Arnaud Meunier : « Je vois la MC2 comme une locomotive »

Nouvelle tête / On a appris cet été que le 1er janvier 2021, le metteur en scène Arnaud Meunier succédera à Jean-Paul Angot à la tête de la MC2, l’une des plus importantes scènes nationales de France. On l’a rencontré début septembre alors qu’il se rendait à ses premiers rendez-vous grenoblois (on passait juste avant la Ville de Grenoble) pour en savoir un peu plus sur son projet et ses envies.

Pourquoi avez-vous décidé d’être candidat au poste de directeur de la MC2 ?

Arnaud Meunier : Il y a plusieurs raisons. D’abord, ça fait maintenant dix ans que je suis dans la région puisque je dirige la Comédie de Saint-Étienne. Une région que je connaissais mal avant d’y arriver mais que j’ai appris à découvrir et dans laquelle je me sens aujourd’hui très bien, d’où l’envie très forte d’y rester.

Ensuite, après dix ans d’aventure heureuse à Saint-Étienne, je voulais un nouveau défi tout aussi excitant. Dans le paysage régional, la MC2 me semblait passionnante, tant du point de vue historique que dans ses enjeux en 2020. C’est l’une des institutions françaises les plus richement dotées, elle a donc un rôle important dans l’économie du spectacle vivant et de la création.

Et puis il y a Grenoble en tant que telle, qui me paraît elle aussi passionnante. C’est, par exemple, une ville qui concentre une moyenne de CSP+ plus importante que d’autres, et qui en même temps a des quartiers parmi les plus difficiles de France. Pour quelqu’un comme moi qui œuvre à la mixité des publics, à faire se rencontrer des gens dans les lieux d’art et de création, il y a ici, à mon avis, quelque chose à faire et à inventer.

Vous dirigiez la Comédie de Saint-Étienne en tant que metteur en scène comme le label Centre dramatique national le demande. Or, la MC2 est une scène nationale, avec donc à sa tête non plus un artiste mais un directeur. Qu’en sera-t-il de vos activités artistiques une fois arrivé à Grenoble ?

Je pense qu’on ne change pas ce que l’on est profondément : je suis metteur en scène. J’ai ainsi le spectacle Candide dont la tournée a été complètement interrompue par la crise de la covid qui sera repris dans un an, et je vais créer en février Tout mon amour de Laurent Mauvignier avec Philippe Torreton et Anne Brochet – des projets engagés avant ma nomination. Mais bien sûr, lorsque j’ai candidaté à la MC2, j’ai tout de suite pris la dimension du fait que c’est un très gros équipement, que beaucoup d’enjeux et de travail m’attendent, et qu’il est donc clair que je vais mettre mon travail de création entre parenthèses pendant un temps indéterminé mais certain.

Mon projet à Grenoble est donc bien d’arriver en tant que directeur. Et ça me plaît, comme la MC2 n’est pas une scène nationale comme les autres – il faut vraiment avoir ça en tête. C’est un outil exceptionnel à bien des égards, notamment parce qu’il est configuré pour la création. On a des ateliers de création de décors, de confection de costumes, un centre dramatique national a été absorbé il y a quelques années… Il y a un savoir-faire incroyable. Ce qui m’excite en arrivant à la MC2, c’est donc plus de pouvoir produire et accompagner les projets des autres que l’envie de continuer mon parcours artistique.

Quel est votre projet pour cette immense institution qu’est la MC2 ?

Je la vois comme une locomotive. Il y a d’ailleurs deux manières d’envisager des institutions aussi importantes : soit on pense que ce sont des mastodontes omnipotents, écrasants, impossibles à bouger et dans un rapport constamment vertical à leurs partenaires ; soit on pense qu’elles peuvent être des locomotives fédératrices avec un effet d’entraînement pour tout le territoire. Moi, ça a toujours été mon ADN de travailler comme ça, donc je travaillerai comme ça ! Surtout qu’il est clair que le rayonnement de la MC2 est lié à sa légitimité territoriale, avec une population qui doit se dire que ce lieu lui appartient autant que la piscine municipale ou le stade de foot.

