En novembre, obstinez-vous !

Panorama ciné novembre | L’entêtement est-il une qualité, ou bien un défaut ? Si l’on en croit Paracelse, « c’est la dose qui fait le poison ». En tout cas, les films de novembre montrent combien un acharnement peut se révéler vertueux ou délétère…

Vincent Raymond | Mardi 1 novembre 2016

Avec les premiers froids, les têtes de bois s'endurcissent et les esprits obtus s'obstruent subséquemment. En résulte une avalanche de personnages butés sur les écrans — encore faut-il faire le tri entre les pénibles cabochards et les méritants opiniâtres, à l'image du lanceur d'alerte Snowden auquel Oliver Stone consacre un biopic homonyme (1er novembre). Le combat forcené du brillant informaticien contre l'espionnage d'État illégal donne lieu à un cyber-thriller classique mais bien ficelé, ainsi qu'à un coup de gueule contre les candidats US à la Présidence, rétifs à la grâce de Snowden. Mais il faut parfois forcer les institutions pour obtenir justice ; c'est ce que montrent La Sociale (9 novembre) et La Fille de Brest (23 novembre). Le premier, un documentaire de Gilles Perret retrace le création d'un trésor commun, la Sécurité sociale, et sa mise en place par un leader de la CGT aussi humble que persévérant, Ambroise Croizat — étonnamment oblitéré depuis par l'histoire officielle. Nécessaire et instructif (y compris pour les élus) en ces temps de libéralisation galopante. Le second est l'adaptation par Emmanuelle Bercot (hélas bien moins inspirée que pour La Tête haute) de la croisade du Dr Frachon, cette pneumologue qui identifia un lien entre des atteintes cardiaques et la prise de Mediator. Rien d'inattendu dans ce film long, pesant, scolaire, si ce n'est un premier rôle à Sidse Babett Knudsen, la lumineuse révélation de Borgen et L'Hermine.

“With a little help from my friends”

Lorsqu'elle est partagée, en famille ou entre amis, l'obstination a de meilleures chances de faire aboutir un projet. Comme celui d'attendre un bébé aux portes de la cinquantaine dans Le Petit Locataire de Nadège Loiseau (23 novembre), où Karin Viard mène sa grossesse comme elle construit un château de cartes : dans la plus parfaite instabilité. Grâce à la structure familiale déglinguée et une distribution idoine (Philippe Rebot, Hélène Vincent), certains gags pourtant prévisibles arrachent des sourires — on n'ira pas jusqu'aux contractions. Moins atomisée, la marmaille de Ma' Rosa (23 novembre) fait bloc pour réunir la rançon que des policiers corrompus réclament pour libérer cette modeste revendeuse de drogue et son mari. Largement centré sur des séquences nocturnes et brut(al)es au commissariat comme dans les rues de Manille, le nouveau Brillante Mendoza lasse moins que les précédents ; en revanche, le Prix d'interprétation féminine à Cannes pour Jaclyn Jose reste incompréhensible.

On préférera suivre les Dernières nouvelles du Cosmos adressées par Julie Bertuccelli (9 novembre), portrait documentaire de Babouillec qui communique en désignant une à une les lettres composant les mots reflétant ses pensée — une révolution lui ayant donné accès à une forme de langage et d'écriture poétique toute mallarméenne. Ou bien accompagner les deux Thomas jusqu'aux glaces éternelles dans Le Voyage au Groenland de Sébastien Betbeder (30 novembre), une tendre fantaisie inuit où se mesure le chemin qu'un père et un fils doivent mutuellement faire pour se retrouver — les derniers mètres se révélant les plus difficiles à accomplir.

De mal en pis

Faisant face à cette fructueuse ténacité se tient la pertinacité vicieuse ; celle qui pousse, égare et appelle le drame. Dans Le Client, du génial Asghar Farhadi (23 novembre), l'obsession mesquine d'un homme dont la femme a été agressée à leur domicile par un inconnu transformera un épisode déjà traumatisant en un cataclysme épouvantable. Une fois encore, le cinéaste iranien construit une mécanique psychologique étourdissante, dont le dialogue (ce qui est dit/ce qui est tu) constitue l'implacable moteur. Cette constance dans la maestria le rapproche de Stéphane Brizé, lequel après La Loi du marché adapte Maupassant dans Une vie (23 novembre) en prenant bien soin de conserver son rigoureux style vériste, épuré de toutes les verrues imposées par l'usage ou la coutume. Le destin tragique d'une naïve fille d'hobereau mariée à un coureur et mère d'un panier percé, s'y déploie dans sa sévère crudité. Judith Chemla donne corps au déclin et à la déréliction progressifs de ce personnage se berçant d'illusions. On pourrait encore parler de Solan, le volatile fanfaron qui parie imprudemment la maison de son ami qu'il gagnera La Grande course au fromage (23 novembre), mais justement de ce film d'animation nordique de Rasmus A. Sivertsen au titre résumant parfaitement l'argument surréaliste, il n'y a pas de quoi faire un fromage…

