Mort d'un voyageur

| Mercredi 28 février 2007

Critique / Les puristes du chamanisme (certes peu nombreux sur Grenoble, mais bon) pourront arguer du fait que le film de Jim Jarmusch ne traite de leur sujet de prédilection uniquement de façon connexe. On se permettra de leur répondre que la vision de Dead Man plonge le spectateur dans une véritable transe cinématographique, ne nécessitant l'absorption d'aucune substance psycho-active, et ce dès sa première scène. La (superbe) musique de Neil Young, construite sur une poignée d'accords répétés en boucles quasi liturgiques, se fait entendre sur le périple ferroviaire de William Blake. Les rencontres et scènes incongrues se succèdent, liées sans suite apparente par une série de fondus au noir. Le grain de l'image, le noir et blanc somptueux, l'attention apportée au moindre détail pour recréer un ouest sauvage américain basé sur ses clichés sans pour autant exalter ses derniers (sinon de façon grotesque), le jeu tout en contradiction de Johnny Depp : Jarmusch a trouvé l'équation idéale pour ce voyage poétique de vie à trépas, et il nous le fait sentir directement, sans surligner ses effets. Dead Man absorbe ses inspirations esthétiques pour imposer son propre rythme, lancinant, et sa propre logique, génialement absurde. Nous avons affaire à un classique à part, dont on savoure chaque vision différemment. Signe qui ne trompe pas, le film ne se fait jamais bouffer par son casting hallucinant (John Hurt, Robert Mitchum, Iggy Pop, Gabriel Byrne, Crispin Glover, Alfred Molina…) : la moindre apparition est millimétrée, les scènes se suivent et apportent chacune à leur manière leur pierre à un édifice narratif aussi jouissif que complexe. Dead Man, pour employer une expression galvaudée, se rapproche de la définition du film parfait : une plongée dans un univers inédit et incroyablement maîtrisé, l'addition de talents hors normes travaillant en symbiose dans la même direction, une exploitation exemplaire de ses postulats de base, autorisant de plus d'infinis degrés de lecture. Dans un monde parfait, ce devrait être le minimum exigé de n'importe quel film. Dans notre monde, Dead Man est ce qu'on nomme, de façon assez pompeuse mais justifiée, un chef-d'œuvre intemporel. fcDead Man de Jim JarmuschLe 7 mars à 20h30, au Méliès

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