Les lacis d'errance d'Anne Paceo à l'Opéra
Jazz / La batteuse et compositrice Anne Paceo investit l'Opéra pour une soirée aux frontières du jazz et des musiques actuelles.
Photo : Anne Paceo © Tanguy Ginter
Il y a des univers sonores qui captivent immédiatement, au moment même de leur prise sur le réel, provoquant une conjonction qui tient de l'intrigue sensible et du discret déplacement. Une forme de conspiration, au sens littéral du terme, échappant aux infrastructures du présent qui cherchent à discipliner ce qui refuse d'être domestiqué. La musique d'Anne Paceo relève de cette dynamique : elle agit par infiltration, par propagation lente, sans jamais céder à l'évidence spectaculaire.
Atlantis, dernier projet en date de la batteuse et compositrice, est profondément inspiré par l'univers aquatique et marin, né de son lien personnel avec l'eau, de ses expériences de plongée sous-marine et de la lecture de récits de navigateurs et d'apnéistes. Son projet est traversé par cette volonté que l'étymologie nous apprend de con-spirare : respirer ensemble, partager un même souffle. Il ne s'agit pourtant ni d'une subversion hâtive ni d'une déclaration frontale. L'œuvre privilégie les mouvements obliques, les agencements discrets, les tensions souterraines. Un geste esthétique sans discours exclusif, qui travaille l'écoute de l'intérieur, respirant à l'unisson, Anne Paceo explore aussi bien la puissance bienfaitrice de l'eau que sa dimension mystique.
Atlantis apparaît comme une traversée aux multiples états : parfois hypnotique, portée par des rythmes presque tribaux (Aube marine, The Diver), parfois gagnée par une douceur d'une rare intensité (Tant qu'il y a de l'eau, Inside), flirtant avec l'onirique (Restless, avec Piers Faccini) ou dessinant de brèves trajectoires minimalistes (Au large).
Déplacer les lignes
Briser les chaînes mortifères de la répétition et de l'attendu constitue l'un des moteurs profonds de ce travail. Les formes se déplacent, se recomposent, dessinant une organisation instable, capable de détraquer doucement les habitudes perceptives. L'intempestif, l'improvisation, surgissent non comme des accidents, mais comme des conséquences logiques d'un système ouvert, volontairement poreux.
Dans ces configurations presque kaléidoscopiques du possible, la musicienne déploie un art alchimique du son fondé sur la collision mesurée. Les genres et les esthétiques s'y rencontrent sans s'annuler : jazz, pop, textures électroniques et pulsations organiques cohabitent et s'interpénètrent, produisant une surprise dénuée de la rugosité du choc. Perceptible dans tout son parcours, mais manifeste à partir de Circles, cette méthode atteint dans son dernier album une maturité nouvelle. Anne Paceo agit moins comme une cheffe d'orchestre que comme une impulsion permanente, déclenchant des mouvements dans une musique magmatique et fluide, épousant les reliefs changeants des paysages qu'elle dessine.
États de passage
La présence de Laura Cahen le soir du 3 février constituera l'un des points les plus féconds du projet. Sa voix, à la fois spectrale et résolue, ne se pose jamais au-dessus de la musique : elle s'inscrit comme une ligne supplémentaire, prolongeant les respirations, accentuant les failles. Plus qu'un concert, cette soirée s'annonce comme une expérience d'écoute partagée : un temps où la musique ouvre un espace sensible, instable, profondément habité, afin de resignifier le monde.
Anne Paceo "Atlantis" + invitée : Laura Cahen
Mardi 3 février 2026 à 20h à l'Opéra (Lyon 1er) ; de 11 à 35€
