"Le Fils de Jean" : Philippe Lioret va bien, ne vous en faites pas

ECRANS | Philippe Lioret renoue ici avec le drame sensible en milieu familial qui lui avait fait signer sa plus grande réussite, "Je vais bien ne t’en fais pas". Une heureuse décision, soutenue par une paire d’acteurs qu’il ferait bien d’adopter : Pierre Deladonchamps et Gabriel Arcand.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Dire que Philippe Lioret s'offre une manière de résurrection avec ce film où un fils part à la rencontre du fantôme de son père naturel ne manque pas de sel. Le réalisateur a surtout clos une parenthèse engagée ouverte par Welcome et devenue franchement boiteuse avec Toutes nos envies, l'adaptation démembrée du récit d'Emmanuel Carrère.

Quittant la chronique de la misère sociale et le mélo-chimio, il a isolé dans un roman de Jean-Paul Dubois une graine que son inspiration a su faire joliment germer. L'histoire d'un secret de naissance qu'il a eu la décence d'aborder avec tact, plutôt qu'en visant l'œil de cette pleurnicharde de Margot. Ainsi, dans Le Fils de Jean, il place ses personnage à la lisière des émotions et des mots superflus, confiant aux gestes et aux regards le soin d'exprimer les non-dits. Le parfait contrepied de son film précédent.

Pierre précieux

Un parti-pris pudique, bien plus efficace pour créer de la proximité entre le spectateur et ce "fils de Jean", que son caractère mesuré et sa douceur obstinée achèvent de rendre sympathique. D'autant que le cinéma français s'est accommodé depuis trop longtemps de scénarios fonctionnant par sursauts hystériques (affrontements violents, tensions systématiques…) ; alors, découvrir un personnage dont la quête intime et essentielle se résout sans heurt, ni guimauve non plus, aurait presque de quoi désarçonner.

Ce miracle de sensibilité et d'équilibre s'opère grâce au jeu de Pierre Deladonchamps qui s'essaie ici à un registre différent – et avec quelle réussite ! – composant avec le Québécois Gabriel Arcand un duo évident d'exactitude et d'humanité. On se prend à espérer que Lioret fasse de Deladonchamps, après Lindon (et surtout Gamblin jadis) son nouvel interprète de prédilection : quand on parvient à une telle osmose, on n'a pas le droit d'y renoncer.

Le Fils de Jean de Philippe Lioret (Fr., 1h38) avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand, Catherine de Léan…


Le Fils de Jean

De Philippe Lioret (Fr, 1h38) avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand...

De Philippe Lioret (Fr, 1h38) avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand...

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À trente-trois ans, Mathieu ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu'il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a deux frères, Mathieu décide d'aller à l'enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n'a connaissance de son existence ni ne semble vouloir la connaître…


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"Notre dame" : archi réussite

Cinema | Pâques aux tisons, Noël au balcon… des cinés. Grâce à Valérie Donzelli, la cathédrale de Paris revit à l’écran, personnage secondaire d’une délicieuse fantaisie sentimentale, burlesque et fantastique. Où il est aussi question de la place des femmes au travail et en amour…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Architecte tyrannisée par son patron, maman séparée d’un ex un brin crampon, Maud Crayon mène plusieurs vies complexes en une. Et voici que par un étrange coup du sort, elle remporte sans avoir concouru le réaménagement de Notre-Dame et se retrouve enceinte. Alléluia ? Les méchantes gens et autres mauvaises langues trouveront une corrélation entre la non-présence de Jérémie Elkaïm au générique et la réussite du 5e long métrage de Valérie Donzelli ; bornons-nous à pointer cet amusant détail, sans en tirer de perfides conclusions. Charmant bijou de joliesse, Notre dame est une irrésistible comédie sentimentale, sérieusement drôle et drôlement sérieuse, s'accommodant d'une once de magie : le fameux "réalisme magique" tant prisé par les romanciers de Garciá Márquez à Murakami, qui n'est rien d'autre qu'un habit poétique ou métaphorique du fatum à l'intérieur d'une fiction. On croit rêver Au reste, la singularité surnaturelle n’en est plus une dès lors que l’on considère Notre dame, dans son ensemble, comme une extrapolation de notre monde passé à travers la moulin

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"Les Chatouilles" : Andréa Bescond, touchée mais pas coulée

ECRANS | Portant le fardeau d’une enfance abusée, Odette craque et solde son passé, subissant en sus l’incrédulité hostile de sa mère. Une histoire vraie passée par la scène peinant à trouver sa pleine voix au cinéma mais heureusement relayée par des comédiens d’exception.

