Écrire à l'impossible : les Correspondances imaginaires de Mariangela Capossela
Art participatif / Jusqu'au 30 avril, la Ferme du Vinatier accueille le projet de Mariangela Capossela, dispositif ouvert s'articulant autour d'un épistolier collectif et impossible.
Photo : Mariangela Capossela, 2026 © Julian Boulanger
Tout commence par des lettres, jamais envoyées, écrites en contexte d'enfermement psychiatrique. Réactivées à la faveur d'appels à contribution, elles ont été retranscrites à la main par des volontaires lors de sessions de travail collectif (des scriptoriums), posant ainsi les bases d'une œuvre d'art participative. Cet engagement citoyen s'est prolongé avec l'envoi de ces écrits à des destinataires volontaires, dont les réponses demeurent confidentielles. Soustraits à leur fonction d'archive de l'aliénation, les textes sont ainsi restitués à leur puissance d'adresse. Nées d'une commande de la ville de Volterra en Toscane, en 2022, puis réactivées à plusieurs reprises en Italie, les Correspondances imaginaires s'enrichissent aujourd'hui d'une nouvelle étape, à partir des lettres des personnes internées à l'hôpital du Vinatier au début du XXe siècle.
Les enveloppes issues des étapes italiennes constituent la mémoire du projet, son passé déjà mis en circulation. Le rouleau de lettres recopiées, à partir d'écrits des personnes internées, conservés dans les Archives départementales du Rhône, donne forme à un matériau resté inédit. Enfin, un nuage de feuilles blanches ouvre l'espace de la réponse : il figure les correspondances possibles que les visiteurs et visiteuses peuvent imaginer, projetant l'écriture vers un avenir indéterminé. Entre passé, présent et devenir, le "je" se déplace vers un "nous", dessinant une énergie collective qui remet les mots en mouvement.

Une correspondance sans correspondance
Néanmoins, cette correspondance ne remplit pas les conditions habituelles de l'échange : ni réciprocité assurée, ni communauté préalable. Les lettres n'ayant jamais atteint leurs destinataires, portent la marque d'un arrêt : non-livraison, archivage, oubli.
Les voix ne se rejoignent pas, ne se résorbent pas dans une unité ; elles coexistent dans un espace de superposition où affleure l'impossible rencontre. Le projet ne fabrique pas du lien au sens d'une continuité rétablie car il donne forme à une relation sans résolution.
Correspondances imaginaires laisse apparaître ce point de crise où les écritures précipitent. L'intime s'expose sans se livrer entièrement. On pourrait dire, avec Derrida, que l'écriture est l'avoir-lieu d'une rencontre qui ne coïncide jamais avec elle-même : ici, cette non-coïncidence est la condition même d'un lien fragile, discontinu, toujours à recommencer.
Penser l'impansable
Le projet se tient dans une tension irréductible : celle d'une réparation impossible. Rien ici ne vient guérir, ni résoudre, ni même refermer la blessure dont ces écrits portent la trace. Au contraire, Correspondances imaginaires maintient ouverte la faille, là où toute tentative de soin échoue à restaurer ce qui a été brisé.
C'est dans cet espace que s'élabore une pensée de l'"impansable" : non pas ce qui ne pourrait être pensé, mais ce qui ne peut être recouvert, cicatrisé. Le travail de l'artiste consiste moins à réparer qu'à honorer ce qui résiste à toute réparation. Le geste de Capossela se situe précisément là : dans un contact fragile, toujours menacé d'échec, qui déchire et relie. Une promesse s'esquisse, sur la ligne de crête de l'écriture : forme paradoxale de communication, où quelque chose passe, malgré tout, sans jamais se résoudre.
Correspondances imaginaires par Mariangela Capossela
Jusqu'au 30 avril 2026 à la Ferme du Vinatier (Bron) ; entrée libre
