"Fantastic Mr. Fox" : fantastique M Anderson

ECRANS | Fable pour enfants et conte pour adultes, divertissement majuscule et immense film d’auteur, leçon de vie et leçon de cinéma : "Fantastic Mr. Fox" de Wes Anderson est une œuvre majeure.

Christophe Chabert | Jeudi 11 février 2010

Un couple de renards joue les Bonnie & Clyde dans les poulaillers de la région. Pendant un casse qui tourne mal, Mrs. Fox avoue à son bandit d'époux qu'elle est enceinte. Fox prend donc une décision radicale : s'embourgeoiser. Il enfile un costard et une cravate, trouve un vrai boulot (éditorialiste dans le canard local) et un vrai terrier, tandis que sa belle se met à la cuisine végétarienne et que Ash, son fiston au physique chétif, subit les moqueries des brutes de l'école. Fox recueille aussi son neveu, dont les parents sont malades, et qui s'avère un enfant modèle : sportif, élancé, éloquent.

Ce joli portrait de famille est en fait pour Mr. Fox une prison domestique. Lui, le voleur de poules, voit ressurgir son instinct animal : il prépare donc un dernier coup, le cambriolage de trois fermes qui forment un consortium industriel. Ce génie du crime s'associe pour l'occasion avec Badger, un blaireau lent à la détente, et prend soin de camoufler son plan au reste de la maisonnée.

Maison de poupées

Fantastic Mr. Fox, inspiré par un roman de Roald Dahl, tient la distance de ce premier tiers étourdissant. La vivacité du trait scénaristique et des dialogues n'a d'égal que l'élégance de l'animation image par image, technique qui paraîtra désuète à l'heure de la 3D mais à laquelle Wes Anderson confère un panache certain. Chaque plan fourmille de détails cocasses et burlesques, des petits riens qui, à l'échelle du film, finissent par former un grand tout joyeux et irrévérencieux.

Il se produit même au cours de Fantastic Mr. Fox une drôle d'expérience : ces marionnettes animées qui vont et viennent de long en large sur l'écran semblaient destinées au style visuel de Wes Anderson. Car le cinéaste compose ses plans comme si le cadre était une maison de poupée, que l'on pourrait embrasser d'un seul regard ou à l'intérieur de laquelle l'œil-caméra se déplacerait librement d'une pièce à l'autre. Source de gags et de poésie, cette mise en scène du monde prend tout son sens une fois remplie d'animaux parlants qui se posent peu ou prou les mêmes questions que les humains qui peuplaient Rushmore, La Famille Tenenbaum ou le Darjeeling limited. Après tout, le cinéma d'Anderson n'a jamais été autre chose qu'une méditation philosophique sur la relativité des comportements…

Dans les yeux d'un père

Le film est donc un grand jeu où l'on passe, selon son envie, de son texte à son sous-texte sans pour autant (exploit rare) perdre le plaisir immédiat ressenti à sa vision. Le conte pour enfants est une ode à la différence, à l'entraide et au courage. La fable pour adultes médite, une fois de plus chez Anderson, sur une notion ô combien complexe : qu'est-ce qu'être un bon père et comment peut-on réussir à être un fils ? Fox doit faire le choix entre sa liberté d'homme et ses responsabilités de parent et d'époux, tandis que Ash ne rêve que de se hisser à la hauteur de son modèle, quitte à trahir sa confiance. Une image est particulièrement forte : lors d'une de ses opérations, Fox perd sa queue. Une émasculation symbolique qu'il vit effectivement comme une humiliation. Ash voudra reprendre cette queue et la recoudre, lui qui au sein de son école souffre aussi de ne pas être assez viril face à ses camarades.

Dans Fantastic Mr. Fox, le premier rêve est donc celui de se refléter dans les yeux de son père, et de cet accomplissement initial découle le reste d'une vie. Un des plus beaux personnages est ainsi celui de Rat : autrefois complice de Fox, il est devenu un agent de sécurité alcoolique au service de patrons de ferme sans scrupule. Plus qu'un méchant, il incarne ce que la fable aurait pu être si elle avait viré au noir : un ressassement d'amertume et d'aigreurs.

Le renoncement et son envers, l'accomplissement de soi, sont au centre de Fantastic Mr. Fox, et les réponses apportées sont loin d'être simplistes. Dans le tourbillon de poursuites, de péripéties et de références qui constituent le cœur battant du film (notamment de nombreux hommages au western), Anderson trace donc un sillon extrêmement personnel, et signe peut-être ici son œuvre la plus accomplie. En tout cas, une chose ne fait guère de doutes : comme Max et les Maximonstres, Fantastic Mr. Fox restera pour longtemps comme une référence absolue du cinéma "jeune public".

