Les sorties cinéma du 2 mars

Indispensable

★★★★☆ Belfast

1969. Les quartiers du nord de Belfast où vit le petit Buddy sont la proie d’émeutes cristallisant la rivalité séculaire entre catholiques et protestants. Chronique d’une enfance entre blindés britanniques, premières amours et perspective d’exil…

Branagh aura donc attendu 30 ans et 19 longs-métrages pour signer son réel "premier film", le plus ouvertement intime, sincère, autobiographique – et sobre, à mille lieues des remakes ou adaptations (Shakespeare, Christie, Marvel, Disney…) faisant jusqu’alors écran à son moi profond. Si ce carnet de souvenirs pudique reste classique dans le fond (le petit héros ayant 9 ans, c’est l’âge de toutes les découvertes, des bêtises et des premiers chagrins marquants), le climat politico-social le colore d’une teinte originale. Une teinte d’autant plus travaillée que l’ensemble du film est photographié en noir et blanc, à l’exception du prologue, de l’épilogue et des séquences de spectacle vivant, moments d’épiphanie pour le futur comédien. Resserré sur la famille, Belfast insiste sur la chance d’avoir été entouré de grands-parents ouverts, soudés et aimants (Ciarán Hinds et Judi Dench, couple inattendu porteur de toute une mémoire ouvrière) ainsi que de parents aux principes moraux structurants. Une œuvre sans afféterie et universelle, puisque dédiée à « ceux qui sont restés et ceux qui sont partis ».

Un film de Kenneth Branagh (G.-B., 1h39) avec Caitriona Balfe, Jamie Dornan, Ciarán Hinds… (sortie le 2 mars)


★★★★☆ Rien à foutre

Cassandre travaille comme hôtesse de l’air pour une compagnie low-cost basée dans une île méditerranéenne. Entre vols répétitifs et coups d’un soir arrosés, sa vie tient de la routine d’une "spring breakeuse" à l’année. Vient le moment d’évoluer et de revenir au bercail…

Rarement on aura autant eu l’impression de voir sur écran un livre de Houellebecq : mêmes protagonistes roboïdes, petits soldats interchangeables du capitalisme zombifiés par la consommation de sexe et de stupéfiants divers ; même minutie dans la description des process, du vocabulaire corporate, du management standardisé des multinationales ; même observation clinique du vide existentiel et de l’ennui abyssal que ces métiers survendant du kif, du fun et des sourires de façade procurent à leurs employés. Il faut, au passage, un sacré talent pour documenter le désœuvrement sans lasser son public : le choix des cinéastes de filmer de manière quasi amatrice les séquences de soirées restitue parfaitement l’improvisation totale des nuits sans lendemain de Cassandre.

Et puis Rien à foutre bifurque, passée sa moitié, sur un autre film évoquant davantage le cinéma des Dardenne, quand Cassandre rentre chez son père et sa sœur en Belgique. Ce segment permet de comprendre son besoin de changer d’air et de s’inventer une vie à elle. Avec sa moue lasse, Adèle Exarchopoulos est l’interprète idéale de ce faux film mineur qui, contrairement à ce que son titre en apparence provocateur pourrait laisser croire, travaille son sujet en profondeur.

Un film de Emmanuel Marre & Julie Lecoustre (Fr.-Bel, 1h52) avec Adèle Exarchopoulos, Alexandre Perrier, Mara Taquin… (sortie le 2 mars)


À voir

★★★☆☆ Ali & Ava

Ils vivent dans des quartiers et familles que tout oppose : lui dans la communauté indienne, elle jadis avec un nationaliste anglais. Mais la musique et leur solitude va rapprocher ces quadra-quinqua, en dépit des autres. L’amour est toujours un combat au pays de Shakespeare.

Dans le sillon du Ken Loach de Just A Kiss (2004), Clio Barnard montre le manque de porosité toujours marqué dans une société britannique favorable au communautarisme – avec notamment pour conséquence le fait que les groupes ethniques ou cultu(r)els se trouvent assignés à des quartiers, rendant plus difficile la possibilité de mixité et favorisant le repli identitaire de toutes parts. Il ne reste que le langage universel de la musique pour fédérer les âmes de bonne volonté ; à cette enseigne, la séquence montrant Ali se faire caillasser sa voiture par des gosses, lorsqu’il pénètre le quartier où vit Ava, avant de conquérir tout le monde en parlant du DJ local et de pousser du gros son, est la plus enthousiasmante de cette histoire, hélas immortelle.

