Pourquoi danse-t-on?

Question / Fasciné par celles et ceux qui, samedis soirs après samedis soirs, enflamment les pistes quelle que soit la musique et en rythme s’il-vous-plait ; éberlué par celles et ceux qui sautent très haut très fort dès que la cadence s’accélère, le Petit Bulletin s’est posé une question : mais pourquoi diantre, aime-t-on se trémousser?

Trois notes de blues, on tape du pied. Un riddim reggae, on lève les genoux. Une mélodie house, on secoue les bras en alternance avec la tête. Depuis la nuit des temps, la musique fait bouger nos corps, des danses tribales au rock’n roll, du tango au cha-cha-cha, des caroles médiévales aux déroulés de java, du madison aux pas lancés sur le dancefloor à la volée, sans calcul ni dessein particulier. Parfois codifiée et même chorégraphiée, parfois instinctive, la danse semble avoir partout et toujours existé, au point d’être considérée comme l’une des caractéristiques de l’espèce humaine… Au même titre que le langage.

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Sans doute, l’a-t-elle d’ailleurs précédé. Si l’on ne peut pas le confirmer, car la danse n’offre pas de traces archéologiques, il n’est pas déraisonnable d’imaginer que l’humain dansait déjà à la préhistoire. Mettant en évidence la découverte d’instruments fabriqués à partir d’os, mais aussi de peintures datant du Paléolithique Supérieur  – Le Chamane dansant dans la Grotte ornée des Trois-Frères en Ariège, ou, plus tard, des sépultures égyptiennes décorées de dessins de danseurs, par exemple – des archéologues estiment en effet que ces mouvements du corps de l’homme préhistorique pourraient correspondre à une forme primitive de communication. Instinct ? Manière de créer du lien ? De conjurer le sort ? De se donner du courage avant de partir à la chasse ? Si la fonction exacte de ces premières danses ne peut être clairement établie, d’aucun envisagent qu’elles puissent plutôt s’interpréter comme un cérémonial.

Caractéristique culturelle

Dès l’Antiquité et l’entrée de l’espèce humaine dans l’Histoire en revanche, la danse s’installe davantage comme caractéristique culturelle. Divertissement et parallèlement « premier né des arts » d’après l’ethnomusicologue germano-américain Curt Sachs, la pratique revêt alors différentes fonctions et évolutions, selon que l’on vit dans l’Empire grec, égyptien, ou romain. Dansant pour communiquer avec les immortels, l’homme invente des techniques, des esthétiques, des pas. Si la Rome Antique tint longtemps la danse en mépris -et notamment la danse profane -, c’est en Grèce, qu’elle fut la plus pratiquée et la plus appréciée. On fait la ronde, on tournoie, on exécute des gestes qui diffèrent, sur des rythmiques changeantes, selon que l’on s’entraine à la guerre, que l’on célèbre des noces ou des deuils. Ici, l’hyporchème dansé accompagne par exemple le chœur chanté du même nom, et, tel un pantomime, produit une représentation aussi fidèle que possible des sentiments exprimés par la parole.

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Prier les dieux, soigner ses plaies, exprimer ses sentiments… Née sous la forme de rituels, la danse ne tarde pas à devenir vectrice d’autres codes, formalisés ou non, toujours à l’œuvre aujourd’hui, et qui participent de l’organisation des êtres humains en société. Créatrice d’interactions sociales, elle génère ou permet d’entretenir des liens, amicaux, familiaux, affectifs. Démonstrative, elle est également un moyen de séduction, qu’elle soit l’expression d’un sentiment, d’une émotion ou d’un désir. Diversiforme, elle permet d’affirmer son identité, et ainsi de se reconnaitre et de se revendiquer comme appartenant à tel ou tel groupe (classe d’âge, classe sociale, caste, peuple, ethnie, genre…). Et inversement, d’identifier l’autre comme étant différent de soi-même, quitte à le montrer du doigt.

Au Moyen-Âge, en Europe occidentale, la religion catholique réprouve ainsi majoritairement les danses d’amateurs, populaires, paysannes, souvent associées à la nuit et à la débauche. Dans son ouvrage Le Besoin de danser, la psychanalyste France Schott Billmann souligne ainsi l’énergie déployée par les tribunaux ecclésiastiques, plus tard relayés par les pouvoirs bourgeois, pour « progressivement éradiquer les éléments vitaux des cultures occidentales, pour ne garder que le folklore inoffensif ». Selon elle, ne resterait alors dans la danse que « des formes très construites mais évacuées de la force viscérale du rythme des ancêtres ». Une moralisation des pratiques qui subsistera dans le temps, et dont les stigmates perdurent aujourd’hui sous la forme de présupposés et injonctions émis par certains, qui nient la possibilité de danser avant tout pour soi et non pour les autres.

Basses fréquences

Or, c’est pourtant bien ce que nous apprennent les XXe et XXIe siècles, au cours desquels les raisons d’être de la danse se sont déployées. Depuis les années folles post Première Guerre Mondiale, il semble en effet que la danse comme divertissement soit (de nouveau ?) tournée vers le lâcher-prise. Toujours selon France Schott-Billmann, les musiques à fortes pulsations de notre époque engageraient ainsi les danseurs amateurs -et les pros aussi ! – dans, « une expérience corporelle et relationnelle intense et jubilatoire ».

En outre, plusieurs études successives (notamment réalisées par le BRAMS* et le MARCS**), ont révélé que le cerveau se synchronise naturellement avec les basses fréquences traditionnellement utilisées comme fondement rythmique de la musique. Plus récemment, le chercheur en neurosciences Benjamin Mouillon, a quant à lui démontré que la danse serait un moyen pour le cortex auditif de pallier à ce qu’il ne comprendrait pas d’une rythmique : face à une musique syncopée, la connexion avec le cortex moteur, entrainant un mouvement cadencé du corps, permettrait en effet au cerveau de garder une compréhension du tempo, quand bien même certaines notes arriveraient hors des temps.  

Ainsi les musiques actuelles dans leur quasi globalité, fortement chargées en basses fréquences et comportant d’astucieuses ruptures de rythmes, nous pousseraient-elles naturellement à nous trémousser… Sans pour autant nous débarrasser complètement des raisons de danser acquises par l’espèce humaine au cours des siècles. Le principe, poussé à son paroxysme dans certains courants à fort BPM, pourrait même conduire jusqu’à la transe, entendue comme « état second » ou « état modifié de conscience ». Par ailleurs, la complexification du monde, retranscrite au fil du temps par des compositeurs et auteurs libres de s’exprimer et d’explorer tous les endroits de la musique, conduiraient certaines danses à « se charger d’un message politique ou social, à exprimer une transgression, ou à porter une révolte ou une revendication »***.

Autrement dit… Sans doute peut-on trouver aujourd’hui autant de raisons de danser que de danseurs. Conscient de lui-même, de son esprit et de son corps, et conscient également de son existence dans une époque donnée, l’être humain se reconnait ainsi en certaines musiques, qui, mises en mouvement, lui permettent d’exprimer ce qu’il est et ce qu’il désire, au milieu des autres… De même que celui qui reste assis tandis que les autres se dandinent, l’est bien souvent par peur de mal faire, et non parce qu’il n’est pas réceptif… Et vous? Quel type de (non) danseur êtes-vous?

*BRAMS : International Laboratory for Brain, Music and Sound Research (Laboratoire international de recherche seur le cerveau, la musique et le son)

*MARCS : Institute for Brain, Behaviour and Development (Institut du cerveau, du comportement et du développement)

*** France Schott-Billmann, même référence

 

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