L'Odyssée de Pi

Longtemps entre les mains de Jean-Pierre Jeunet, cette adaptation d’un best-seller canadien racontant l’histoire d’un adolescent indien perdu au milieu du Pacifique sur un canot de sauvetage avec comme seul compagnon un tigre peu amical a finalement atterri entre celles d’Ang Lee. Les trente premières minutes donnent d’ailleurs le sentiment que le réalisateur de Brokeback mountain fait du Jeunet à sa sauce, c’est-à-dire en gommant les contours des vignettes colorées très Amélie Poulain pour tester la plasticité de ses images. Car Lee, lorsqu’il s’attaque à des blockbusters, devient un cinéaste expérimental. C’est sans doute ce qu’il y a de plus impressionnant dans L’Odyssée de Pi, cette manière de fondre les plans les uns dans les autres, de faire sortir l’image de son cadre, de jouer avec les formats, de créer de purs moments de sidération plastique par l’effet conjugué de la 3D et d’une picturalité saisissante. Cette sophistication entre toutefois en conflit avec le programme familial du scénario et avec une décision économiquement logique mais esthétiquement ratée : le tigre numérique (et le reste du bestiaire) ne fait jamais oublier ses pixels. Aux deux extrémités de ce récit qui peine à passionner complètement, Lee glisse cependant une idée superbe : Pi a choisi d’être de toutes les religions à la fois, par curiosité autant que par œcuménisme ou par provocation. Joyeusement iconoclaste, cette attitude prendra tout son sens quand cette foi libre et sans dogme se transformera en foi dans la fiction. Croire en l’incroyable : c’est l’essence même du cinéma qu’interroge Ang Lee dans L’Odyssée de Pi.

L’Odyssée de Pi
De Ang Lee (ÉU, 2h05) avec Suraj Sharma, Irrfan Khan…

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