Wiseman / Decouflé : «Désirs» partagés

ECRANS | Danse & Cinéma / Dans son dernier documentaire, Frederick Wiseman s’immerge dans le Crazy Horse parisien au moment où Philippe Decouflé en prépare la nouvelle revue, Désirs. Un regard étonné sur cette institution vieillissante doublé d’un beau portrait du chorégraphe. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 2 novembre 2011

Photo : Antoine Poupel


Avant même de voir Crazy Horse, le documentaire que Frederick Wiseman consacre au cabaret parisien, le spectateur doit se confronter à ses propres clichés sur cette institution : une revue avec des danseuses nues, bourrée de poncifs sur la femme et sur la France, à l'érotisme chic et à la ringardise calibrée pour hommes d'affaire et touristes. Or, le film est l'histoire de son relooking ; Wiseman arrive au moment où Philippe Decouflé met au point une nouvelle revue, Désirs, la première depuis le décès du fondateur Alain Bernardin. En dix jours, tout le monde donne son accord et le tournage commence ; il durera trois mois, le cinéaste repartant avec 150 heures de rushs, qu'il mettra douze mois à regarder, trier, monter, pour aboutir à un film de 2 heures 15. Avec malice, Wiseman glisse la raison peut-être pas si futile de son intérêt : «J'avais remarqué que les femmes étaient très belles. C'est un bon sujet pour quelqu'un de mon âge [81 ans, NdlR].»

L'art et le commerce

C'est d'ailleurs par cela que le film débute : le corps des femmes, sublimés par les jeux de lumière inventés par Decouflé. Wiseman commence par les numéros terminés qu'il propose au spectateur dans leur quasi-intégralité. « Je l'ai fait pour que vous puissiez juger, explique-t-il, que vous ayez un élément de comparaison lorsque vous voyez les répétitions.» Mais ce qui frappe surtout, c'est la simultanéité du regard de Wiseman et de celui de Decouflé, même si leurs intentions divergent (fascination érotique chez Wiseman, quête de la sensualité joyeuse chez Decouflé). Plus le film avance, plus Wiseman prend du champ : il se promène hors du plateau, accompagne le chorégraphe dans ses réunions avec les administrateurs du lieu… Crazy horse révèle alors un autre sujet : il apparaît lorsque Decouflé tente de négocier la fermeture du lieu pour quelques soirs afin de dépoussiérer les projecteurs, pas nettoyés depuis des lustres. Refus ferme de la direction représentant les «actionnaires» du lieu, qui ne veulent pas perdre un centime, surtout pour des questions artistiques. «C'est la tension traditionnelle entre l'art et le commerce», commente Wiseman. «J'ai le même problème avec les chaînes de télévision. Mais heureusement, jusqu'à maintenant, j'ai toujours gagné.» Si Wiseman ne sort que rarement du Crazy horse, le monde contemporain s'invite régulièrement dans ses murs comme lors de la séquence du casting à la fin : les filles, dénudées, jugées, observées, rentrent en compétition sur des critères purement physiques. Mais c'est Decouflé qui cette fois décide qui restera et qui partira. La loi du marché se confond alors avec la loi du spectacle.

That's entertainment !

Si rien n'est évident dans Crazy horse, si Wiseman prend soin de ne jamais souligner ses intentions, quelque chose est certain : l'ambition créative de Decouflé — à plusieurs reprises, il martèle son but, «faire la meilleure revue de danse nue du monde». Le film devient alors un très beau portrait du chorégraphe en passionné de l'entertainment, premier spectateur enthousiaste de son travail, refusant la distinction entre le bon et le mauvais goût, exigeant la même intelligence chez les danseuses du Crazy que chez les interprètes de ses propres spectacles. La surprise, qui vient définitivement enterrer les clichés initiaux sur le lieu, c'est que les danseuses répondent avec plaisir à cette exigence : elles s'y plient, proposent des idées, discutent les choix, deviennent complices de leur metteur en scène. Wiseman se plaît d'ailleurs à pointer l'ultime «fantasme» les concernant : «Les gens pensent que ce sont toutes des putes… Alors que ce sont de très belles filles qui ont des vies normales, qui font un travail très dur. C'est vraiment un travail. Beaucoup de danseuses sont allées au Conservatoire et, pour une raison ou une autre, n'ont pas été choisies dans les grandes troupes de danse. Mais elles aiment danser et elles peuvent continuer à danser au Crazy.»

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SCENES | La saison 2007 / 2008 en danse

| Mercredi 26 septembre 2007

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Ni orageDisons le d’emblée : le travail de Josef Nadj nous est cher. Le chorégraphe sait mêler subtilement danse, théâtre, arts plastiques, arts visuels, langage, textes. Et ses spectacles se sont imprimés au fil des années en nos mémoires, souvenirs artistiques puissants. Pêle-mêle on se souvient de Les Philosophes, Les Veilleurs qui proposent des univers absurdes, drôles, noir où la danse se fait acrobatique, où les gestes et paroles des hommes costumés nous intriguent. En 2006, il fut artiste associé du Festival d’Avignon. Il y crée Paysage après l’orage, dans lequel il danse seul, accompagné de musiciens, les magnifiques Akosh Szelevényi (saxophone) et Gildas Etevenard (percussions). Nadj parle de Paysage après l’orage comme «d’un autoportrait face au paysage». Il devient alors plasticien, peintre-danseur du paysage situé à quelques kilomètres de sa ville natale à la frontière de la Hongrie et de la Roumanie. Paysage après l’orage se jouera du 29 au 31 janvier à la salle de création de la MC2. Ni paradisAprès La Danse, une histoire à ma façon, un solo dansé par le chorégraphe Dominique

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