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"Une vie cachée" : Celui qui croyait au Ciel et à la terre

Biopic à la Malick | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre Mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mercredi 4 décembre 2019

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette “vie cachée“ à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « Car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. ». Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter est de ces forces tranquilles dont Malick ne pouvait que raffoler : un mixte entre la haute élévation spirituelle d’un homme

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Toujours là

Reggae | Pas forcément évident de se remettre à l'ouvrage après la période d'hyper-médiatisation qui accompagna le tubissime Pour le bonheur du monde. Et pourtant, (...)

Niko Rodamel | Mardi 4 juin 2019

Toujours là

Pas forcément évident de se remettre à l'ouvrage après la période d'hyper-médiatisation qui accompagna le tubissime Pour le bonheur du monde. Et pourtant, Sinsémilia est toujours là quinze ans après. Les Grenoblois reviennent une fois encore sur le devant de la scène avec une nouvelle galette, A l'échelle d'une vie, chaque membre mettant de côté pour un temps ses projets persos. Au son d'un reggae communicatif le combo nous invite de plus belle à nourrir nos cerveaux car le savoir est une arme de paix. Sinsémilia, dimanche 16 juin à 19h45, parc Nelson Mandela à Saint-Chamond

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House et disco solidaires

Electro | « Quand on a une vie meilleure que les autres, on construit une table plus longue, pas une clôture plus haute. » Voilà la punchline implacable, mise en (...)

Nicolas Bros | Jeudi 2 mai 2019

House et disco solidaires

« Quand on a une vie meilleure que les autres, on construit une table plus longue, pas une clôture plus haute. » Voilà la punchline implacable, mise en avant par le collectif La Sociale, regroupant quatre associations d'activistes locaux, notamment dans les musiques électroniques (Positive Education / Poto Feu Events / Syndrome Odyssée / Néodemos). Le 4 mai, ils nous convient à une soirée spéciale où l'entrée se fera gratuitement si l'on prend la peine d'apporter denrées alimentaires ou produits d’hygiènes qui seront ensuite reversés aux ex-habitantes et habitants de la Maison Bleue et qui sont dans le besoin. Au-delà de cet aspect social qui fait la spécificité de cet événement, les danseurs pourront profiter d'une succession de sets mêlant disco, house et minimal. La Sociale #2 : Néodemos x Syndrome Odyssée x Poto Feu Events X Positive Education, samedi 4 mai de 00h à 6h au F2

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Thierry de Peretti : « Quand on montre les choses qui vous hantent, elles cessent de vous hanter »

Rencontre | Metteur et scène, acteur et cinéaste, Thierry de Peretti consacre un film à son île d’origine, la Corse. Une œuvre politique, loin des clichés, qu’il évoque avec son comédien fétiche Henri-Noël Tabary.

Vincent Raymond | Jeudi 20 juillet 2017

Thierry de Peretti : « Quand on montre les choses qui vous hantent, elles cessent de vous hanter »

Depuis combien de temps portiez-vous Une vie violente ? Thierry de Peretti : Depuis Les Apaches, je cherchais un récit capable d'évoquer la force romanesque de ce que je vois et ressens en Corse — sur la société corse de cette époque-là. Mais pour moi, c’est moins une reconstitution qu’une évocation ou qu’un dialogue avec ces années-là. Ce n’est pas le film ultime sur le nationalisme en Corse et la lutte armée. Le personnage de Stéphane passe par là comme Rimbaud passe par la poésie et se rêve ailleurs. Il est un peu comme le Prince Mychkine dans L’Idiot : il nous fait pénétrer plusieurs cercles de la société : les étudiants, les petits voyous, les nationalistes… Comment vous êtes vous immergé dans ce rôle et ce contexte ? Henri-Noël Tabary : Un mois avant de tourner, Thierry a voulu que Jean Michelangeli [l’interprète de Stéphane, NDLR] et moi nous soyons dans la ville de Bastia pour la préparation. On était payés à boire des verres, à aller au resto… (sourires). C’était de l’imprégnation, ça nous a beaucoup aidés. En deux semaines j’ai repris l’accent