Vincent Raymond | Lundi 12 novembre 2018

Enfant, Odette a régulièrement été abusée par Gilbert, un ami de la famille masquant ses sévices en "chatouilles". À l’âge adulte, la danse ne suffisant plus pour exorciser son passé, Odette entreprend (à reculons) une psychanalyse. Et lutte en sus contre le déni maternel… Comme un écho douloureux. Un semaine après la sortie d’Un amour impossible de Catherine Corsini d'après un roman de Christine Angot, ce premier long-métrage coréalisé par Éric Métayer et Andréa Bescond, adaptation du spectacle autobio-cathartique de cette dernière, aborde à nouveau (et plus frontalement encore) l’abominable question des attouchements et des viols sur mineur·es. S’il a fallu à l’autrice-interprète principale une dose de courage à peine concevable pour se livrer aussi crûment et se reconstruire, on ne peut cependant pas taire sa perplexité face à

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"Photo de famille" : dans la famille clichés…

ECRANS | de Cécilia Rouaud (Fr, 1h38) avec Vanessa Paradis, Camille Cottin, Pierre Deladonchamps…

Vincent Raymond | Mardi 4 septembre 2018

La mort d’un grand-père place une famille éclatée face à une épineuse question : que faire de la grand-mère qui perd la boule ? Le fils pense à la maison de retraite, le petit-fils se défausse mais deux des petites-filles proposent de l’héberger à tour de rôle. Embrouilles en vue… Depuis le succès de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, les films de famille sont produits par wagons entiers et déversés en toute saison sur les écrans. Parfois l’on trouve une variante "de remariage" ou une sous-espèce "avec des morceaux d’Alzheimer dedans" (voire un hybride des deux comme ici), mais le principe actif est le même : une fratrie de petits-bourgeois se déchire, découvre une ou deux vérités profondes façon secret de feuilleton avant de recoller les morceaux en faisant trompéter ses mouchoirs à l’unisson autour d’un mariage/d’un enterrement/d’une bar-mitsva de la réconciliation. Bref, une trame convenue pour des films globalement inutiles car redondants, que peuvent sauver une écriture atypique et/ou des comédiens bien guidés. Las ! La réalisatrice Cécilia Rouaud charge sa barque avec tant de personnages principaux qu’elle en éclipse certain

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"Plaire, aimer et courir vite" : un peu, pas du tout et pas avec les bonnes chaussures

ECRANS | Pour raconter ses jeunes années entre Rennes et Paris, quand le sida faisait rage, le cinéaste Christophe Honoré use de la fiction. Et les spectateurs se retrouvent face à un pensum dépourvu de cette grâce parfois maladroite qui faisait le charme de ses comédies musicales. En compétition à Cannes 2018.

Vincent Raymond | Vendredi 11 mai 2018

Paris, 1993. Écrivain dans la radieuse trentaine, célibataire avec un enfant, Jacques (Pierre Deladonchamps) a connu beaucoup de garçons. Mais de ses relations passées, il a contracté le virus du sida. Lors d’une visite à Rennes, il fait la connaissance d’Arthur (Vincent Lacoste), un jeune étudiant à son goût. Et c’est réciproque… Il faudrait être d’une formidable mauvaise foi pour, quelques mois après le triomphe de 120 battements par minute, taxer Christophe Honoré d’opportunisme parce qu’il situe son nouveau film dans les années 1990 à Paris – ces années de l’hécatombe pour la communauté homosexuelle, ravagée par le sida. Car Plaire, aimer et courir vite s’inscrit dans la cohérence de sa filmographie, dans le sillage de Non ma fille, tu n’iras pas danser (20

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"Nos Patriotes" : les bonnes intentions ne font pas tout

ECRANS | de Gabriel Le Bomin (Fr., 1h47) avec Marc Zinga, Alexandra Lamy, Pierre Deladonchamps…

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Que la guerre, en tant que concept, travaille Gabriel Le Bomin est compréhensible ; c’est surtout une évidence. Depuis son court métrage Le Puits (2001), il a exploré la majeure partie des champs de bataille français du XXe siècle, de manière documentaire ou fictionnelle ; traditionnelle ou plus expérimentale – voir son premier long Les Fragments d’Antonin (2006). Avoir à ce point fait le tour de la question devrait à tout le moins l’inciter à quelques audaces ; où diable sont-elles dans Nos Patriotes ? Adaptant ici Le Terroriste Noir de Tierno Monénembo, il raconte l’histoire authentique d’Addi Ba, tirailleur sénégalais caché par des villageois des Vosges, devenu l’une des pièces maîtresses d’un maquis de la région, avant d’être arrêté et exécuté. S’il faut bien sûr reconnaître au cinéaste le mérite d’illustrer un chapitre longtemps occulté de l’histoire officielle, quel dommage qu’il ait souscrit à une forme aussi policée, accumulant tant de facilités et de conventions : personnages caricaturaux (nazis à la mâchoire carrée, paysans bien braves, fonction

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Philippe Lioret : « J’avais besoin de faire un film solaire »

Interview | Apaisé et souriant, le réalisateur aborde avec confiance la sortie de son film franco-québécois "Le Fils de Jean".

