Traces d'une présence invisible
Photographie / Avec Paysage du loup, Étienne Maury expose à Item la galerie un récit sur fond d'absence, permettant l'émergence - au sens le plus plein du terme - de l'humain dans les territoires animaliers et naturels.
Photo : © Étienne Maury
Parcourant les espaces de l'exposition, notre esprit convoque immédiatement les réflexions de Baptiste Morizot sur le pistage des loups. Décrivant l'étrangeté du temps dans la recherche d'un animal dont on ne perçoit souvent que les vestiges, le philosophe écrit : « On parle spontanément au présent ("ils sont là, ici ils s'arrêtent"...), parce que la trace est une présence-absence, un passé qui percole au présent, et il faut reconvoquer l'image de l'animal dans toute sa corporéité pour suivre son absence. Cela crée des effets de rencontre étranges, comme un dialogue avec des spectres, comme vivre sur plusieurs plans de temps en même temps, traverser le passé au présent, faire lever le passé dans les interstices du maintenant, voir le passé se déplacer en fantôme parmi nous » (B. Morizot, Manières d'être vivant, Actes Sud, 2020, p.133). Cette expérience de temporalité brouillée offre une clé d'entrée à l'exposition d'Étienne Maury : ici, le protagoniste n'apparaît jamais mais, hantant l'ensemble du projet comme une silhouette fuyante ; sa présence doit être devinée dans les marges du paysage.

Pendant cinq ans, de 2021 à 2025, le photographe a parcouru les reliefs alpins dans le cadre d'un travail soutenu par le Centre national des arts plastiques. Plutôt que de traquer l'apparition spectaculaire du prédateur, Maury s'est attaché à la matérialité de son territoire, un déplacement de regard permettant d'échapper aux discours antagonistes qui entourent aujourd'hui le retour de l'animal dans les Alpes. L'exposition esquisse ainsi une autre voie que celle de la rhétorique alarmiste et la célébration romantique, privilégiant une attention aux relations qui lient humains, bétail, infrastructures et milieux montagnards. La présence du carnivore agit non pas comme un événement isolé, mais comme un révélateur des tensions qui traversent notre manière d'habiter les territoires.
Images en constellation
Les photographies se répondent par diptyques ou triptyques où le sens émerge de la juxtaposition. Une trace dans la boue fait face à l'image d'un chien, forme domestiquée du loup ; une gravure ancienne répond à un versant déserté. Dans ces rapprochements, l'exposition refuse toute spectacularisation, laissant les images travailler par frottement et par écart, invitant le public à recomposer lui-même la figure absente.
La scénographie prolonge ce principe dès l'entrée grâce à une installation composée de silhouettes d'oiseaux disposées suivant un mouvement ascendant, comme si un vent traversait l'espace : une nuée d'images suggérant que les territoires sont constamment traversés par des flux invisibles.

Marcher dans l'obscurité
La dernière salle radicalise l'expérience de la visite en aménageant un espace d'obscurité où la découverte des clichés se fait à l'aide d'une lampe frontale. Les photographies apparaissent par fragments : sentiers forestiers, vestiges militaires, dispositifs de balisage ou marques animales. L'acte de regarder devient une exploration physique où il faut chercher, balayer l'espace, acceptant ainsi l'incertitude et l'erreur.
L'exposition ne propose pas la représentation d'un animal mais l'expérience de sa possible présence. Traverser ce projet signifie avancer parmi les signes, recomposer une trajectoire, afin d'imaginer une silhouette qui demeure hors champ. Ce récit en creux constitue peut-être la véritable matière de l'exposition : donner forme à ce qui se dérobe et restituer la puissance d'un être qui, sans jamais apparaître, continue de structurer le paysage.

Paysage du loup par Étienne Maury
Jusqu'au 25 avril 2026 à Item la galerie (Lyon 1er) ; entrée libre
