"Bande de filles" : girl power

Céline Sciamma suit l’ascension d’une jeune noire de banlieue qui préfère se battre plutôt que d’accepter le chemin que l’on a tracé pour elle. Ou comment créer une héroïne d’aujourd’hui dans un film qui se défie du naturalisme et impose son style et son énergie.

Au ralenti et sur la musique (électro-rock) de Para One, des filles disputent la nuit une partie de football américain. Virilité et féminité fondues dans une parenthèse sportive au milieu de la vie monotone d’une cité ; Céline Sciamma marque dès l’entame de Bande de filles son territoire, loin des sentiers étroits du naturalisme propre au banlieue-film hexagonal. Pas question de sombrer dans le misérabilisme social ou le cinéma à thèse, mais au contraire de le déborder par l’action et la rêverie.

De fait, chaque fois que Merieme, adolescente noire de 16 ans, verra cette réalité-là lui barrer la route (conseiller scolaire cherchant à l’orienter vers une filière pro, grand frère veillant depuis son canapé sur sa moralité, amoureux maladroit, filles du quartier résignées à n’être que des mères au foyer), elle cherchera à la renverser de toutes ses forces, préférant combattre et s’échapper plutôt que de courber l’échine. Le film enregistre cette volonté farouche comme une constante création d’énergie, révélant dans un même mouvement une inoubliable héroïne de fiction et la comédienne qui lui donne corps – la formidable Karidja Touré.

400 coups

Une échappatoire : c’est ce qu’offre à Merieme une bande de filles qu’elle rencontre sur un banc à la sortie du lycée. Ensemble, elles vont faire les 400 coups, insultant une bande rivale sur un quai de métro, allant traîner aux Halles pour piquer des fringues ou s’enfermant dans une chambre d’hôtel pour picoler jusqu’à entamer une stupéfiante reprise de Diamonds de Rihanna. Cette dernière scène est grisante au point de filer des frissons, la liberté s’exprimant comme une version pop et joyeuse d’un girl power reconquis.

C’est le même genre d’émotions qui surgit lorsque Merieme décide de se lancer dans des combats de rue au féminin, dont le trophée est d’arracher le soutien-gorge de l’adversaire – virilité / féminité, encore. Sciamma choisit certes, dans un dernier acte un peu moins convaincant, de teinter ce triomphe d’une pointe d’inquiétude puisque Merieme risque de perdre tout ce qu’elle avait chèrement décroché ; mais, même à terre, son héroïne trouve encore la force pour se relever et repartir. C’est le meilleur résumé de ce film impressionnant, stylisé et punchy, féministe et lucide.

Bande de filles
De Céline Sciamma (Fr, 1h52) avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh…
Sortie le 22 octobre

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Lundi 16 septembre 2019 Sur fond de dissimulation artistique, Céline Sciamma filme le rapprochement intellectuel et intime de deux femmes à l’époque des Lumières. Une œuvre marquée par la présence invisible des hommes, le poids indélébile des amours perdues et le duo...
Mardi 29 mars 2016 Deux ados mal dans leur peau se cherchent… et finissent par se trouver à leur goût. Renouant avec l’intensité et l’incandescence, André Téchiné montre qu’un cinéaste n’est pas exsangue à 73 ans. Vincent Raymond
Mardi 7 octobre 2014 Cette semaine se déroule à la Vence scène de Saint-Égrève la treizième édition d’Écran total, soit un week-end pour découvrir vingt-six films récents, dont la moitié en (...)
Mardi 2 septembre 2014 Moins flamboyante que l’an dernier, la rentrée cinéma 2014 demandera aux spectateurs de sortir des sentiers battus pour aller découvrir des films audacieux et une nouvelle génération de cinéastes prometteurs. Christophe Chabert
Mardi 20 mai 2014 Premier bilan à mi-parcours d’un festival de Cannes pour le moins insaisissable : les filles y ont pris le pouvoir, à commencer par celles de Céline Sciamma, événement de la Quinzaine des réalisateurs, qui pour l’instant éclipse la sélection...
Jeudi 15 mai 2014 "Bande de filles" de Céline Sciamma (sortie le 22 octobre). "Party girl" de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (sortie le 3 septembre). "White bird in a blizzard" de Gregg Araki (sortie non communiquée)

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X