet éventail de situations rendant compte de la diversité des caractères comme des émotions ancre davantage l’histoire dans la chair du réel qu’une enfilade de séquences se concluant systématiquement par un climax hystérique — par charité, on ne citera pas Les Petits Mouchoirs. Il permet également aux personnages de ne pas être chacun prisonniers d’une caractéristique ou d’une étiquette réductrice (telle que l’aîné, la compagne du journaliste-télé, la fille du convalescent etc.) et de pouvoir évoluer au fil de l’histoire.

Photographie prise dans l’Hexagone en 2022, Les Miens pourrait être celle de n’importe quelle fratrie dont certains ont eu des fortunes diverses ; elle présente la particularité d’être d’origine maghrébine sans qu’elle soit réduite à cette part de son identité. Sans même que celle-ci ne soit évoquée… puisque ce n’est ici en rien le sujet. En revanche, Roschdy Zem et Maïwenn au scénario cernent, en marge de l’épi-drame central, d’intéressantes problématiques liées au cosmos numérique. Là où la famille est présente, enveloppante, guérisseuse, le virtuel favorise le complotisme du neveu, permet de divorcer à distance sans contact et de manière clinique ; bref ne fabrique que de la solitude froide et misanthrope.

Impossible de conclure sans évoquer la distribution : dans ce film d’acteurs de l’écriture à la réalisation, l’interprétation se trouve porteuse dans son ensemble d’une liberté et d’une authenticité faisant oublier le principe de dispositif, de rôle principal voire de rôle. Le spectateur assiste pleinement à une comédie humaine. À de la vie, et non à son simulacre.

★★★★☆ Les Miens (Fr, 1h25) de et avec Roschdy Zem avec également Sami Bouajila, Meriem Serbah, Maïwenn, Rachid Bouchareb…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Lundi 16 ao?t 2021 De petits arrangements avec la sécurité dans une influente usine vont empoisonner l’environnement, les salariés et les relations familiale d’une infirmière trop jeune et trop honnête. Après la belle histoire Good Luck Algeria, Farid Bentoumi...
Mercredi 28 octobre 2020 ★★☆☆☆ De et avec Maïwenn (Fr., 1h30) avec également Louis Garrel, Fanny Ardant, Marine Vacth…
Mardi 2 juillet 2019 Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée...
Mercredi 30 mars 2016 Critique du film Good Luck Algeria de Farid Bentoumi (Fr, 1h30) avec Sami Bouajila, Franck Gastambide, Chiara Mastroianni…
Mercredi 3 février 2016 Avec quatre réalisations en dix ans — dont trois depuis juin 2011 — on va finir par oublier que Roschdy Zem a commencé comme comédien. Il aurait intérêt à ralentir la cadence : son parcours de cinéaste ressemble à une course forcenée vers une forme...
Mardi 6 janvier 2015 Cette odyssée dérisoire de deux pieds nickelés décidés à voler le cercueil de Charlie Chaplin creuse surtout la tombe de son réalisateur Xavier Beauvois, qui signe un film apathique à tous les niveaux, sans forme ni fond. Christophe Chabert
Mercredi 1 octobre 2014 De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…
Mardi 8 juillet 2014 De Pascal Rabaté (Fr, 1h30) avec Sami Bouajila, Isabelle Carré, Daniel Prévost…
Mercredi 7 mai 2014 De Rachid Bouchareb (Fr-ÉU, 1h58) avec Forest Whitaker, Harvey Keitel, Brenda Blethyn…
Lundi 13 janvier 2014 Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle...
Lundi 10 décembre 2012 De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter