Pendre un enfant par la main

ECRANS | Comme l’a prouvé le documentaire “Lost in la Mancha”, Terry Gilliam n’est pas homme à se laisser abattre (même l’attelle qu’il arbore ce jour-là à la main le fait bien marrer). En plein micmac sur la post-prod’ des “Frères Grimm”, il peaufine “Tideland”, film dont on vous dit le plus grand bien ci-contre. Retour sur la confection du plus atroce de ses chefs-d’œuvre. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 5 juillet 2006

Petit Bulletin : Tideland ressemble au premier film d'un jeune réalisateur enragé…
Terry Gilliam : Je me suis senti très jeune en tournant ce film, on n'avait pas beaucoup de temps, pas beaucoup d'argent, on est justes parti sur une impulsion. Toute l'expérience a été très instinctive, je ne me souciais de rien à partir du moment où j'avais trouvé Jodelle Ferland et retrouvé Jeff Bridges. J'ai pensé à lui tout de suite en lisant le bouquin : un personnage de connard égoïste complètement défoncé que le public doit aimer malgré tout ; et tout le monde aime Jeff, quoi qu'il fasse ! Il y a une telle chaleur qui se dégage de lui… On plaisantait sur le tournage, en disant que c'était le Dude de Big Lebowski dix ans plus tard, et que le Dude avait déconné total… The Dude is dead !

Le film passe mieux à la seconde vision, une fois “débarrassé“ du choc de sa découverte…
C'est encore mieux la troisième fois (rires) - j'ai une grosse hypothèque sur ma maison… Beaucoup de gens réagissent violemment. Michael Palin (un ex-Monty Python – ndlr) l'a vu une première fois et a quitté la salle en plein milieu. Je l'ai rappelé le lendemain, il m'a confirmé qu'il n'avait pas trop aimé ce qu'il avait vu, mais qu'il s'était réveillé le matin en pensant au film, les images le hantaient, il ne pouvait pas s'en défaire. Il ne savait pas encore si c'était le meilleur ou le pire de mes films... Les spectateurs réagissent à des choses auxquelles ils n'ont jamais été confrontés, ça les perturbe. À la deuxième vision, le choc est effectivement dépassé et l'on peut accorder de la considération à ce qu'il s'y passe. L'important c'est qu'il reste dans la tête des gens, les fasse réfléchir, les mette en colère, ou que d'autres l'aiment. J'ai toujours voulu susciter le débat, mais ce n'est plus vraiment le but des films d'aujourd'hui, non ? Vous voyez un film et vous vous dites “Oh, OK, pas mal“… Qu'est-ce que le film vous a inspiré la seconde fois ?

Je suis arrivé à me caler sur les sentiments des personnages, et Jodelle Ferland ne me faisait plus peur…
Fallait pas aller la voir dans Silent Hill d'abord (rires) ! Elle est incroyable. Sur le plateau, rien ne la gênait, elle comprenait tout ce qui arrivait. Prenez la scène du baiser avec Dickens, une scène très difficile, où elle parvient à devenir l'agresseur. Pendant une prise, l'acteur était complètement perdu, il en a oublié son texte. On a coupé, il m'a avoué qu'il était complètement sous son emprise.

Vos sentiments quand vous avez fini le livre original ?
J'ai tout de suite appelé Mitch Cullin pour lui demander si quelqu'un avait déjà les droits. J'ai illico eu l'envie d'en faire un film. J'aimais Jeliza-Rose, son monde extraordinaire, tout y était surprenant car c'était réellement la vision d'un enfant, pas la version adulte et sentimentale d'un enfant. Je savais que ce serait intéressant, dangereux, que beaucoup de personnes allaient le détester. Les situations, les dialogues et les personnages étaient si merveilleusement bizarres, très Southern Gothic, dans la tradition littéraire des romans écrits dans l'Amérique d'en bas, où tout est étrange, barré, pas vraiment comme dans le reste des Etats-Unis…

Je suppose que vous vous attendiez à la volée de bois verts que se prend Tideland de la part des critiques ?
Bien sûr, peu de gens ont envie de se confronter aux thèmes du film. Mais les critiques négatives ne sont pas très intelligentes, elles expédient l'affaire en disant que c'est le bordel, que ça ne marche pas. Les plus virulents se sentent carrément attaqués, ils ne se donnent pas la peine de lancer le débat et se contentent d'apposer le label “de la merde“. Parfois j'ai même l'impression qu'ils ne parlent pas du même film ; par bien des aspects, je suis convaincu que c'est l'une des plus belles choses que j'ai faites, la plus sensible.

Comment avez-vous réussi à financer le film ?
Ce fut relativement “facile“ puisque ce n'est pas un film qui coûte cher. J'ai envoyé le livre au producteur Jeremy Thomas qui m'a dit “Super, on fonce“, puis on n'a pas réussi à trouver d'argent. On a mis un peu de temps, mais on y est parvenu. Ce qui est intéressant, c'est que les hommes qui peuvent mettre de l'argent dedans n'étaient pas à l'aise avec le projet, les thèmes abordés. Je me suis dit qu'on allait devoir chercher du côté des femmes, et c'est ce qui s'est passé, avec une productrice canadienne. Les femmes comprennent mieux le film, le personnage, elles n'en ont pas peur. Les hommes, pas tous mais bon nombre, sont effrayés, nerveux, mal à l'aise. Ça parle de sexe, de drogue et de mort. Certains contournent leur malaise, rentrent dans l'histoire et adorent le film. Quand je présente Tideland en avant-première, je demande aux spectateurs d'oublier toutes leurs idées, leurs pensées et leurs préjugés d'adultes, de voir le film à travers les yeux d'un enfant.