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Philippe Lioret : « J’avais besoin de faire un film solaire »

Comment vous-êtes vous libéré du livre original de Jean-Paul Dubois ? Philippe Lioret : Cela m’a pris beaucoup de temps de réflexion, de maturation… Je l’ai lu il y a une dizaine d'années : je l’ai trouvé formidable. C’est un grand livre habité. En cinéaste, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander comment "l’emmener" au cinéma, mais il me semblait qu’il n’y avait rien à faire avec ses voix intérieures permanentes. J’ai fait d’autres films sans jamais l’oublier et, doucement, je me suis mis à me re-raconter l’histoire, bizarrement devenue très personnelle. En le relisant, j’ai constaté qu’il n’avait plus rien à voir avec ce que je pensais en faire : des mots-clés restaient (Canada, père, fratrie), mais tout avait changé. J’ai racheté les droits du livre (même si je n’en avais plus besoin légalement) parce qu’il m’avait inspiré, et j’ai envoyé mon scénario à Jean-Paul Dubois. Il m’a répondu ce truc très rigolo : « Ah oui, c’est bien… Fai

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Alain Guiraudie : «Faire le tour de la question du désir»

ECRANS | Avec "L’Inconnu du lac", Alain Guiraudie entre dans le cercle des grands cinéastes français. Une semaine après la sortie du film, il était plus que logique d’aller rencontrer un cinéaste dont l’honnêteté vis-à-vis de son œuvre et la modestie envers son statut de cinéaste tranchent avec les discours habituels du cinéma français. Propos recueillis par Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 21 juin 2013

Alain Guiraudie : «Faire le tour de la question du désir»

Quand vous avez présenté L’Inconnu du lac à Cannes, vous avez fait monter une vingtaine de personnes sur la scène… C’est un geste qui résume votre démarche politique de cinéaste : un film, c’est plus une équipe lancée dans une aventure qu’un cinéaste tout seul.Alain Guiraudie : Effectivement, on fait le film avec tout le monde. Même des gens qu’on a tendance à considérer comme des figurants faisaient vraiment partie de l’équipe, ils étaient avec nous tout le temps. Les cinéastes doivent beaucoup aux techniciens, aux comédiens. J’ai longtemps cru à l’idée de l’auteur comme garant de la cohérence du film, et je m’aperçois de plus en plus que sans certaines personnes, je serais tombé dans des travers pas forcément intéressants. Je suis revenu de ce statut d’auteur sur un piédestal… Quant à la difficulté d’un tournage entièrement en extérieur…Le temps qui nous était imparti était très ric rac. On a beau tourner en Haute Provence pendant

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L’Inconnu du lac

ECRANS | Quelque part entre Simenon et Weerasethakul, Alain Guiraudie installe une intrigue de film criminel sur les bords d’un lac transformé en paradis homo, interrogeant les mécanismes du désir et l’angoisse de la solitude. Drôle et envoûtant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 juin 2013

L’Inconnu du lac

L’Inconnu du lac, c’est d’abord un espace scrupuleusement posé : un lac, une plage ; autour de la plage, une petite forêt ; et au-delà de la forêt, un parking. De cet espace, le film ne sortira jamais, préférant combler les ellipses du récit par les allusions du dialogue. Même la plage elle-même possède sa topographie, qu’Alain Guiraudie dessine avec méticulosité, au point de créer d’entrée une familiarité entre le spectateur et le lieu. Cette familiarité, c’est aussi celle qu’entretient Franck avec l’endroit et ses habitués : des hommes, rien que des hommes, qui viennent bronzer (à poil ou pas, la liberté est de mise) et faire trempette en ce début d’été. Accessoirement, après quelques regards échangés, ils se retrouvent pour baiser dans les bosquets alentours. Le lac est un lieu de drague homo, mais c’est aussi un petit paradis à l’abri de toute morale déplacée, où l’hédonisme sexuel s’accomplit avec un certain sens de la courtoisie – les amants se préviennent toujours avec politesse du moment où ils vont jouir… « Il n’y a pas grand monde » dit Franck lors d

