Franck Guscioni : « la culture est juste tout le temps borderline »

Kraspek Myzik /  Après deux ans d'interruptions successives, le Kraspek Myzik s'est vu, à nouveau, contraint de fermer en janvier. L'impact sur le moral et sur l'économie du projet, les annulations en pagaille et le nouvel appel à candidatures pour les Scènes Découvertes de la Ville : on fait le point avec Franck Guscioni, directeur de la salle et Inès Bourgeois, responsable communication.

Vous avez annulé le festival Plug & Play en janvier. Vous aviez entamé des discussions avec Nathalie Perrin-Gilbert, adjointe à la Culture de Lyon, afin de trouver un moyen de maintenir l’évènement. Ça n'a pas abouti ?
Franck Guscioni :
Il y a toujours un lien avec Nathalie Perrin-Gilbert et les services culturels de la Ville. Nous avons fait une réunion afin de tenter de reformuler, sur une journée ou deux, ce festival Plug & Play : avec une circulation du public entre les scènes et d’autres précautions de ce genre. La piste qu’on avait avec nos camarades du Transbordeur s’est tout de suite arrêtée, suite à des cas de Covid. Mais j’ai vraiment adoré voir Thierry Pilat (directeur de la Halle Tony Garnier) et Cyrille Bonin (directeur du Transbordeur) chercher une solution et se mobiliser avec nous. Ils se sont tout de suite rendus disponibles pour discuter. Même si cela n’a pas abouti, ce n’est pas grave.

Avez-vous essayé de maintenir une activité en janvier ?
Franck :
J’aurais aimé que le Kraspek, après une reprise intense de fin octobre à décembre, ne s’arrête pas brutalement et que l’on puisse proposer aux artistes programmés en janvier de venir répéter : avoir tout simplement une présence. Mais cela a un coût : l’ouverture d’une salle de concert nécessite la mobilisation d’une équipe complète et engage une consommation d’énergie imposante. Mais nous avons accueilli assez régulièrement des groupes pour des répétitions et des résidences pendant nos fermetures.

Les premières démos, les premières erreurs

Vous êtes labellisé Scènes Découvertes depuis 2013 par la Ville, qu’est-ce que ce statut représente à vos yeux ?
Franck:
Ça légitime le travail accompli avec de vraies valeurs de mise en avant de l’émergence. Avec ou sans ce label, on le fait quand même.

Un nouvel appel à candidatures a été lancé pour ce label : vous avez repostulé ?
Franck :
L’idée de l’adjointe à la Culture de la Ville de Lyon est de requestionner les Scènes Découvertes et de se demander ce que ce label signifie aujourd'hui. Le Kraspek Myzik a de nouveau postulé. Nous avons candidaté car ce label nous permet de financer les emplois dans ce lieu associatif qu’est le Kraspek dont nous — Franck Guscioni et Inès Bourgeois — sommes salariés. Par nos compétences, on fait tourner le lieu et on fait vivre l’émergence en accueillant les jeunes groupes, les premiers concerts, les premières démos, les premières erreurs : tout cela se déroule chez nous en général. Ainsi, nous rentrons bel et bien dans les critères d’une Scène Découverte.

Y a-t-il eu des évolutions dans ce nouvel appel à candidatures en ce qui concerne les critères d’intégration ?
Franck :
Non, pas tant que ça. Il y a toujours ces mêmes critères qu’il faut respecter : avoir un lieu de diffusion de moins de 100 places et être inscrit dans une action d’accompagnement et d’aide à l’émergence depuis plusieurs années. Il y a également des exigences administratives : un expert comptable, la licence d'entrepreneur de spectacle... Tout comme avoir des salariés est important car cela prouve que tu es en capacité d’embaucher des gens qualifiés et compétents. Autre point important : la nécessité d’avoir en permanence une programmation pertinente — un peu déviante, différente —, je crois qu’ils aiment ça et c’est logique car la culture est juste constamment borderline. Il n’y a pas plus borderline qu’une Scène Découverte, du fait que tu échoues, que tu essaies. Quand tu paries sur quinze équipes artistiques, il se peut que seules deux ou trois émergent. Mais il faut déjà aller les chercher, ces quinze équipes : c’est-à-dire être sur le coup à chaque fois. C’est du sport !

Comment dénichez-vous ces jeunes artistes ?
Franck :
Je vais dans les clubs, les caves, les garages. On effectue un maximum d’écoutes et on va chercher les groupes. Il y a aussi beaucoup de gens qui m’alertent et qui m’indiquent les soirées où il serait bon d’aller jeter une oreille. Tout ce réseau est un maillage, issu de plusieurs années de travail, me permettant aujourd'hui de ramener un grand nombre d’artistes au Kraspek.

