Wanted : Rodriguez

BEN HARPER & CHARLIE MUSSELWHITE + RODRIGUEZ + GUILLAUME PERRET & THE ELECTRIC EPIC

Théâtre Antique de Vienne

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Attendu comme le Messie, le Sugar Man Rodriguez a déçu lors de ses récentes prestations parisiennes. Et si, à la veille de son concert à Jazz à Vienne, en première partie de Ben Harper, on attendait finalement un peu trop de cet extraordinaire songwriter qui a déjà beaucoup donné sans jamais rien demander ? Stéphane Duchêne

« Sugar Man (…), je suis fatigué de ce cirque (…), las de ces jeux dangereux. » À presque 71 ans, Rodriguez est un homme fatigué qui a raté son rendez-vous avec la gloire. C'est elle qui, tel un dealer, l'a rattrapé maintes fois par le col pour mieux le repousser : « False friend » (Sugar Man) d'un homme dont les dépendances occasionnelles n'ont jamais inclus argent ni célébrité, aujourd'hui trimbalé, à cet âge pré-canonique, le long d'une interminable tournée mondiale. Ses concerts parisiens – pris d'assaut – se sont révélés catastrophiques – loin de ses prestations américaines et anglaises. Rodriguez a promis de se « reprendre ». Comme s'il nous devait quoi que ce soit.

 

 

À coups de compte-rendus au pire scandalisés, au mieux condescendants, on l'a dit fatigué, dépassé, quasi aveugle, de nouveau porté sur la boisson, trop vieux. Qu'on ne s'y trompe pas : voir aujourd'hui un concert de Bob Dylan n'est pas moins pathétique. Oui mais voilà, Dylan is Dylan. Rodriguez n'est « que » Rodriguez. Or, il ne l'est pas, ou plus, depuis longtemps. L'a-t-il d'ailleurs jamais été ? Lui sur qui les rumeurs les plus folles ont couru : immolé par le feu, suicidé sur scène, overdosé en prison. Récemment, Rue 89 a ironiquement titré : « Sixto Rodriguez existe-t-il vraiment ? » On connaît la fameuse maxime : « la plus grande ruse du diable est de nous faire croire qu'il n'existe pas ». Après un (ré-)apparition fracassante, Rodriguez y parvient toujours.

 

Hobo fantôme

 

Sa force ? Un mystère naturellement entretenu, personne n'a jamais su qui est cet étrange personnage : ouvrier le jour, musicien la nuit, hobo fantôme tout droit sorti du Morning Glory de Tim Buckley, où le conteur-vagabond passe son chemin comme on passe son tour, pour cause de marche trop haute. Au succès, superficiel, Rodriguez a-t-il peut-être fini par préférer la profondeur : celle de textes militants, politiques, décrivant, d'une plume comparable à celle d'un Bob Dylan, la réalité sociale de Detroit qui, à la fin des 60's, a déjà des airs de ville bombardée par la misère.

 

Sans le savoir c'est ainsi qu'il construit sa légende, passant sa vie à paraître et à disparaître. À se cacher. Il faut se souvenir du passage du documentaire Searching for Sugar Man où son premier producteur Mike Theodore raconte que, même dans le bar interlope où il se produisait dans un nuage de fumée(s) à couper au cran d'arrêt, Rodriguez jouait de dos. Plus tard, un showcase devant des promoteurs de concert organisé par Clarence Avant, directeur de Sussex Records, vire à la catastrophe, Rodriguez est tétanisé par le trac et, ivre, tourne définitivement le dos, au sens propre, à la gloire.

 

Définitivement ou presque, car celle-ci revient frapper à sa porte à la faveur d'une tournée australienne à l'aube des années 80. Puis sa carrière s'arrête de nouveau. Il en profite pour passer un diplôme de philosophie à l'Université Wayne State, et candidater à la mairie de Detroit, ignorant qu'au même moment, il est en train de devenir une légende dans l'Afrique du Sud de l'anti-Apartheid. Jusqu'en 1998 – nouvelle tournée, triomphale, puis retour à l'anonymat – et avant qu'en 2008, le réalisateur suédois Malik Bendjelloul ne s'empare du versant sud-africain de son histoire.

 

Ses deux albums, introuvables, s'apprêtent alors seulement à être réédités. Bendjelloul découvre donc par hasard le destin de cette star inachevée. Quatre ans plus tard, le film terminé, Rodriguez est définitivement et mondialement panthéonisé, acclamé. Le récit, partiel, de sa vie oscarisé. Les promoteurs tournent casaque et s'emparent du mythe trop longtemps ignoré, flairant la poule aux œufs d'or. Enfin, mais trop tard sans doute.

 

Alive

Quand, en 1998, Rodriguez lance à la foule du Cap : « Thanks for keeping me alive », on y entend l'écho de ce message envoyé par sa fille en réponse à l'avis de recherche de fans-limiers Sud-Africains : « Sometimes, the fantasy is better left alive. » « Alive » était aussi le titre de la précitée tournée en Australie. Comme s'il fallait toujours s'assurer que Rodriguez est en vie, qu'il existe bel et bien, quand sa carrière n'est qu'une suite de succès mort-nés et de résurrections.

 

 

À propos de ces fameux concerts parisiens, le journal Marianne a parlé de « crucifixion artistique ». Or, finalement, tel était peut-être le destin de celui qui signait ses chansons « Jesus » Rodriguez : une vie en forme de traversée du désert, ponctuée d'éternels retours vécus avec la désinvolture induite par une intégrité absolue, quasi-christique. Et une tournée en forme de chemin de croix devant un public de la dernière pluie d'autant plus déçu qu'il l'attendait comme le Messie. Oui, le conte de fée habilement brodé est un peu défait.

