« La programmation s'est renforcée, sans faire de compromis »
Musiques actuelles / Le Marché gare, labellisé Scène de musiques actuelles depuis 2019 et jouissant d'un lieu entièrement rénové depuis 2022, fêtera ses 20 ans au printemps. Retour sur la trajectoire d'un lieu prescripteur en perpétuelle mutation avec son directeur de programmation, Benjamin Petit.
Photo : Benjamin Petit ©LS/LePetitBulletin
Le Petit Bulletin : Pouvez-vous nous rappeler la genèse du Marché gare ?
Cette salle a été installée en 2006 au sein du bâtiment Porsche de l'ancien marché de gros, pour que la MJC Confluence puisse continuer ses activités de concert pendant les travaux de réaménagement de Lyon Confluence. Elle jouxtait d'autres établissements, comme une brasserie, une banque... Elle a été aménagée dans une ancienne salle de conférence qui s'appelait la salle Albert Basset, adjoint délégué au marché de gros, décédé au cours de l'année 1960. Les travaux ont pris plus de temps que prévu et cette salle qui aurait dû être éphémère, a trouvé sa place dans le quartier, avec sa jauge à 300 places (aujourd'hui elle en fait 400 ndlr). C'était en même temps qu'on voyait apparaître le Sonic, le Périscope... L'émulation était forte.Â
Je suis arrivé en 2009. Mon enjeu premier était de creuser la ligne artistique du Marché gare, afin qu'on soit plus reconnus, plus engagés artistiquement. Nous souhaitions nous adresser à un public connaisseur en programmant des artistes pointus de multiples styles, tout en les rendant accessibles à un public le plus large possible. Ça a été la première décennie, sous l'égide de la MJC. La deuxième décennie a été celle de la mue, avec la perspective de la labellisation SMAC qui s'est accompagnée d'une volonté de sortie de la MJC Confluence. Tout cela s'est prolongé dans ce projet de rénovation du bâtiment qui nous a occupés quasiment une décennie : on est arrivés en 2022 avec un nouvel écrin et une nouvelle association.
Avec un peu de recul, qu'est-ce qu'a représenté l'ouverture de cette nouvelle salle, en 2022 ?
Je dirai que cela lance une troisième phase. La fusée est construite, elle est prête à décoller. Aujourd'hui j'aimerais qu'on se lance dans une activité aussi pleine et intense que le lieu et les enjeux le permettent et l'exigent. On veut exprimer les multiples facettes du projet artistique et culturel. Les enjeux environnementaux et sociétaux requièrent de nous une solide défense de la création, de la diversité culturelle, la construction d'une véritable économie culturelle.
Vous êtes arrivés à 1 M€ de budget, alors que vous étiez à 350 000 € juste avant la réouverture. Comment s'explique une expansion pareille ? La seule billetterie vous a-t-elle permis celle-ci ?
Ce n'est pas que de la création de richesse, c'est aussi le périmètre du projet qui a triplé. Cela a représenté un défi que de comprendre et d'encadrer cette croissance. D'abord, on a eu un vrai soutien des partenaires publics, l'État et la Ville qui ont rattrapé le déficit de soutien dont on souffrait préalablement : on était sous-dotés en termes de subventions publiques. On a subi un effet de rattrapage qui était aussi salutaire qu'urgent, ce qui nous a amenés aujourd'hui à nous rapprocher des montants standards de subventions publiques. Les ressources propres reposant sur l'activité des concerts sont importantes : la billetterie, le bar, l'accueil d'autres événements comme des privatisations qui représentent entre cinq et dix pour cent de nos recettes propres... Les spectacles provenant de l'extérieur représentent un quart de la programmation. C'est plus quelque chose qui nous tient à cœur qu'un levier économique : on veut participer à la vivacité de la filière, mais on ne veut pas non plus se faire vampiriser le planning de la programmation.
Vous êtes l'une des quatre SMAC du territoire, vous êtes subventionnés à 50% de votre budget (500 000 € de subvention, principalement de la Ville et de la DRAC ). Le troisième financeur, c'est la Région avec 50 000 €. Vous êtes la SMAC la moins subventionnée de la Région, pourquoi ?
Je dirais que c'est historique. Cela n'a pas été rattrapé par l'exécutif en place, qui a tendance à favoriser les lieux qui sont situés en dehors des grandes villes et a fortiori de Lyon. On pâtit de ça, alors que le Marché gare est une plaque tournante de la scène régionale. De plus, on observe que les musiques actuelles ne sont pas une priorité de la Région.
Depuis deux ans, vous avez également un financement de la Métropole de Lyon qui est moindre mais intéressant : 20 000 € pour l'enseignement artistique.
Pouvez-vous nous parler de ce projet ? Pensez-vous qu'il peut être remis en question avec la Métropole qui passe à droite ?
C'est un projet assez innovant qui vise à faire le lien entre les cursus diplômants et l'expérience professionnelle dans les métiers de la musique. On travaille avec le Labo du Conservatoire Régional de Lyon, l'ENM Villeurbanne, le CFMI et le CEFEDEM. C'est une évidence qu'un parcours d'enseignement des métiers de la musique a besoin d'éprouver une expérience sur le terrain. Avec ce projet, on a défini un périmètre qui n'existait pas réellement, gravitant autour d'une vingtaine d'ateliers de professionnalisation, une politique tarifaire pour les activités du Marché gare (les plus bas possibles). On a créé une porosité, avec un lieu qui fait le trait d'union entre tous ces cursus. Cela participe du schéma métropolitain des enseignements artistiques. La collectivité nous avait donc proposé une dotation de 20 000 euros. J'espère la garder, 20 000 euros, c'est une paille par rapport au coût réel d'actions comme ça.
