La vie dans les filets de Bissière
Art moderne / La Galerie Ceysson & Bénétière présente une petite et très belle rétrospective de l'œuvre de Roger Bissière, peintre méconnu et rattaché à l'École de Paris.
Photo : Bissière - Roger - Esprits de la forêt CR 2222 - 1955 - Oil on mounted paper on canvas - 60 x 100 cm - © Aurélien Mole - CourtesyCeyssonBénétière.jpg
Né en 1886 à Villeréal (Lot et Garonne), Roger Bissière se lance dans la peinture à Bordeaux, puis, à partir de 1910, à Paris, où il se lie avec Georges Braque et Juan Gris. Bissière est d'abord fortement influencé par le cubisme « réaction salutaire, comme un rappel à l'ordre, en un moment où la peinture se confinait dans une imitation imbécile et sans espoir » selon ses propres mots. Et longtemps, son œuvre reste « sous l'influence de » : du cubisme, de Picasso, des Fauves, etc.. Avant que l'artiste ne s'aventure dans l'expérimentation tous azimuts : des tapisseries réalisées à partir de vieux vêtements, élaborant des techniques personnelles de peinture à l'œuf ou à l'huile.Â
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Bissière se réfugie dans le Lot et se coupe du monde de l'art, pour se lancer dans l'agriculture : « J'ai oublié bien des choses inutiles. J'en ai appris d'essentielles. Peut-être ai-je appris à regarder en moi-même. Les bêtes, les arbres, le vent et le soleil, ce qu'aima tant le petit frère d'Assise, tout cela a pris pour moi un sens nouveau, son sens véritable. Un sens profond, dense et lourd. Je me suis senti saturé d'un monde d'images et de couleurs dont il fallait absolument s'alléger. »
Cultiver son jardin
À partir de 1947, ses compositions trouvent alors leur propre style (voisinant avec celui de Paul Klee à nos yeux) : des toiles tramées par des grilles plus ou moins régulières, des sortes de damiers, d'où sourdent des figures et des motifs divers. « Comme si la peinture était prise dans les mailles d'un filet, d'une résille ou d'un tamis qui en assurerait la cohésion et une forme de stabilité dans la fragmentation », écrit la commissaire de l'exposition, Guitemie Maldonado. Ce sont ces peintures fragiles, teintées parfois d'humour, toujours singulières que nous apprécions dans l'œuvre de Bissière. Comme des carrés de jardinage sans cesse renouvelés, réexpérimentés, plantés de nouveaux motifs ou de nouvelles palettes de couleurs. Flirtant avec l'abstraction, Roger Bissière l'a pourtant toujours refusée avec force : « Je n'ai cessé de répéter que j'étais non figuratif, que je me refusais absolument à être abstrait. Pour moi un tableau n'est valable que s'il a une valeur humaine, s'il suggère quelque chose, et s'il reflète le monde dans lequel je vis. Le paysage qui m'entoure, le ciel sous lequel j'évolue, la lumière du soir ou du matin. Tout cela je ne cherche pas à l'imiter, mais inconsciemment je le transpose et le rétablis dans tout ce que je fais. [...] Pour moi un tableau abstrait est un tableau raté, toute vie en est absente, c'est comme ceux qui empaillent le monde. »