Un film de Clio Barnard (G.-B., 1h35) avec Adeel Akhtar, Claire Rushbrook, Shaun Thomas… (sortie le 2 mars)


★★★☆☆ Robuste

Acteur monumental dans tous les sens du terme, Georges dépend pour le quotidien des services d’un garde du corps. Quand celui-ci part pour une autre mission, il se fait remplacer par la jeune Aïssa, une lutteuse tout aussi robuste que Georges. Peu à peu, elle va gagner sa confiance…

C’est presque un documentaire animalier qu’a réussi ici Constance Meyer autour de la Bête, du "monstre" cinématographique Depardieu – qu’elle avait déjà dirigé dans deux courts-métrages – : la contiguïté entre le rôle et le comédien/modèle est obvie. Le portrait indirect passe d’autant mieux que l’acteur n’est pas saisi dans sa caricature éculée d’ogre, mais dans son intériorité d’homme massif vieillissant, seul, intranquille, sans-gêne ; et surtout, à travers les yeux d’une jeune femme capable (physiquement et psychologiquement) de lui tenir tête. Le titre a beau être au singulier, la robustesse se trouve bien partagée par les deux protagonistes se jaugeant et s’affrontant à égalité, comme des fauves ou des lutteurs, durant tout ce film inattendu, mêlant séquences crépusculaires abstraites et saynètes cocasses de l’artiste au travail. Une jolie surprise.

Un film de Constance Meyer (Fr., 1h35) avec Gérard Depardieu, Déborah Lukumuena, Lucas Mortier… (sortie le 2 mars)


À la rigueur

★★☆☆☆ Viens je t’emmène

Médéric s’éprend d’Isadora, une prostituée quinquagénaire clermontoise. Mais tout vient contrarier son amour : un attentat qui éclate en ville, le mari-souteneur d’Isadora, l’irruption de Selim dans son hall, un jeune SDF qu’il va aider malgré lui…

Certaines histoires peuvent se révéler difficilement miscibles entre elles, à l’instar de l’eau et de l’huile dont l’émulsion s’avère des plus instables. C’est le cas ici, où l’on a bien du mal à oublier le contexte de couvre-feu et de la paranoïa anti-Arabes une fois l’attaque terroriste survenue (Belvaux ou Guédiguian en auraient tiré un drame d’enfer) pour suivre les mésaventures de quéquette d’un clone de Vincent Macaigne – désolé pour Jean-Charles Clichet, mais le ton qu’il emprunte ici l’efface au profit de l’image de son confrère et néanmoins ami. L’hybridation de sujets aussi radicalement éloignés tourne court, donnant lieu à une cacophonie trouvant sa plus parfaite incarnation dans le thème musical final, aux sonorités divergentes. Bref, la mayonnaise ne prend pas.

Un film de Alain Guiraudie (Fr., avec avert., 1h40) avec Jean-Charles Clichet, Noémie Lvovsky, Iliès Kadri… (sortie le 2 mars)


★★☆☆☆ Là-haut perchés

Dans un village d’altitude des Alpes-de-Haute-Provence, une poignée d’obstinés résiste à l’isolement, à la vieillesse, aux nouvelles anxiogènes du monde extérieur et raconte son itinéraire…

Depuis La Vie comme elle va (2004) de Jean-Henri Meunier, on a vu une petite poignée de documentaires exaltant la ruralité authentique, et brossant ses habitants pittoresques. S’y ajoutent toujours une touche de roman (ici, la légende d’une météorite) et un p’tit fond de nostalgie donnant envie d’entonner le refrain de La Montagne de Jean Ferrat. Bien sympathiques à regarder, tous ces films sont malheureusement un peu interchangeables, faute de mettre l’accent sur un personnage en particulier. Administrativement, un village a besoin de plusieurs âmes pour exister ; au cinéma, une seule suffit.

Un documentaire de Raphaël Mathié (Fr., 1h47) (sortie le 2 mars)

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