Les copropriétés en difficulté en France : état des lieux, cadre juridique et leviers d'action

par Me Audrey Mangione
Publié Lundi 23 mars 2026

La copropriété concerne environ dix à onze millions de logements. Il existe plusieurs centaines de milliers de syndicats de copropriétaires représentés pour la plupart par des syndics professionnels. Ce mode de gestion collective révèle de plus en plus des fragilités lorsque l'équilibre financier de la copropriété se dégrade.

Certaines copropriétés rencontrent des difficultés financières profondes, pouvant aller jusqu'au blocage complet de leur fonctionnement. Ces difficultés sont le plus souvent la conséquence d'un enchaînement de causes financières, techniques et humaines. La première est celle des impayés de charges. Le syndic joue un rôle central dans la gestion relative au recouvrement des charges de copropriété en menant des actions rapides pour éviter que les impayés fragilisent trop les copropriétés.

La vétusté du bâti constitue une seconde cause majeure.L'absence d'entretien régulier et le report prolongé de travaux entraînent une dégradation progressive de l'immeuble qui va nécessiter des travaux d'ampleur et très coûteux que les copropriétaires ne peuvent pas assumer. Ce coût élevé peut susciter des blocages en assemblée générale et accentuer les tensions financières.

Enfin, la gouvernance joue un rôle déterminant dans ces fragilités. Une gestion défaillante du syndic, un conseil syndical inexistant ou insuffisamment formé, ou encore des conflits internes persistants peuvent empêcher toute prise de décision efficace. Les situations obérées peuvent entraîner des conséquences lourdes au sein des copropriétés : dégradation du bâti, risques pour la sécurité et la salubrité, dévalorisation patrimoniale, tensions sociales.

L'ampleur du phénomène et sa qualification juridique

Selon les données issues de l'Agence nationale de l'habitat (Anah), environ 150 000 logements en copropriété sont aujourd'hui considérés comme étant en « difficulté avérée ». Ce chiffre représente environ 1, 5 % du parc immobilier collectif. D'autres études estiment qu'environ 15 % des copropriétés seraient « fragiles » et qu'environ 7 % connaîtraient des difficultés importantes. Ces écarts tiennent aux méthodes retenues car les critères de fragilité ne sont pas toujours identiques.

Il est pertinent de s'attarder plus avant sur les critères juridiques de la copropriété en difficulté. Le droit français ne donne pas une définition unique et générale de la « copropriété en difficulté ». Cette notion est cependant encadrée par plusieurs textes, principalement issus de la loi du 10 juillet 1965 fixant le statut de la copropriété des immeubles bâtis et du Code de la construction et de l'habitation. Le critère central posé par la loi est celui du déséquilibre financier et fonctionnel du syndicat des copropriétaires. L'article 29-1 de la loi du 10 juillet 1965 prévoit qu'une copropriété peut être placée sous administration provisoire lorsque : l'équilibre financier du syndicat est gravement compromis ; ou lorsque le syndicat est dans l'impossibilité d'assurer la conservation de l'immeuble.

En amont de la situation critique, le législateur a prévu des mécanismes d'alerte avec un seuil mathématique défini par la loi : lorsque les impayés de charges atteignent 25 % des sommes exigibles à la clôture des comptes (ou 15 % pour les copropriétés de plus de 200 lots), ce seuil légal constitue un indicateur objectif de fragilisation financière d'une copropriété.

Enfin, le Code de la construction et de l'habitation, notamment à travers ses articles L.741-1 et suivants, encadre les situations de copropriétés dégradées nécessitant une intervention publique renforcée, via des plans de sauvegarde ou des opérations de requalification.

Les moyens de remédier à ce phénomène : les recours et dispositifs de redressement

Face à ces situations, le droit français prévoit une palette graduée de dispositifs, allant de la prévention à l'intervention judiciaire avec une procédure administrative lourde. Les dispositions particulières aux copropriétés en difficulté sont prévues aux articles 29-1 A à 29-16 de la loi du 10 juillet 1965, modifié par la loi n° 2024-322 du 9 avril 2024.