Fantastic Mr. Fox
De Wes Anderson (ÉU, 1h27) animation

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"L’Île aux chiens" : Wes Anderson a toujours du chien

ECRANS | Le cinéaste Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Jeudi 5 avril 2018

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire de la ville décide de bannir tous les toutous et les parque sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux chiens est ainsi, par sa "grandiloquente sobriété", un minimaliste morceau de bravoure "andersonien" en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! (film d'Akira Kurosawa sorti en 1970) et le sur

Continuer à lire

"Lady Bird" : au nid soit qui mal y pense

ECRANS | de Greta Gerwig (ÉU, 1h34) avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts…

Vincent Raymond | Lundi 26 février 2018

Exigeant d’être appelée Lady Bird par son entourage, Christine ambitionne d’étudier à New York. Pour l’heure lycéenne à Sacramento, elle cache ses origines modestes, tendant à se rapprocher de ses condisciples plus populaires et plus huppées. Quitte à trahir ses amis… ou elle-même. Chronique du tournant du siècle, ce portrait d’une ado aspirant à une vie intellectuellement exaltante, hors d’un ordinaire familial qu’elle toise d’un regard systématiquement dépréciatif, s’inspire du passé de la réalisatrice. Quinze ans après les faits, Greta Gerwig les revisite en effet dans la position de celle qui a franchi les obstacles, figurant aujourd’hui parmi une certaine élite branchée du cinéma. Dans la bande de Noah Baumbach (il partage sa vie) et Wes Anderson (elle partage son producteur), frayant quand ça lui chante avec les studios, la comédienne fait ici ses débuts solo de cinéaste. Qui croirait qu’elle a gravité dans une mouvance alternative au vu du résultat ? Film indé formaté, avec personnage d’ado de province rebelle, ultra mature mais naïf (ça plaît à NY, LA ou en Europe), enjeu social et premières amours décevantes, cet auto-biopic s’inscri

Continuer à lire

Oh, les amoureux !

ECRANS | Que faire lorsqu'on est en couple et cinéphile — mais aussi quand on est cinéphile et en quête de l’âme sœur ? Se rendre dans une salle obscure, pardi ! (...)

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Oh, les amoureux !

Que faire lorsqu'on est en couple et cinéphile — mais aussi quand on est cinéphile et en quête de l’âme sœur ? Se rendre dans une salle obscure, pardi ! Chacun(e) vous le dira : c’est le meilleur endroit pour vivre une histoire passionnée ou, à défaut, passionnante. Alors, si vous promenez vos guêtres du côté de Seyssins, le 14 février prochain, jour de la Saint-Valentin, plongez dans un grand bain d’affection et de tendresse, seul(e) ou accompagné(e), grâce au double programme consacré à Wes Anderson : vous en sortirez réconcilié avec la vie et scotché à votre galant(e). Avec À bord du Darjeeling limited (2008), vous suivrez une fratrie en train de se rabibocher à l’occasion d’un voyage de deuil dépaysant ; et dans le somptueux La Vie aquatique (2005) — vrai faux biopic de Cousteau plus crédible et poétique que L’Odyssée (2016) — vous partagerez le quotidien d’un impavide explorateur des hauts fonds, Steve Zissou, incarné par le non moins impassible Bill Murray, su

Continuer à lire

"The Grand Budapest Hotel" : Wes Anderson à tous les étages

ECRANS | Avec "The Grand Budapest Hotel", Wes Anderson transporte son cinéma dans l’Europe des années 30, pour un hommage à Stefan Zweig déguisé en comédie euphorique. Un chef-d’œuvre génialement orchestré, aussi allègre qu’empreint d’une sourde inquiétude.

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

The Grand Budapest Hotel, au départ, c’est un livre, lu par une jeune fille blonde sur un banc enneigé de la ville de Lutz, à côté de la statue de son auteur. Ce livre raconte l’histoire du Grand Budapest Hotel telle qu’elle fut rapportée à l’écrivain lors d’un séjour dans ses murs au cours des années 1960 par le propriétaire de l’hôtel, Zéro Moustapha. Cette histoire est aussi celle de Mr Gustave, concierge du Grand Budapest du temps de sa splendeur dans les années 1930, juste avant le début de la guerre, mentor et ami de Zéro. Le Grand Budapest Hotel était alors un bastion du luxe et du raffinement au cœur de l’Europe, dans la République de Zubrowka. À l’arrivée, The Grand Budapest Hotel est un film de Wes Anderson, autrement dit une pure création : rien de tout cela n’existe, tout a été réinventé par l’imaginaire du cinéaste. Mais ce monde fantaisiste laisse deviner en transparence la véritable Histoire européenne, du temps de ses heures les plus tragiques. Partition virtuose La narration en poupées russes qui lance le film – un récit à l’intérieur d’un récit à l’intérieur d’un récit –, redoublé par les const

