Val Thorens

Doppler : « Pour qu'il y ait de l'énergie, il faut savoir créer le calme »

Publié Dimanche 12 avril 2026

Entretien / Dix-sept ans après son dernier disque, Doppler reprend avec Pourquoi ce disque ? un mouvement jamais interrompu : une musique pensée comme un flux, un courant qui n'a jamais cessé de circuler, même dans le silence. À quelques jours de la double release party au Périscope, nous avons rencontré Yoann Brière, voix et guitare de ce groupe culte lyonnais.

Photo : Doppler © Antonin Borie

Le Petit Bulletin : Pourquoi ce nom, Doppler ?

Yoann Brière : On ne savait pas trop comment s'appeler. Et puis quelqu'un dans l'entourage de Xavier-Alexandre Amado [le bassiste ndlr] avait un CD avec des sons de Doppler utilisés en médecine [le troisième membre est le batteur Yann Coste ndlr.] Cela permet d'apprécier la qualité du flux sanguin et d'observer d'éventuels "obstacles" dans les vaisseaux. On est tombés dessus un peu par hasard. C'étaient des sons assez étranges, qui venaient de l'intérieur du corps. On s'est dit que ça correspondait bien à ce qu'on voulait faire : des sons un peu bizarres, organiques.

Il y a un passage de votre premier album, Si nihil aliud, à la fois très parlant et ironique, où l'on entend une voix affirmer : « ils font une musique que personne ne danse ». Est-ce que cette formule continue de vous suivre ?

YB : Oui, mais évidemment il faut la prendre avec un petit côté second degré. Elle ne représente pas un slogan pour revendiquer une quelconque appartenance à une scène de musique "compliquée". Cependant, il est vrai que la nôtre n'est pas forcément une musique facile à danser, ni immédiatement accessible. Notre volonté n'a jamais été celle de faire quelque chose de difficile à comprendre, mais juste de faire notre musique, naturellement. Et puis on a toujours gardé un sens de l'autodérision assez développé, ce qui nous permet de ne pas se prendre trop au sérieux.

Dans votre musique, on perçoit un mouvement permanent entre tension et introspection, douceur et dureté. Comment une telle polarité se structure-t-elle ?

YB : C'est probablement le résultat de notre culture musicale, car on a des goûts très variés. On peut aller vers quelque chose de très brut, très agressif, bruitiste, puis vers quelque chose de très calme, très épuré. Ce n'est pas antinomique. Cependant, pour qu'il y ait de l'énergie, il faut savoir créer le calme. Sinon, tout est au même niveau, et il n'y a plus de relief. C'est vraiment un équilibre.

On a aussi le sentiment que vos morceaux fonctionnent comme des flux, presque comme des courants qui emportent. 

YB : Oui, ça nous parle. On a toujours aimé les musiques répétitives, un peu hypnotiques, qui peuvent amener une forme de transe. On ne va pas jusqu'à faire des choses très extrêmes là-dedans, mais on aime bien emmener les gens, les plonger dans quelque chose où ils perdent un peu leurs repères, où ils se laissent porter.

Dix-sept ans après votre dernier disque, avez-vous le sentiment de reprendre le fil là où il s'était arrêté, plus que d'ouvrir une rupture ?

YB :  Ce disque s'inscrit, sans doute, dans une sorte de continuité naturelle. Même si on a évolué, vécu d'autres choses, et fait de la musique chacun de notre côté, l'alchimie entre nous n'a pas bougé. On a construit notre langage musical ensemble très tôt, et on ne l'a jamais perdu. Même après des années sans jouer, dès qu'on se retrouve, tout revient naturellement : les automatismes, la communication, cette façon de se comprendre sans parler, presque comme si on avait répété la semaine d'avant.

Qu'est-ce que le temps a changé dans votre manière de faire ?

YB : On s'autocensure beaucoup moins qu'avant. Aujourd'hui, on est beaucoup plus en confiance, donc on se permet d'aller là où on a envie d'aller, sans se soucier du regard extérieur. Ça nous permet d'assumer des contrastes plus larges, des nouvelles influences, laissant les entrer dans notre musique sans se soucier des regards des autres.

Vos disques se concluent souvent par des morceaux longs. D'où vient cette nécessité de terminer par cette grande fresque sonore ?

YB : On a toujours aimé écrire des morceaux "à tiroirs", presque cinématographiques, qui racontent quelque chose dans la durée. C'est une manière de construire une forme de narration, avec une progression, des ruptures et un final, car on reste attachés à l'idée qu'un disque a un sens dans son déroulé. Du coup, les placer à la fin s'impose assez naturellement : au milieu, ça casserait le rythme.

Sur ce disque, la voix semble prendre une place plus importante.