D’ailleurs, le premier axe de mon projet est l’envie de réconcilier pleinement deux courants qui se regardent en chiens de faïence pour des raisons absurdes : d’un côté les tenants de l’éducation populaire, et de l’autre ceux qui défendent ce qu’on appelle un peu pompeusement l’excellence artistique. Moi j’ai grandi en Charente, je sais ce que je dois à toutes celles et tous ceux qui m’ont accompagné à la MJC, à l’école de musique… Et ce que je dois également aux artistes qui ont fondé mon parcours de metteur en scène.

La deuxième chose est de se dire que pour qu’il y ait une appropriation de ces grands lieux d’art et de culture par les publics les plus larges possible, il faut qu’il y ait une présence artistique forte. Avec des artistes qui ne soient pas uniquement de passage pour présenter des spectacles, mais que certains disposent d'une présence longue et durable à Grenoble. J’ai donc souhaité associer un certain nombre d’équipes artistiques sur au moins trois ans afin d'inventer avec elles des créations qui se pensent à Grenoble, qui partent de Grenoble et qui ensuite tournent ailleurs, pour vraiment faire de la MC2 un lieu de production important.

Qui seront ces artistes ?

Naturellement, comme la MC2 héberge le Centre chorégraphique national de Grenoble, ses directeurs Rachid Ouramdane et Yoann Bourgeois se retrouvent associés au projet, et c’est important de le revendiquer. Comme ce sont deux hommes, il y aura donc également deux femmes dans leur catégorie esthétique : Gisèle Vienne et Vimala Pons. En théâtre, il y aura Caroline Guiela Nguyen, Émilie Anna Maillet, Nasser Djemaï et Emmanuel Meirieu. Et en musique, le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz, le Quatuor Béla, la violoncelliste Noémi Boutin et la rappeuse Casey. Ça fait 12 équipes artistiques, avec l’envie d’inventer des projets transdisciplinaires dans un souci de partage avec le public le plus large possible, notamment sur des temps de répétitions.

Et quelle sera votre programmation, que l’on découvrira dans un an ? Sera-t-elle dans la lignée de celle actuelle ?

Forcément, à chaque direction son projet et sa couleur. On peut donc s’attendre à des changements réels dans la programmation. Mon projet s’articule autour de l’envie de montrer l’état de la création d’aujourd’hui dans toute sa diversité. C’est un projet en phase avec les valeurs du XXIe siècle : parité – comme vous avez pu le constater avec les artistes associés –, diversité, écoresponsabilité et attention soutenue aux plus fragiles seront ses points cardinaux.

Ensuite, pour moi, il faut donner des repères à tous les publics et notamment à celles et ceux pour qui l’acte d’aller dans un lieu d’art et de culture n’est pas naturel. Je veux que des artistes connus et reconnus côtoient d’autres beaucoup plus pointus qui sont en général davantage repérés par un public habitué à fréquenter nos institutions.

Enfin, il faut également inciter les gens à la gourmandise. Actuellement, il y a une formule d’adhésion, je vais créer une formule d’abonnement : plus on sera gourmand et plus on sera récompensé de sa fidélité !

Les derniers mois à la MC2 ont été tendus, avec notamment une grève contre la direction en décembre 2017. Comment abordez-vous cette situation ?

Mon moteur est de me tourner vers l’avenir, en associant l’équipe de la MC2 bien sûr. Je vais aussi saluer le travail de Jean-Paul Angot. Il a ses détracteurs, il a ses partisans, mais l’important pour moi est que la passation se passe de la manière la plus souple et fraternelle possible. Voilà ce que je peux dire.


Repères

1973 : naissance à Bordeaux. Après le bac, il suit des études de sciences politiques puis commence une formation de comédien avant de se diriger vers la mise en scène.

1997 : il fonde la Compagnie de la Mauvaise Graine, et axe son travail sur les auteurs contemporains – Pier Paolo Pasolini, Michel Vinaver, Stefano Massini…

2011 : il est nommé directeur de la Comédie de Saint-Étienne et de son école attenante.

2014 : son spectacle Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers sur le texte de Stefano Massini obtient le Grand prix du Syndicat de la critique.

2021 : il deviendra directeur de la MC2 Grenoble au 1er janvier.

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