Continuer à lire

Wes Anderson : « Mes tournages sont assez chaotiques »

ECRANS | Dans la reproduction de la chambre d’Antoine Lumière à Lyon (qui pourrait être le décor d’un de ses films) et à l'occasion de la sortie de "The Grand Budapest Hotel", rencontre avec Wes Anderson à propos de Stefan Zweig, de sa famille d’acteurs, de transmission et des tatouages d’Harvey Keitel…

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

Wes Anderson : « Mes tournages sont assez chaotiques »

Wes Anderson : Est-ce un «entretien» [en français dans le texte, NdlR] ou une interview ? Appelons-ça un «entretien»… The Grand Budapest Hotel est votre premier film à se dérouler en Europe et c’est aussi votre premier film historique… Faire un film sur l’Europe, c’était le point de départ. J’ai passé beaucoup de temps en Europe au cours des dix ou douze dernières années et, plus récemment, j’ai beaucoup lu Stefan Zweig et d’autres textes à propos de l’Europe. C’est pour cela aussi que j’ai choisi un contexte historique. Mon ami Hugo et moi avions l’idée d’un personnage inspiré par quelqu’un que l’on connaît, mais nous l’avons situé dans le passé uniquement à cause de Zweig. Sans adapter une histoire de Zweig, nous avons essayé d’adapter sa personnalité d’écrivain. Vous avez choisi une époque, mais vous avez inventé un pays imaginaire. Est-ce pour être fidèle à votre style personnel ou est-ce pour éviter des références trop directes à la guerre, la Shoah ou le communisme ? Non, je pense que nous nous y référons malgré tout. Et je me fich

Continuer à lire

"Moonrise Kingdom" : l'amour à hauteur d'enfant

ECRANS | Poussant son art si singulier de la mise en scène jusqu'à des sommets de raffinement stylistique, Wes Anderson ose aussi envoyer encore plus loin son ambition d'auteur, en peignant à hauteur d'enfant le sentiment tellurique de l'élan amoureux.

Christophe Chabert | Lundi 21 mai 2012

Revoici Wes Anderson, sa griffe de cinéaste intacte, dès les premiers plans de Moonrise Kingdom. Sa caméra explore frontalement une grande demeure comme s'il visitait une maison de poupée dont il découperait l'espace en une multitude de petits tableaux peuplés de personnages formidablement dessinés. Au milieu, une jeune fille aux yeux noircis au charbon, cousine pas si lointaine de Marion Tenenbaum, braque une paire de jumelles vers nous, spectateurs. Ce n'est pas un détail : d'observateurs de ce petit théâtre, nous voilà observés par cette gamine énigmatique, dont on devine déjà qu'elle a un train d'avance sur les événements à venir. L’art de la fugue Par ailleurs, la bande-son se charge, via un opportun tourne-disque, de nous faire un petit cours autour d'une suite de Benjamin Britten. Où l'on apprend que le compositeur, après avoir posé la mélodie avec l'orchestre au complet, la rejoue façon fugue en groupant les instruments selon leur famille. Là encore, rien d'anecdotique de la part d'Anderson. Cet instant de pédagogie vaut règle du jeu du film à venir, où il est question d'enfance (qui n'est pas un jeu), de f

Continuer à lire

"À bord du Darjeeling Limited" : Wes Anderson l'humaniste

ECRANS | Après "La Vie aquatique", Wes Anderson raffine encore son art de la comédie pince-sans-rire avec un film maîtrisé, libre et touchant sous influence manifeste de la Nouvelle Vague.

Christophe Chabert | Jeudi 13 mars 2008

Surprise ! En première partie d’À bord du Darjeeling Limited, vous verrez un petit court-métrage intitulé Hôtel Chevalier, aussi réalisé par Wes Anderson. Soit une chambre d’hôtel parisien où un homme mutique et maniaque (Jason Schwartzman, qui n’avait pas vu son talent comique si bien servi depuis Rushmore du même Anderson) attend une femme (Natalie Portman, simplement sublime). On peut considérer ce film bref et éclatant comme le sommet provisoire de la carrière de Wes Anderson : le décor se prête à son jeu favori, le plan de coupe latéral où l’on observe l’action comme si on regardait une maison de poupée ou une scène de théâtre. L’utilisation répétée d’un tube ringard, les déplacements chorégraphiés des acteurs, le recours au ralenti (a-t-on déjà écrit que les ralentis de Wes Anderson sont les plus beaux du cinéma mondial ?) et la mélancolie érotique qui se dégage de l’ensemble donnent à cette miniature son charme irrésistible. Mother India Cet "avant programme" n’est pas sans rapport avec le "grand" film qui va suivre. Parce que le personnage principal du court devient un des trois

Continuer à lire