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Toutes nos envies

ECRANS | De Philippe Lioret (Fr, 2h) avec Marie Gillain, Vincent Lindon…

Christophe Chabert | Vendredi 4 novembre 2011

Toutes nos envies

«Librement inspiré du roman d’Emmanuel Carrère», dit le générique. C’est un euphémisme. De D’autres vies que la mienne, Philippe Lioret n’a retenu que le squelette : le dernier combat d’une juge atteinte d’une maladie incurable contre les sociétés de crédit provoquant sciemment le surendettement de leurs clients. Tout le reste n’est qu’un remake de son précédent Welcome. Le plus frappant, c’est l’absence d’urgence dans la narration : plus occupé à mettre en scène les silences que l’action, Lioret en oublie que son sujet repose sur un double contre-la-montre. Seul le mélodrame l’intéresse ; même quand il invente une mère de famille surendettée, c’est pour la dépeindre comme une femme exemplaire (on n’est pas chez les Dardenne) et en faire une future maman de substitution à la juge condamnée. On ne s’intéresserait aux problèmes des autres que quand ils finissent par s’inviter dans notre quotidien… Chez Carrère, la chose était bien plus métaphysique ! Même le trouble amoureux qui devrait naître entre Gillain et Lindon ne donne lieu qu’à de pauvres rebondissements vite évacués par la pudibonderie du récit. Tout ici est aseptisé, plat, s

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De la nécessité des paillettes

ECRANS | Réalisateur exigeant de quelques-uns des plus beaux mélodrames français récents, Philippe Lioret s’est emparé de la matière cinéma pour la plier à ce qui le touche, le remue, le choque. François Cau

François Cau | Jeudi 5 mars 2009

De la nécessité des paillettes

La filmographie de Philippe Lioret, c’est une série disparate de souvenirs inoubliables de cinéma, à vous donner des envies de romantisme échevelé avec n’importe qui se trouvant à votre immédiate proximité. C’est la tendresse lunaire de Jean Rochefort dans Tombés du Ciel, son premier long-métrage qui évoquait déjà le destin incertain des clandestins en transit (la légende dit que Spielberg se serait inspiré du même fait divers dont fut tiré le film pour son Terminal – imprimons donc la légende). C’est le sourire radieux de Sandrine Bonnaire et le charme déconcertant de Jacques Gamblin dans Mademoiselle, l’air béat qu’on arbore en sortant du film. C’est l’émotion à fleur de peau de Mélanie Laurent et Kad Mérad dans Je vais bien, ne t’en fais pas, la tension émotionnelle renversante qui nous anime lors du climax final, pourtant filmé de la façon la plus anti-spectaculaire qui soit. Philippe Lioret, auteur total ayant à cœur de scénariser et cadrer ses réalisations, a acquis au fil du temps une maîtrise à ce point troublante de ses effets qu’on pourrait presque le soupçonner de manipulation. Ce serait oublier que notre homme a compris ce qui faisait l’essentiel de la réussite d’un

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Welcome

ECRANS | Une nouvelle fois, Philippe Lioret nous touche en plein cœur, à la grâce d’une foi cinématographique totale en son sujet.

François Cau | Jeudi 5 mars 2009

Welcome

Mea maxima culpa : on était un tantinet défiant en entrant dans la salle. Bon, déjà, le synopsis nous semblait hautement improbable (un prof de natation calaisien, en un geste implicite et désespéré pour reconquérir son ex-épouse, prend sous son aile un jeune clandestin kurde désirant traverser la Manche à la nage). Ensuite, la collaboration scénaristique d’Olivier Adam nous échaudait un peu : dans son roman À l’abri de rien, ce dernier nous dépeignait déjà les rapports des habitants de Calais avec les sans-papiers, sous le joug d’une vigueur émotionnelle pas toujours canalisée. Enfin, après le drame poignant Je vais bien, ne t’en fais pas, on imaginait mal Philippe Lioret revenir sans encombre aux problématiques sociales de ses débuts, qui plus est sur un sujet d’actualité aussi brûlant, sans tomber dans le misérabilisme ou la dénonciation à la truelle. Heureusement, dès les premières scènes, le metteur en scène nous fait rougir de honte de cumuler autant d’a priori. Sa glaçante description des conditions de voyage des clandestins nous immerge derechef dans le récit, le glissement narratif vers le personnage principal (Vincent Lindon, tout simplement

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