Nous ne sommes pas en danger

Comment se portent vos finances après deux ans de crise sanitaire ?
Franck :
Le financement public a été maintenu tout au long de la crise et des aides supplémentaires provenant du Centre national de la musique et du fonds d’urgence de la Ville de Lyon nous ont été octroyées. Ces aides ont été le seul moyen pour nous de tenir pendant notre fermeture complète de mars 2020 à octobre 2021. Dans notre fonctionnement habituel, nous percevons une subvention Scènes Découvertes s’élevant à 25 000€ annuels. Malgré les difficultés rencontrées, nous ne sommes pas en danger car nous faisons tout le nécessaire pour tenir.

Nathalie Perrin-Gilbert a annoncé qu’elle comptait soutenir davantage l'émergence. Avez-vous vu augmenter vos subventions ?
Franck :
Elle a augmenté le budget de quelques milliers d’euros dès qu’elle est arrivée. C'est une promesse qui a été actée, donc bravo. À cela s’ajoute une autre promesse : celle d’une augmentation du budget sur la durée du mandat et sur l’appel à projet suivant. J’ai demandé 5 000 ou 7 000 € en plus — ce ne sont pas des montants exorbitants, mais ça change la donne pour une structure comme le Kraspek Myzik. Ce que fait Nathalie Perrin-Gilbert est cohérent. Elle a une attention particulière pour les Scènes Découvertes, bien plus que ses prédécesseurs. Elle a été maire du 1er arrondissement pendant quelques mandats, elle nous connaît par cœur : elle nous a vu naître puis vivre des moments fastes comme difficiles.

Et du côté du Gouvernement, vous sentez-vous soutenu durant cette crise ?
Franck :
Ils sont mauvais. La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, n’a rien à faire à ce poste. A l'origine, elle est pharmacienne et cela n’aurait pas été un problème qu’elle persiste dans cette voie. Comme Franck Riester. Ce sont des gens qui n’ont rien à faire à ce poste. C’est à croire que le président Emmanuel Macron y va au casting... À l’époque, il pressentait, semble t-il, Claire Chazal et Jean Michel Jarre : que des milliardaires ! Ce qui est certain, c’est qu’ils ont été très réactifs pour distribuer des aides aux lieux de vie culturels afin que chacun accepte de rester fermé et ne descende pas dans la rue. Ce qui a plutôt bien marché, d’ailleurs.

Le tigre, eux, ils l’ont enfourché dans tous les sens

Dans quel état d’esprit sont les artistes après deux ans de crise ?
Franck :
Il y a plusieurs niveaux. Que les salles soient fermées ou ouvertes, les artistes qui tournent sur les gros circuits vivent très bien. Je ne me fais pas trop de souci pour un groupe en place qui fait la tournée des grandes salles avec ses résidences de création payées par les subventions. Sur le réseau indépendant et émergent c’est la défaite, le stop & go constamment, ils doivent jouer assis, en vidéo... Ils ont tout essayé ! Le tigre, eux, ils l’ont enfourché dans tous les sens.

Inès : C’est dur pour eux. Ce sont des gens qui sont en processus de création, qui débutent, qui n’ont pas la possibilité de faire leurs preuves. Au niveau de l’inspiration, c’est également compliqué : ça vient quand tu vis, quand tu fais de la scène.

Franck : Avec Inès, on accompagne deux jeunes groupes du tremplin Elles Chantent : Caroline & The Free Folks et Lucile en Boucle. Ce sont deux artistes qui ont investi de leur poche pour leur premier album. Elles ont dépensé près de 5 000€ — une somme qu’il est en général possible de récolter après une quinzaine de concerts. Donc, tu investis dans un projet que tu ne peux pas faire vivre : tu l’as écrit en 2019, tu l’as produit en 2020 et tu le sors en 2022, l’échéance est incohérente. C’est à eux qu’il faut penser.

Inès : Les artistes qui émergent n’ont pas encore le statut d’intermittent, cela veut dire qu’ils ne peuvent pas être protégés par les aides.

Est-ce que certains ont abandonné ?
Franck :
Dans le réseau indépendant, il y en a beaucoup qui ont abandonné. Certains ont dit : « je lâche l’affaire et je verrai quand ça refonctionnera ». Et alors que la grande majorité s’est résignée, déboule une réouverture sortie de nulle part le 16 février... C’est dur, c’est incohérent de nous asseoir le 3 janvier puis de nous remettre debout six semaines après : on vient juste de tout annuler.