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Une vie violente : Têtes de Maures

ECRANS | de Thierry de Peretti (Fr., 1h47) avec Jean Michelangeli, Henry-Noël Tabary, Cédric Appietto… (9 août)

Vincent Raymond | Vendredi 11 août 2017

Une vie violente : Têtes de Maures

Au péril de sa vie, Stéphane sort de sa clandestinité parisienne et retourne en Corse assister aux obsèques de son compagnon d’armes Christophe, qui vient d’être exécuté. Il se remémore leur trajectoire commune… Traitant de la particulière situation corse, si chatouilleuse pour les insulaires, ce film qui fuit le folklore caricatural possède une dimension régionaliste forte. Pour autant, l’histoire n’a rien d’hermétique pour les “pinzuti” : le contexte, aussi dramatique que politique est détaillé par des cartons explicites. On assiste ici à une scission dans les rangs des indépendantistes, entre une composante minoritaire inspirée par une doctrine marxiste, et une frange davantage tentée par le banditisme. A ces “philosophies” irréconciliables s’ajoutent des querelles personnelles, qui tournent vite, promiscuité oblige, en peines capitales. S’ouvrant sur un plan choc (et cependant sans gratuité ni complaisance) montrant frontalement l’abomination d’une élimination “typique”, Un vie violente évoque par moments la tragédie grecque, en particulier lors d’un déjeuner de veu

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Stéphane Brizé : « J’ai eu l’impression d’avoir l’outil à la forme de ma main »

Entretien | Tout juste quinquagénaire, le cinéaste affiche la satisfaction d’un artisan ayant achevé son Tour de France et son chef-d’œuvre. Une vie, à nouveau, est un grand film.

Vincent Raymond | Mercredi 23 novembre 2016

Stéphane Brizé : « J’ai eu l’impression d’avoir l’outil à la forme de ma main »

Jeanne est un personnage d’une pure intégrité, c’est ce qui fait son malheur ? Stéphane Brizé : Jeanne reste très fidèle au regard qu’elle avait sur le monde à vingt ou quinze ans ; ce qui en fait un être d’une grande pureté. Cet endroit du beau est en même temps celui du tragique : il faut parfois être capable de trahir son regard pour ne pas souffrir. Lorsque la bonne lui dit « vous voyez, la vie c’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit », cette simple phrase dite par une petite paysanne — une phrase sublime, de très haute philosophie — lui fait accéder à la nuance après trente ans de souffrance. Comme si deux nuages s’écartaient pour laisser apparaître cette vérité. Je crois que j’ai voulu faire ce film pour accéder à cette nuance-là. En permettant à Jeanne d’y accéder, j’évite la désillusion, très douloureuse. Quand on est petit, on est doté d’une certaine forme d’idéalisme, ensuite on accède à la réalité et à la duplicité de l’Homme — et c’est une grande violence de voir la pureté qui s’éloigne. Après, on acquiert des outils de défense, il faut essayer de ne pas basculer dans le cynisme, trouver le juste milieu. Jeanne ne sait

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D’une vie à l’autre

ECRANS | De Georg Maas (All, 1h37) avec Juliane Köhler, Liv Ullman…

Christophe Chabert | Mercredi 7 mai 2014

D’une vie à l’autre

Le sujet (authentique) abordé par Georg Mass dans D’une vie à l’autre est passionnant : comment l’Allemagne de l’Est a formé des espions dès leur plus jeune âge en les faisant passer pour de vrais-faux orphelins enlevés enfants, puis renvoyés adultes à l'Ouest dans leur pays — ici, la Norvège — et leur famille d’origine. Il faut toutefois une bonne heure pour comprendre exactement la supercherie, Maas travaillant son récit avec d’inutiles allers-retours dans la chronologie qui complexifient encore des enjeux déjà pas simples à piger pour le spectateur. Quand les choses sont enfin en place et en ordre, il déploie une efficacité à l’Américaine non exempte d’affèteries visuelles, qui n’arrivent toutefois pas à noyer totalement le vrai centre d’intérêt du film : le personnage de Katrine, écartelée entre la fidélité à une Stasi qui veille dans l’ombre sur sa recrue et les sentiments qu’elle a finis par développer pour ses faux parents, dont une Liv Ullman assez bouleversante en mère doublement dépossédée. Le rôle est très beau, mais l’actrice qui l’incarne — Juliane Köhler — l’est tout autant, avançant en funambule entre sincérité et duplicité, vérité et tromperie.

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