YB : Au départ, on faisait surtout de l'instrumental, et la voix est arrivée pour apporter quelque chose de plus humain. On l'a assez vite traitée comme un instrument, souvent saturé, intégré à la masse sonore, sans chercher à la mettre en avant. Avec le temps, on a élargi son usage. Sur ce disque, on s'autorise davantage de nuances, des choses plus claires, plus mélodiques, parfois des chœurs. Peter Deimel [ingénieur du son et fondateur du studio Black box, ndlr] nous a aussi poussés à la faire ressortir un peu plus dans le mix, ce qu'on n'aurait pas forcément fait seuls.

 Qu'est-ce que a apporté ce travail avec Peter Deimel ?

YB : On avait déjà collaboré sur notre précédent disque, et ça avait été une super expérience. Donc retourner enregistrer au Black box s'est imposé assez naturellement. Il a un vrai savoir-faire, mais surtout une capacité à comprendre très vite où aller, comment prendre les choses. Il s'adapte vraiment aux gens et à la musique. Et puis en studio, c'est précieux d'avoir quelqu'un en qui tu as totalement confiance : ça enlève beaucoup de stress, ça permet d'être efficace et de se concentrer sur l'essentiel.

Votre histoire est liée à Lyon et à une certaine période d'effervescence musicale, à cheval entre les deux siècles. 

YB : Il y avait une vraie émulation, même si ce n'était pas une "scène" au sens strict. Des groupes comme Condense ou Bästard ont été essentiels pour nous : en arrivant à Lyon, c'est grâce à eux qu'on a découvert toute une culture musicale. On faisait un peu partie de cette génération de "petits frères", avec plein de groupes qui gravitaient autour, et ça créait une dynamique très forte.

Et puis il y avait des lieux comme le Pez ner, à Villeurbanne, où tout le monde se retrouvait : un vrai lieu fédérateur. On pouvait assister à des concerts de groupes du monde entier dans une proximité incroyable ! On avait l'impression d'être à New York. On peut dire que nous avons eu, en quelque manière, notre CBGB !

Quel constat faites-vous aujourd'hui de la scène noise rock française et internationale ?

YB : Je suis un peu déconnecté aujourd'hui, donc j'ai du mal à avoir une vision très précise de la scène actuelle. Je découvre surtout des groupes au fil des concerts, quand on croise du monde. Ce que je perçois, c'est peut-être davantage de reformations ou de groupes déjà installés qui reviennent, plutôt qu'une nouvelle vague très visible. Il y a évidemment encore des choses qui se passent, des groupes actifs, mais c'est peut-être un peu moins lisible ou moins exposé qu'à une certaine époque.

On voit aussi beaucoup de groupes se reformer. Est-ce que ça répond, selon vous, à un besoin ?

YB : Il y a sans doute plusieurs choses qui se croisent. Le public est toujours là, même s'il a évolué avec le temps. On s'est aussi rendu compte dans notre dernière tournée que certains nous découvraient seulement maintenant. La musique continue à circuler, même quand les groupes s'arrêtent. Mais du côté des musiciens, il y a aussi quelque chose de très simple : le besoin de jouer. Pour nous, faire de la musique ne dépend pas du fait de sortir des disques ou non, c'est quelque chose de quotidien. Donc se reformer, ça répond surtout à ça : l'envie, ou même la nécessité, de continuer à faire de la musique et de la partager.

Les places de la release party au Périscope se sont envolées très rapidement, au point qu'il a été nécessaire d'ajouter une seconde date. Est-ce que vous vous attendiez à cet accueil ?

YB : Cela nous fait vraiment plaisir. Ça touche d'autant plus que Lyon reste notre point d'ancrage, même si on est aujourd'hui un peu dispersés. Car c'est l'endroit où tout s'est construit. Donc jouer ce disque ici, avec des gens qui nous suivent depuis longtemps, donne une dimension assez forte à ce moment-là.

Comment envisagez-vous la suite ?

YB : On ne s'est pas vraiment projetés pour l'instant. Pour l'instant on veut se concentrer sur la sortie du disque et la tournée pour le défendre. On va rejouer dans des lieux qu'on connaît, retrouver des salles où on est déjà passés, et essayer de partager ce disque avec le plus de monde possible. On a des dates jusqu'à l'été, quelques festivals, puis d'autres à l'automne, et on commence déjà à organiser 2027. Donc ça va être une période assez dense, avec beaucoup de concerts.

Doppler et Dirty Harry DJ set
Mercredi 22 et jeudi 23 avril 2026 à 20h au Périscope (Lyon 2e) ; de 8 à 16€

Doppler + Dirty Harry

Après quinze ans de silence discographique, le groupe Doppler est de retour avec un nouvel album, Pourquoi ce disque ?, dont ils célèbreront la sortie sir la scène du Périscope, accompagnés d'un DJ set par Dirty Harry.

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