En 2024, nous avions évoqué les déjeuners en musique, avec l'association d'inclusion sociale Eris par exemple. Vous souhaitiez notamment faire du Marché gare un lieu de vie, repère pour les habitantes et habitants du quartier. Est-ce chose faite ? Y a-t-il a encore matière à s'améliorer ?
C'est un volet qu'on a bel et bien cultivé. On a une cinquantaine de personnes par déjeuner-concert qui vient découvrir des artistes du territoire. En grande partie, ces personnes ne viennent pas sur les concerts en soirée. Cette offre répond donc à d'autres besoins, d'autres pratiques culturelles, en plus, cela permet à tout un volet de jeunes artistes et professionnels d'être programmés. Cela participe à la constitution et à la consolidation d'une scène locale. Il y a aussi notre marché de noël, notre fête de la musique pour les enfants... On ouvre aussi le lieu à des personnes qui ne viennent pas voir les concerts, dès 18h, juste pour boire un coup. La prochaine étape est d'ouvrir davantage les portes des lieux en dehors des concerts, de favoriser le fait que les gens se familiarisent avec le lieu sans être un public constitué. On souhaite d'ailleurs développer une déclinaison estivale de la programmation, tout en pensant la relation avec les voisins.
L'arrivée de plusieurs salles privées coup sur coup ont-elles eu un impact sur votre activité, ou votre jauge et votre situation géographique vous protègent ?
Pour l'instant on est restés particulièrement protégés. Cependant, on a augmenté le nombre de concerts depuis septembre. C'est un axe stratégique pour réaffirmer notre place dans le paysage culturel et régional, et qui a aussi vocation à développer davantage nos ressources propres et à nous prémunir d'éventuels changements de politiques publiques. Cela nous permet de développer le projet sans rogner sur nos missions de service public. Ce qu'on craint, c'est que ces installations successives ne soient pas anodines, cela pèsera à un moment ou à un autre sur les pratiques des publics. Les "méga shows" à 50 ou à 80€ la place pèsent sur les budgets de sortie.
Nous traversons des temps difficiles, et le secteur culturel n'est pas épargné. Les SMAC ont des missions de service public. Est-ce que vous avez l'impression de pouvoir encore remplir votre rôle pleinement ?
Dans notre vision, travailler dans la culture, ce n'est pas un métier, ce n'est pas un privilège, ce n'est pas un loisir : c'est se mettre au service de chacune et de chacun pour leur offrir une offre culturelle de qualité. On est au service d'une population, d'un territoire avant d'être au service de nos propres aspirations. Notre mission est de défendre une joyeuse résistance, qui est à la fois émancipatrice et fédératrice.
On souffre encore de politiques culturelles qui négligent les musiques actuelles. Je n'oublie pas les lieux moins dotés que nous. Ce qui est rageant, c'est qu'en étant en première ligne des politiques culturelles des musiques actuelles, on reste trop peu suffisamment dotés, surtout si on compare avec d'autres labels du spectacle vivant.
Côté programmation, il est toujours envisageable de prendre des risques, ou cela devient plus difficile ?
Depuis le début, on programme 50% d'artistes locaux, 25% de nationaux et 25% d'internationaux. En revanche, grâce aux déjeuners-concerts on programme un peu plus de locaux et, surtout, de femmes. On a atteint la parité pour la première fois, au trimestre dernier.
On reste sur cette ligne de tendre vers l'éclectisme mais je reste farouchement opposé à proposer une programmation généraliste. En revanche, l'arrivée de Romane Scarlata au poste d'adjointe à la programmation est venue enrichir de son regard la ligne de la programmation. Cela nous a amenés à programmer des artistes comme Claude, je n'y serai pas allé seul. De plus, Romane suit la jeune création de très près, notamment des artistes qui pouvaient être dans mon angle mort. J'ai 42 ans, je sais très bien qu'il y a des nouvelles tendances qui m'échappent, travailler en complémentarité avec une jeune professionnelle est bénéfique pour nous deux. La programmation s'est donc renforcée, sans faire de compromis.
Pour la programmation de vos 20 ans, on s'attendait surtout à voir de la musique. Vous avez choisi quelque chose de très varié. Une expo, une ciné-performance, une vente aux enchères sur DJ set, un karaoké, une fête des voisins, un blindtest décalé et une chorale participative...  On n'a pas l'habitude de voir ça au Marché gare.
C'est carrément l'intention. On fait des concerts toute l'année, on avait envie de changer nos habitudes, de tester de nouvelles propositions, d'éprouver un peu les liens qu'on peut avoir localement. L'idée est de se réinventer et de proposer de la nouveauté, dans une époque où il me semble essentiel d'affirmer un sens de la responsabilité, une certaine sobriété. On ne voulait pas tomber dans la tentation d'une soirée paillettes avec une programmation hors normes. On a choisi de placer nos efforts dans une déclinaison de dix événements originaux, ce qui nécessite plus de boulot encore que l'organisation d'une seule soirée exceptionnelle.
Les 20 ans du Marché gare
Du 1er avril au 27 juin 2026 au Marché gare (Lyon 2e) ; prix variables