Quand reprenez-vous les concerts au Kraspek ?
Franck :
Notre premier concert sera le 25 février avec Venin Carmin et Coaltar, c’est une des dates du Plug & Play que nous avons réussi à déplacer. Pour l’instant, les bénévoles prennent le lieu en otage pour des soirées jeux, karaoké (rires).

Et pour les concerts Hors-les-Murs ?
Franck :
Nous organisons un Hors-les-Murs en collaboration avec AQAB Events le samedi 12 mars au CCO de Villeurbanne où viendront jouer les Lords of Altamont, les Scanners et Cafard Palace. Nous sommes également en train de monter un festival folk entre mi-avril et mi-mai, censé se situer derrière les anciennes usines Fagor et nous travaillons sur la mise en place d’un évènement grand public au jardin des Chartreux pour début septembre, en collaboration avec Mediatone.

Quels groupes sont à suivre cette année ?
Franck :
Tout d’abord, il y a un duo de jeunes filles très inspirées par le grunge 90’s : Melophobia. Au Kraspek, la salle était bondée ! Quai Bondy ensuite, c’est un groupe que je défend bec et ongle : revival sans vouloir trop y toucher, à la Born Bad Records. J’apprécie beaucoup le travail de Venin Carmin, un autre duo féminin. Après, il y a toute la scène punk rock qui est extrêmement active à Lyon : les soirées d’AQAB Events et de Lyon Hardcore permettent de découvrir de nouvelles têtes comme les Pattaya Girls par exemple.

Certains lieux nocturnes comme le Super5 ont des soucis avec la mairie d'arrondissement. Et vous ?
Franck :
Tout d’abord, il y a eu la fermeture aux voitures de la montée Saint-Sébastien qui handicape tous les commerçants. Quand les groupes viennent jouer chez nous, ils doivent se garer devant Les Valseuses plus loin derrière : nous nous retrouvons alors à transporter tout le matériel depuis la montée d’escalier jusque devant le Kraspek, c’est assez épuisant je vous l’avoue... J’ai fait une demande de rendez-vous auprès de la maire d’arrondissement, Yasmine Bouagga, afin de lui expliquer nos problèmes. Pas de réponse. Je relance le même mail dix jours plus tard : toujours aucune réponse. Je discute alors de la situation avec Nathalie Perrin-Gilbert. La réponse de la mairie d’arrondissement dans la foulée a été rude, nous accusant de ne pas avoir assisté aux réunions publiques — des réunions auxquelles nous n’avons jamais été conviés. Notre demande de rendez-vous n’a jamais été honorée.

De plus, nous avons eu le droit au retour des plaintes vis-à-vis des nuisances sonores. Cela peut s’expliquer par le fait que certains habitants du quartier ont emménagé durant les périodes de restrictions sanitaires et sont donc habitués au calme dans les rues. Le moindre bruit devient hostile ou compliqué, avec des nouveaux arrivants qui n’ont connu qu’un lieu vide sans musique, sans son, sans spectateur fumant leur cigarette sur le trottoir. Dès que la lumière se rallume, les gens sont tout de suite choqués. Pourtant, ici, nous sommes dans un quartier qui est connu pour les sorties : du Kraspek à l’Absinthe, on croise une dizaine de clubs. Si tu veux avoir la paix, tu n’achètes pas ici. Nous sommes un certain nombre à être confrontés à ça, c’est assez général, nos copains d’À Thou Bout d’Chant sont également embêtés. Après, il est vrai que nous sommes quand même bien plus protégés par le principe d'antériorité voté en 2019. Avant, un seul voisin pouvait faire fermer un lieu en un claquement de doigt. C’est fini.

Vous gardez le moral ?
Franck :
C’est en dent de scie. Attention, nous sommes des super motivés ! On a toujours la niaque, c’est certain, mais tout ça commence à peser... Quand ça va mal, on va aux Valseuses boire du rhum (rires). L'annulation du festival Plug & Play a été difficile à encaisser car nous nous attendions plutôt à subir un couvre-feu que des concerts assis. En anticipant, nous avions commencé à réfléchir à des journées non-stop de concerts type marathon de 10h à 18h... Un coup dur.

Inès : On a envie d’en faire plus ! Il y a aussi un côté positif où l’on se dit : « vivement la suite, on va tout casser ! »

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