En phase préventive, la désignation par le président du tribunal judiciaire du lieu de l'immeuble d'un mandataire ad hoc permettra d'établir un diagnostic financier et technique de la copropriété et de proposer ainsi aux copropriétaires des mesures correctrices, sans dessaisir totalement le syndicat de ses prérogatives. Cette procédure vise à éviter l'aggravation des difficultés, elle est prévue aux articles 29-1 A, 29-1 B et 29-1 C de la loi du 10 juillet 1965.

Il appartient en premier lieu au syndic, lorsqu'à la clôture des comptes les impayés atteignent 25 % des sommes exigibles en vertu des articles 14-1 et 14-2-1 ou en l'absence de vote de l'assemblée générale sur l'approbation des comptes depuis au moins deux ans, après avoir informé le conseil syndical, de saisir sur requête le juge d'une demande de désignation d'un mandataire ad hoc. Sa désignation peut être demandée par les copropriétaires représentant ensemble au moins 15 % des voix du syndicat ou le président du conseil syndical ; par un créancier lorsque les factures d'abonnement et de fourniture d'eau ou d'énergie ou les factures de travaux, votées par l'assemblée générale et exécutées, restent impayées depuis six mois et si le créancier a adressé au syndic un commandement de payer resté infructueux ; par le représentant de l'État dans le département ou le procureur de la République près le tribunal judiciaire ; par le maire de la commune du lieu de situation de l'immeuble ; et par le président de l'organe délibérant de l'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière d'habitat du lieu de situation de l'immeuble.

Ce dispositif est un outil préventif et souple, le mandataire ad hoc n'intervenant que pour une mission précise et limitée en ayant comme objectif de chercher à négocier des solutions amiables pour redresser les finances ou organiser des travaux urgents tout en évitant, si possible, la nomination plus lourde d'un administrateur provisoire.

Lorsque la situation est plus grave, le président du tribunal judiciaire, après avoir été saisi par toute personne visée à l'article 29-1 de la loi statuant selon la procédure accélérée au fond ou sur requête, peut désigner un administrateur provisoire. L'administrateur provisoire se substitue aux organes de la copropriété (syndic et, partiellement, l'assemblée générale) afin de rétablir le fonctionnement normal du syndicat, d'apurer les dettes et de piloter les travaux nécessaires.

Le coût d'une administration provisoire peut être significatif, car il inclut la rémunération de l'administrateur provisoire et éventuellement des frais annexes importants (expertises, travaux urgents, procédures judiciaires). Ce coût incombe au syndicat.

Dans les cas de dégradation avancée du bâti, les pouvoirs publics peuvent intervenir à travers des plans de sauvegarde ou des opérations de requalification des copropriétés dégradées. Enfin, des outils financiers spécifiques, tels que les prêts collectifs attachés aux lots, ont été renforcés afin de faciliter le financement des travaux et de limiter les situations de blocage liées à l'insolvabilité de certains copropriétaires.

Ainsi, si les copropriétés en difficulté représentent une part numériquement limitée du parc immobilier français, il n'en demeure pas moins que l'enjeu est majeur tant sur le plan social, économique que patrimonial. Derrière les chiffres se cachent des situations humaines complexes et des immeubles parfois menacés de dégradation irréversible.

Il faut axer les actions dans l'anticipation avec une amélioration de la gouvernance des copropriétés et une professionnalisation des acteurs. Un suivi financier rigoureux et un accompagnement renforcé des ensembles les plus vulnérables sont indispensables. À défaut, les difficultés individuelles de certaines copropriétés risquent de se transformer en un problème structurel durable pour le parc immobilier collectif français.

Le législateur s'est emparé du sujet récemment. En effet, s'il ne modifie pas directement la procédure de traitement des copropriétés en difficulté, le décret n° 2026-10 du 9 janvier 2026 organise la spécialisation des administrateurs judiciaires chargés de ces dossiers. Il crée un label officiel appelé « gestion des copropriétés en difficulté » qui permet d'identifier les administrateurs judiciaires ayant une compétence spécifique dans le traitement des copropriétés en difficulté.