 

Mais ce qui compte ici ne se dénombre pas en espèces sonnantes et trébuchantes, en demandes de rappel : c'est la postérité de chansons éternelles et universelles, seul moyen d'appréhender le « véritable » Rodriguez. Le reste, l'intéressé s'en amuse peut-être, en profite sans doute, mais surtout s'en moque, comme il s'en moquait sur son premier single, publié sous le nom de Rod Riguez, I'll slip away (1967): « Vous pouvez garder vos symboles de réussite, je poursuivrai mon propre bonheur. Vous pouvez garder vos horloges et vos routines, j'irai réparer tous mes rêves brisés. Peut-être qu'aujourd'hui... Je m'éclipserai.» Encore.


 

Ben Harper & Charlie Musselwhite + Rodriguez, vendredi 5 juillet, au Théâtre antique de Vienne

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Lundi 19 juin 2023 C'est une ambition avouée par Jazz à Vienne que d'avoir considérablement féminisé le line-up de son édition 2023. Une édition riche en grandes dames et en jeunes femmes qui promettent de le devenir. Mais qui ne dévoie pas pour autant ses propres...
Mardi 16 mai 2023 En pariant sur un équipementier français à deux tours de la fin de la course, les producteurs de la série Fast & Furious X cherchaient-ils à relancer la machine sur une voie plus cartésienne ? Objectivement plus “réaliste” que le précédent (ce...
Mardi 4 avril 2023 Les beaux jours approchent (paraît-il) et avec eux toute une série de festivals isérois (et un Savoyard très connu) dont les programmations sont aujourd’hui bien avancées. On vous récapitule tout ça, histoire de préparer au mieux vos prochaines...
Jeudi 16 mars 2023 Fort, mais pas satisfait du constat chiffré selon lequel le jazz serait une affaire d'hommes, Jazz à Vienne propose, avec un certain talent, une édition fortement rééquilibrée en présence féminine dans les moindres recoins de sa programmation. Mais...
Jeudi 22 septembre 2022 Le prestigieux festival Jazz à Vienne rattrape la fête de son 40e anniversaire, amputée en 2021. Au menu, des concerts gratuits les 23, 24 et 25 septembre dans 3 musées départementaux de l'Isère. Les absents peuvent se mettre sous la dent "Past...
Lundi 20 juin 2022 Du côté de Jazz à Vienne (qui se déroule cette année du 29 juin au 13 juillet), on a toujours laissé une belle place au hip-hop, et cette année plus encore : zoom sur nos coups de cœur.
Mardi 18 janvier 2022 Les mouvements à la marge sont-ils voués à en sortir ? L’expérience penche vers l’affirmative et dans le lot, la danse hip-hop ne fait pas exception. Si (...)
Jeudi 25 novembre 2021 C'est un mélange d'habitués et d'artistes reportés des précédentes éditions que propose Jazz à Vienne avec les premiers noms de son édition 2022, déjà alléchante, qui dévoile également sa nouvelle identité visuelle.
Mardi 19 juin 2018 Avec Magma, Christian Vander a opéré dès la fin des années 1960 une petite révolution musicale dont beaucoup ne se sont jamais remis et dont lui-même n'est jamais sorti. Toujours au front, le légendaire batteur aux étranges glossolalies sera à Jazz...
Mardi 20 juin 2017 Quoi de plus normal que de célébrer les 50 ans de la disparition du géant du sax ténor John Coltrane dans un festival de jazz ? Quoi de plus évident que de le faire à Jazz à Vienne ? Qui de plus qualifié pour cela que le vénérable, et lui aussi...
Lundi 10 avril 2017 Transformant une escroquerie d’État des années 1980 en thriller rythmé et sarcastique, Alberto Rodríguez, réalisateur du fameux "La Isla minima", poursuit à sa manière son exploration critique de la société espagnole post-franquiste, quelque...
Lundi 27 mars 2017 Jazz à Vienne, qui regarde souvent et encore vers l'avenir en faisant mûrir en son sein les jeunes talents, jette un joli coup d'œil cette année au passé et à ses disparus sous la forme d'une demie-douzaine d'hommages, parmi lesquels Fela,...
Mardi 21 juin 2016 Quel est le comble pour un festival de jazz ? De faire du classique. Ce pourrait être une blague récurrente du côté du Théâtre antique de la cité allobroge, mais c'est aussi la formule qui fait de Jazz à Vienne un incontournable de l'été. Où,...
Mardi 29 mars 2016 Les festivals s'effeuillent en cette fin d'hiver : au tour de Jazz à Vienne de présenter son programme, relevé et concentré sur les valeurs sûres. Voici notre top 5 (et la programmation complète).
Mercredi 15 juillet 2015 Deux flics enquêtent sur des assassinats de femme dans une région marécageuse et isolée, loin des soubresauts d’un pays en pleine transition démocratique. En mélangeant thriller prenant et réflexion historique, Alberto Rodríguez réalise avec...
Mardi 30 juin 2015 « Deux amis, un siècle de musique », c'est ainsi qu'est baptisée la tournée qui réunit Caetano Veloso et Gilberto Gil. Et qui les verra monter sur scène (...)
Mercredi 24 juin 2015 Entre éternels retours et renouvellement forcenés des talents, Jazz à Vienne continue pour sa 35e édition de puiser aux sources du jazz tout en se posant en laboratoire de la musique de demain. Stéphane Duchêne
Mardi 24 mars 2015 La programmation de Jazz à Vienne ? Du classique jamais trop classique, des habitués qui prennent le temps de se changer, des têtes d'affiche de tous ordres. Bref, Vienne tel qu'en lui même : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X