De rouille et d'os

Définitivement dans le cercle des meilleurs cinéastes français en activité, Jacques Audiard arrive à ne presque pas décevoir après "Un prophète" tout en abordant, avec une intelligence constante de la mise en scène, les rivages du mélodrame. Un grand et beau film. Christophe Chabert

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en scène et finit par surprendre encore. La marque des très grands.

Le dur et l’handicapée

De rouille et d'os commence par une poignée d'images oniriques où l'eau sert de lien, comme elle viendra jouer à plusieurs reprises un rôle déterminant pour les personnages au cours du récit. Puis c'est avec Ali et son fils Sam que nous faisons connaissance. Ils quittent le Nord pour la côte d'Azur, où vit la sœur d'Ali, modeste caissière mariée à un camionneur. C'est le Audiard social qui irrigue cette introduction, le cinéaste ayant toujours réussi à faire rentrer les questions politiques les plus brûlantes dans ses films - plus tard dans celui-ci, le personnage de Bouli Lanners figurera une autre de ses dérives de l'argent qui achète tout et tout le monde, renvoyant l'individu au chacun pour soi. Puis vient la rencontre avec Stéphanie, fille libérée mais pas tout à fait libre, qu'un accident tragique va renvoyer sans prévenir à sa solitude. C'est le principe du mélo : deux êtres que tout sépare et qui vont peu à peu devenir inséparables. On retrouve aussi le schéma de Sur mes lèvres : le dur et l'handicapée, l'un apprenant à exprimer ses sentiments, l'autre découvrant en elle de quoi surmonter son infirmité. C'est aussi, plus globalement, la grande odyssée de tout le cinéma d'Audiard : chercher dans le quotidien les natures héroïques, les trajectoires de fiction dignes d'éclairer un écran de cinéma.

Free fight

À ce niveau, De rouille et d'os fait fort, en multipliant les acmés dramatiques, posant sur le parcours de ses personnages des obstacles visant à les éprouver physiquement et moralement. Les combats de boxe clandestins auxquels Ali va se prêter, mais qui vont aussi permettre à Stéphanie de trouver une place inattendue dans son univers, sont ainsi le point de bascule d'un film moins viril et violent qu'à l'accoutumée chez Audiard. Plus que les coups portés et reçus, c'est le regard d'une femme sur cette force physique qui l'intéresse. Comme il filmait le visage extatique de Tahar Rahim lors de la fusillade dans la voiture d'Un prophète, c'est cette fois le mélange de fierté, de crainte et de fascination qu'il contemple sur celui de Marion Cotillard. Mais qu'on ne s'y trompe pas, De rouillle et d'os est aussi un vrai grand film sur le sentiment, et sur les rapports complexes entre les hommes et les femmes. La lente domestication d'Ali par Stéphanie donne lieu à des échanges dialogués laconiques tantôt hilarants, tantôt émouvants. Étrangement, ce qu'Audiard semble dire ici, c’est que ce n'est pas le désir ou le sexe qui fonde une relation amoureuse, mais une complémentarité dont le seul territoire commun serait la confiance et l'attention réciproque. À la fin de De rouille et d'os, les deux héros ont chacun perdu une part de leur intégrité physique, mais ils ont gagné quelque chose de plus grand. Appelez ça comme vous voulez (un cœur, une âme, une conscience) ; mais sachez qu'à l'écran, Audiard résout ce mystère avec une évidence terrassante. Oui, c'est la marque des grands.


De rouille et d’os

De Jacques Audiard (Fr-Belg, 2h) avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Bouli Lanners…

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