Jouer malgré tout
Histoire / En s'attachant à regarder comment et avec quoi jouaient les enfants pendant la Deuxième Guerre mondiale, le CHRD, montre une enfance kidnappée par le régime de Vichy, transformée en un puissant levier de propagande.
Photo : CHRD Lyon La guerre en jeux © Famille Babois DR CHRD
À Noël 1940, après l' « étrange défaite » (selon les mots de l'historien Marc Bloch), les écoliers ont été fortement encouragés à participer au concours "Une surprise pour le Maréchal". Quel en était le thème ? « Un coin de la France que le Maréchal aime tant ». On retrouve ces dessins, en diaporama, au CHRD. Des maisons, des champs de verdure en peinture ou, encadré, l'original de celui qui a reçu le premier prix. Le petit Parisien Gérard, 9 ans, a crayonné une ferme pleine d'animaux et a adressé un mot de remerciements à Pétain pour « avoir reconstruit la France ». Comme dans tout régime dictatorial, l'école est un cadre idéal pour diffuser sa propagande, la faire infuser. Dans la cour, on apprend via une note rédigée par l'inspection de l'enseignement primaire que les garçons jouaient au jeu de la rafle policière, les filles s'amusaient à faire la queue comme font leur mère face à la pénurie alimentaire. Les jeux de plateau destinés à amuser les enfants dans leurs foyers avaient pour rôle d'encourager la politique nataliste ou de valoriser les colonies.

Tomi Ungerer, Babar et Mickey
Dans un parcours très clair, reprenant parfois des documents déjà présentés dans les expos précédentes mais qui restent toujours percutants (tickets de rationnement, affiches du fond du CHRD incitant à devenir mères), La Guerre en jeux est aussi l'occasion de voir des reliques à la lourde charge émotionnelle comme certains des dessins esquissés par Jeannette L'Hermier, au camp de concentration de Ravensbrück. Elle avait fait émerger un petit morceau de créativité au moyen d'un crayon dissimulé dans l'ourlet de sa robe. On découvre aussi des poupées miniatures brodées dans la prison de Cologne avec des tissus dérobés dans un des ateliers de travail des déportées. D'autres reliques sont aussi mises en avant, notamment les jouets ayant appartenu à Guy Môquet fusillé à 17 ans et à son petit frère décédé à 12 ans. Les cubes et jetons de bois, les nounours élimés racontent leurs vies arrachées.
L'exposition riche de nombreux objets - souvent à hauteur d'enfants avec des cartels qui leur sont spécifiquement adressés - se conclut par les planches de Tomi Ungerer et son ours Otto, témoin comme lui, de cette guerre. Les photos d'Émile Rougé éclairent aussi avec une douceur imprévue ces années sombres. Souvent montrés au CHRD, ces remuants clichés noir et blanc, attestent une nouvelle fois du quotidien à la fois banal et sidérant, de la guerre loin du front. Son modèle est ici sa jeune fille captée dans la chambre, le salon, la cuisine de leur appartement du 7e arrondissement... bientôt détruit par les bombardements.
La guerre en jeux
Jusqu'au 7 juin 2026 au CHRD (Lyon 7e) ; de 0 à 6€
Conférences Enfants sans famille dans les guerres du XXe siècle, mercredi 4 février 2026 à 18h30 et Les enfants de Pétain dans l'œil de Vichy, jeudi 26 février 2026 à 18h30
Le catalogue de l'exposition (168 p.) est à 23€

