Du rock, des femmes...

Sur le modèle de Lilith Fair, créé en 1996 aux États-Unis, "les Femmes s'en mêlent" propose depuis 15 ans un festival célébrant la scène indépendante féminine. Est-ce bien nécessaire ? Oui, si on considère que l'Histoire est racontée du point de vue des vainqueurs. Car, en musique, les femmes s'en mêlent et choisissent simplement de ne pas s'avouer vaincues.

Au lendemain de la Journée de la Femme, que penser d'un festival comme Les Femmes s'en mêlent, (quasi) exclusivement réservé aux artistes féminines ? La Lyonnaise Vale Poher, moitié du duo Mensch, qui y a elle-même participé, avait bien résumé le problème lors d'une interview qu'elle nous avait consacrée. En substance : une initiative qui sera vraiment précieuse le jour où elle n'aura plus de raison d'être.

Mais parité bien ordonnée commence par soi-même. Et ainsi peut-on se contenter d'y voir un hommage à la contribution des femmes au rock – un domaine où, il faut bien l'avouer, la parité n'a jamais été vraiment de rigueur.

Les légendes

Au mieux pouvait-on, comme Marianne Faithfull dans les années 1960, glisser du statut de groupie, encore lycéenne, à celui de chanteuse, même si dans son cas Andrew Loog Oldham, manager des Stones, déclarera dans son autobiographie s'être arraché les cheveux à faire chanter juste As tears go by à, disait-il, « cet ange avec les seins d'un démon » (ironie du sort, elle jouera Lilith chez Kenneth Anger quelques années plus tard).

Une attitude paternaliste qui se reproduira avec la figure de Yoko Ono, en qui beaucoup voient la harpie qui a eu raison des Beatles avant l'artiste – sans même se poser la question de savoir qui fut la muse de l'autre (les deux sans doute, magie de l'amour).

Janis Joplin, elle, n'attendra personne pour se construire son propre mythe. Mais son alcoolisme sévère, son androgynie et sa réputation de mangeuse d'hommes en feront quasiment une figure masculine. Est-ce le rock qui lui enlève toute féminité ou son manque de féminité qui fait d'elle un rockeur ? Histoire de l'œuf et de la poule. Joplin est à la fois Aretha (Franklin) et Jim (Morrison).

Elle décomplexe en tout cas plusieurs générations de rockeuses qui endosseront le rock'n'roll way of life avec tout ce que cela implique d'excès, de Chryssie Hynde à Amy Winehouse (dont le destin très parallèle la conduira à rejoindre Joplin et quelques hommes illustres dans le très fermé club des 27), de Joan Jett à Courtney Love.



Debbie vs Siouxsie

Le punk, au mitan des années 1970 (et même un peu avant), contribuera à abolir pas mal de frontières. La règle est qu'il n'y a pas de règle, tout le monde étant autorisé à s'exprimer. On assistera alors à une explosion de girls bands et de girls tout court.

À New York, Patti Smith, pionnière du mouvement, pose toutes aisselles dehors (et poilues, les aisselles), renversant là encore l'androgynie jagger-bowio-reedienne (qui, à vrai dire, remonte à Little Richard et son goût du travestissement), lesquels poussent le bouchon jusqu'à sortir avec des filles qui ressemblent à des mecs (Amanda Lear, Nico), sont des mecs (Amanda Lear ?, Bowie et Jagger entre eux ?) ou un mélange des deux (Amanda Lear, le transsexuel Rony Haag pour Bowie, les travestis de Lou Reed). Puisque les mecs sont des femmes comme les autres, alors les femmes seront des mecs comme les autres.

En Angleterre, la jeune Ari Up fait scandale en posant nue sur la pochette du premier album de ses Slits (« les Fentes ») alors qu'elle n'a pas 17 ans. Et pas 15 quand elle forme son groupe, dont le tube Typical Girl en fait des Femen autoproclamées non féministes mais en lutte contre le « chauvinisme mâle » (l'un des principaux maux masculins, avec la calvitie). On est alors bien loin des Shirelles, Ronettes ou autres Supremes, tenues de mains de maître, et de fer, par des producteurs démiurges de la trempe de Phil Spector ou Berry Gordon (Motown) – ce qui valait aussi pour leurs groupes masculins, alors bon.

Et les archétypes sont multiples : de Debbie Harry à Blondie, Marilyn rock à la féminité exacerbée et qui n'abandonnerait le glamour pour rien au monde, en passant par son antithèse Siouxsie, démone post-punk plus maîtresse SM que pin-up, pour qui le maquillage est avant tout un moyen de s'enlaidir. Comme pour son double outrancier : Nina Hagen, mi-femme, mi-gorgone aux yeux fous, qui pousse la punk attitude jusque dans ses derniers et parfois grotesques retranchements.

Riot girls

Tandis qu'en France, le mouvement a fait des (parfois très) petites avec Elli Medeiros, Lio (16 ans), les Rita Mitsouko ou Marie et les Garçons, c'est sur ces fondations que le rock indé verra s'épanouir ses fleurs féminines, parfois féministes comme Liz Phair et son célèbre Fuck & Run sur Exile in Guyville (ce disque dit tout) et tout le mouvement riot girl qui dès le punk, via des figures comme Lydia Lunch, et jusqu'aux années 1990-2000 (Bikini Kill, Courtney Love, L7, The Breeders, Peaches), prospère et s'éteint en fonction des évolutions de la société et de ses nécessités, les Pussy Riots en étant le plus triste exemple.

Un autre pan du rock indé reprend, lui, sa part d'androgynie cyclique. Aguicheuse (Elastica, Echobelly, Sleeper, en Angleterre – qui, fille ou garçon, n'est pas tombé amoureux de Justine Frischmann et Louise Wiener en 1995?) ou non (PJ Harvey).

D'autres prendront le pouvoir dans la pop et le R'n'B d'une manière bien différente, s'érigeant en SARL et dans le meilleur des cas en multinationales d'elles-mêmes : Madonna, Lady Gaga, Beyoncé... Björk aussi qui, elle, ne renie pas pour autant ses premiers pas punk avec Kukl et les Sugarcubes. Les plus rock'n'roll ne résistent guère au rouleau compresseur qu'il soit personnel (Amy Winehouse) ou médiatique (euh, Britney).

Au fond, aujourd'hui, la plus belle figure du rock au féminin, si tant est qu'il existe encore exclusivement sous ce terme, est Beth Ditto (Gossip, auteur en 2009 de Music for Men – ah, ah !), héritière de toutes les femmes citées ici mais aussi de rockeuses qui n'en étaient pas, et pourtant : Etta James, Odetta, Ella Fitzgerald, Aretha Franklin.

Beth Ditto, dernier avatar, sans doute le plus symboliquement abouti du rock au féminin : bouseuse de l'Arkansas profond et bigot, grandie en mobile-home, obèse décomplexée, lesbienne revendiquée, lectrice de Beauvoir, férue de mode à la tête d'une marque de maquillage, plus rock 'n' roll que le King lui-même et charmante d'auto-dérision. Bref, la rockeuse idéale, que des millions de petites filles rêvent ou ont rêvé d'être, doublée d'une femme qui s'en mêle.

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