Restless

ECRANS | Deux adolescents flirtent avec la mort avant de flirter tout court dans ce beau film, sensible et pudique, d’un Gus Van Sant revenu de ses expérimentations arty. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 septembre 2011

Dans Serial noceurs, Will Ferrell initiait Owen Wilson au «funeral crashing» au cours d'une scène hilarante : il s'incrustait dans un enterrement pour y séduire une veuve éplorée. Dans Restless, c'est à peu près ce que fait Enoch (Henry Hopper, fils de Dennis), mais avec un tout autre but. S'il traîne de cérémonies funéraires en cérémonies funéraires, c'est pour s'approcher au plus près de la mort, qui le fascine intellectuellement et le pétrifie émotionnellement. Son manège est démasqué par la belle Anabel (Mia Wasikowska, l'Alice de Burton), qui a le même hobby que lui. Là, on pourrait penser à une variante autour du début de Fight club ; et une fois encore, Restless désamorce le potentiel morbide ou scandaleux de son sujet en livrant assez tôt la motivation d'Anabel. Atteinte d'une tumeur incurable, elle va aux enterrements des autres pour mieux se préparer au sien. Au-delà de ce flirt étrange avec la mort (Enoch a aussi un copain fantôme, un kamikaze japonais décédé pendant la deuxième guerre mondiale), c'est surtout le flirt des deux ados qui intéresse Gus Van Sant, et Restless est d'abord une belle et sensible histoire d'amour. Feuilles mortes Le cinéaste n'a pas écrit le scénario (il est signé Jason Lew) ; il est même certain que d'autres metteurs en scène auraient été plus évidents pour le porter à l'écran (Tim Burton, notamment). Mais ce que Van Sant apporte à Restless est considérable : un regard fait de retenue et d'intelligence, une mélancolie qui refuse le mélodrame et préfère l'énergie vitale de la jeunesse à l'accablement provoqué par une issue tragique. L'automne qui s'abat sur Portland permet au cinéaste et à son fidèle chef-opérateur Harris Savides (un tandem devenu indissociable et quasi-fusionnel) de retranscrire par les teintes crépusculaires de l'image la sensation d'entre-deux qui s'empare des personnages : entre la vie et la mort donc, mais aussi entre la tristesse et l'ironie, entre l'enfance et l'âge adulte, entre les regrets du passé et l'appétit du présent. La tendresse et l'empathie avec lesquelles Van Sant observe ses deux héros l'autorisent à oser l'impensable : se mettre lui aussi à jouer avec la mort comme on joue avec le feu. C'est ce moment extraordinaire où il va tirer les larmes du spectateur, pour mieux lui dire de les réprimer et de les garder pour plus tard. Un moment de fausse impudeur qui prépare la pudeur magnifique avec laquelle il conclut le récit. Restless est alors, au bas mot, bouleversant. Restless De Gus Van Sant (ÉU, 1h30) avec Henry Hopper, Mia Wasikowska…

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Promised land

ECRANS | Sur un sujet ô combien actuel — l’exploitation du gaz de schiste —, Gus Van Sant signe un beau film politique qui remet les points sur les i sans accabler personne, par la seule force d’un regard bienveillant et humaniste sur ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 15 avril 2013

Promised land

Quelque part au fin fond de l’Amérique, dans une de ses petites villes rongées par la crise et la pauvreté, un tandem de lobbyistes à la solde de Global Crosspower solutions vient vendre aux habitants le remède miracle pour sortir de la mouise : la cession de leurs terres pour en extraire du gaz de schiste. Des millions de dollars sont en jeu, pour la compagnie mais aussi pour les autochtones. Steve (Matt Damon) et Sue (Frances MacDormand) ont une technique bien rodée pour convaincre leurs interlocuteurs : se fondre dans les coutumes (et les costumes) du coin, faire valoir leur propres origines populos et, in fine, les prendre par les sentiments  – en l’occurrence, ici, le portefeuille. Tout se passe comme prévu, jusqu’à ce qu’un vieux physicien à la retraite (Hal Holbrook) puis un militant écolo (John Krasinski) pointent chacun du doigt les dangers environnementaux de cette exploitation. La terre outragée Avec un sujet si actuel et une répartition des rôles a priori manichéenne, il y avait tout pour faire de Promised land un pamp

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Cannes, jour 2. We need to talk about Gus.

ECRANS | Restless de Gus Van Sant

François Cau | Vendredi 13 mai 2011

Cannes, jour 2. We need to talk about Gus.

C’est avec un film qui retraçait, dans une forme volontiers expérimentale, la tuerie de Columbine, que Gus Van Sant a obtenu la Palme d’or cannoise. Des années après, le même Van Sant se retrouve à faire «seulement» l’ouverture d’Un Certain regard, et c’est l’Anglaise Lynne Ramsay qui a l’honneur de monter les marches du Palais avec un film qui, à son tour, s’inspire de ce fait-divers (même si We need to talk about Kevin est avant tout tiré d’un livre et n’utilise l’événement que comme un instantané effrayant gravé dans l’inconscient collectif contemporain : un massacre dans un lycée). Ramsay, dont on avait aimé les précédents Ratcatcher et Le Voyage de Morvern Callar, démontre avec ce film fort qu’elle est de ces cinéastes qui savent manipuler l’image, en faire une matière sensuelle et tactile, un laboratoire d’émotions fortes amplifiées par le montage et le design sonore. Mais curieusement, We need to talk about Kevin n’avait pas besoin de cette stylisation permanente pour passionner : la complexité de son sujet, les rapports ambigus entre les personnages et la manière de renverser les certitudes du spectateur en un battement de plan auraient même gagné à être traités avec un

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