On n'arrive pas à se défaire de l'idée qu'on est en train de voir un film d'horreur…
Il y a tous les éléments qu'on pourrait trouver dans un film d'horreur, mais je ne les traite jamais comme tels. Je ne mets pas de gros effets sonores ou visuels, je les laisse vivre à l'intérieur du récit. Ils deviennent partie intégrante de cet univers imaginaire que tous les enfants créent sans cesse autour d'eux, avant que leur monde ne devienne de plus en plus concret. David Cronenberg avait décrit un de ses films comme un film d'horreur poétique, ça me plait bien…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"L’Homme qui tua Don Quichotte" : tout ça pour ça ?

ECRANS | Pendant un quart de siècle, le réalisateur Terry Gilliam a quasiment fait don de sa vie au Don de Cervantès. Un dévouement aveugle, à la mesure des obsessions du personnages et aussi vaste que son monde intérieur. Mais l’histoire du film n’est-elle pas plus grande que le film lui-même ?

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

De retour en Espagne où il avait tourné son film d’études inspiré de Cervantès, un réalisateur de pubs en panne créative (Adam Driver) retrouve le cordonnier (Jonathan Pryce) à qui il avait confié le rôle de Don Quichotte. Mais celui-ci se prend désormais pour le chevalier à la triste figure et l’entraîne dans sa quête… À un moment, il faut savoir terminer un rêve. Même quand il a tourné en cauchemar. L’histoire de la conception L’Homme qui tua Don Quichotte est l’une des plus épiques du cinéma contemporain, bien davantage que celle racontée par ce film aux visées picaresques. Palpitante et dramatique, même jusque dans ses ultimes et rocambolesques rebondissements. Idéalisée par son auteur pendant un quart de siècle, cette œuvre a gagné au fil de ses avanies de production une de nimbe de poisse à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon passe pour un rappel à la loi du garde-champêtre. Elle a aussi susc

Continuer à lire

L’Imaginarium du Docteur Parnassus

ECRANS | Il ne faut jamais parier sa tête avec le Diable… Pour avoir oublié cette maxime fellinienne, le Docteur Parnassus, qui autrefois faisait tourner le monde (...)

François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L’Imaginarium du Docteur Parnassus

Il ne faut jamais parier sa tête avec le Diable… Pour avoir oublié cette maxime fellinienne, le Docteur Parnassus, qui autrefois faisait tourner le monde en en racontant le grand récit universel, est devenu un vieux camelot à la tête d’un anachronique théâtre ambulant. Et c’est maintenant sa fille, Valentina, qui à l’approche de ses 16 ans risque de finir dans l’escarcelle du malin. Ce petit cirque brinquebalant va croiser la route de Tony, escroc sauvé de la mort alors qu’il était pendu sous un pont ; le bel intrigant va trouver dans cet imaginarium un endroit idéal pour fuir son passé. Comme d’habitude chez Terry Gilliam, le pitch du film est prétexte à tous les délires baroques, notamment quand Tony pénètre de l’autre côté du miroir, changeant de visage (idée inventée par l’auteur pour terminer un tournage brisé par la mort de Heath Ledger ; Jude Law, Colin Farrell et Johnny Depp viennent donc jouer les doublures de luxe…) et arpentant des mondes visuellement déments. Mais ce n’est pas cela qui séduit le plus dans le film — son abus de fond vert est même un péché coupable. En recentrant (contraint et forcé ?) son histoire autour du docteur Parnassus, Gilliam propose un étonna

Continuer à lire

L’imaginaire au pouvoir

ECRANS | À l’occasion de la sortie de "L’Imaginarium du Docteur Parnassus", portrait du plus obstiné des cinéastes de l’imaginaire, des délires de Monty Python aux galères de Don Quichotte… Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L’imaginaire au pouvoir

L’œuvre de Terry Gilliam commence par des dessins découpés et animés sommairement, et s’achève (provisoirement) par un petit théâtre de marionnettes manipulées grossièrement dans la rue. La boucle est bouclée, se dit-on. Lui aussi, d’ailleurs. « Quand j’ai fini L’Imaginarium du Docteur Parnassus, je me demandais vraiment ce que j’allais faire après » dit-il lors de la conférence de presse donnée à Lyon au lendemain de la présentation du film. « Il fallait trouver un projet avec lequel je pouvais avoir autant de plaisir, qui exprimerait aussi bien ma vision du monde. J’ai repris Don Quichotte, et je me demande ce qu’il va être. Le film grandit tout seul, comme quelque chose d’organique, avec sa vie propre… » Gilliam revient donc sur les lieux du crime, ce tournage apocalyptique et ce film inachevé qui a scellé (avec l’aide du documentaire Lost in la mancha, un « unmaking of » stupéfiant) son image de cinéaste maudit. Une étiquette qui l’a poursuivie ensuite, jusque sur le tournage de Tideland (2005) où il en est encore à se lamenter sur les tuiles (pourtant très ordinaires) qui lui tombent dessus. Mais Gilliam a chang

Continuer à lire