Cannes 2014 : sommeil trompeur

ECRANS | Retour sur une drôle de compétition cannoise, non exempte de grands films mais donnant un sentiment étrange de surplace, où les cinéastes remplissaient les cases d’un cinéma d’auteur dont on a rarement autant ressenti le formatage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 26 mai 2014

Le festival de Cannes n'aura pas échappé à la règle désormais avérée de « l'année sur deux » : 2013 avait été explosive et stimulante ; 2014 a paru prévisible et peu excitante. Pourtant, le bilan n'est pas si catastrophique que ça : il y avait pas mal de beaux films à voir dans la compétition – la moitié ou presque – mais peu ont déjoué les attentes que l'on pouvait avoir en leurs cinéastes. Par un paradoxe très curieux, seul Michel Hazanavicius avec son bancal et inachevé The Search a permis de découvrir une facette inattendue de son auteur. C'est dire… Les autres cinéastes ont tous présenté des films, bons ou mauvais, peu importe, conformes à leurs œuvres précédentes.

Les Dardenne ont fait du Dardenne, Cronenberg du Cronenberg, Ken Loach du Ken Loach, Egoyan du Egoyan – d'il y a quinze ans, circonstance aggravante dans son cas… Normal, ce sont des auteurs, bons ou mauvais, peu importe, avec un style, des thèmes, des méthodes éprouvées ; mais la sensation dominante était celle d'un club de réalisateurs déjà largement reconnus creusant pépère leur sillon en remplissant une case de ce grand paysage un peu figé qu'est le cinéma d'auteur mondial. Effet de loupe lié au festival, qui se dissipera lorsque les films trouveront séparément le chemin des salles ; mais effet dangereux pour l'intérêt de la manifestation, plutôt bien accueillie par la presse, plus fraîchement par les professionnels, notamment les exploitants, sans doute plus conscients que nous de la lassitude possible des spectateurs face à des œuvres qui ne ménagent guère de surprises.

La quête du film total

Deux films très puissants ont finalement pris l'ascendant sur tous les autres : Winter sleep (photo) de Nuri Bilge Ceylan (Palme d'or) et Leviathan d'Andrei Zviaguintsev (Prix du scénario). Films frères à l'ambition similaire : faire le film d'auteur total, la grande œuvre romanesque éclatante de maîtrise s'inscrivant immédiatement dans l'Histoire du cinéma plutôt que dans son actualité. Bilge Ceylan et Zviaguintsev croient dur comme fer dans la force de leurs récits et de leurs images, fouillent leurs personnages et explorent leur décor avec une minutie impressionnante, osent les ruptures de ton – surtout Zviaguintsev, dont on ne soupçonnait pas la nature comique – et n'oublient jamais de trouver une place pour le spectateur à l'écran. C'est un étrange paradoxe de la part de films très longs (3h15 pour Ceylan, 2h20 pour Zviaguintsev) : ils ne sont jamais hautains ou arrogants, ne demandent pas d'effort pour le spectateur (un peu d'endurance physique pour Winter Sleep), mais ne cherchent pas non plus à brader leur ambition artistique sur l'autel de la mode.

Soit l'inverse d'un Mike Leigh avec sa bio de Turner (qui a valu à l'acteur Timothy Spall le prix d'interprétation masculine), où il s'enfonce inexorablement dans la solennité et la rumination misanthrope, ses quelques éclairs de mise en scène vite noyés dans un océan d'ennui culturellement correct. Ou d'un Olivier Assayas avec Sils Maria, tellement satisfait de son dispositif réflexif qu'il en oublie la plus élémentaire des crédibilités scénaristiques. Conséquence : un squelette de film, totalement théorique, où le cinéaste déverse sans vergogne ses pensées sur le cinéma, le théâtre et le monde d'aujourd'hui avec une prétention et une malhonnêteté proprement révoltantes. Ou encore d'un Bennett Miller (Prix de la mise en scène, malheur !) avec Foxcatcher, caricature de cinéma sérieux américain pour acteurs en quête d'oscars (Steve Carrell, catastrophique dans une démonstration ridicule d'underplaying à faux nez).

Au milieu du gué, on trouve Xavier Dolan avec Mommy, son film le plus abouti, où il s'essaie à une forme de comédie hystérique – réussie – et à un mélodrame familial – moins probant – sans arriver à dépasser ses affèteries stylistiques et clipesques, ce travers qui consiste à signer ses plans avant de les penser. Cela étant, le film est loin d'être mauvais, et son Prix du jury n'est pas volé – par contre, le partager avec Godard était insultant pour tous les deux !

Incertain regard

Le constat est encore plus inquiétant si on l'élargit à Un certain regard, section parallèle de la Sélection officielle. C'est simple, à part Party girl (dont on parlait la semaine dernière et qui a remporté la Caméra d'or) et La Chambre bleue, on n'y a rien vu de bien, sinon des objets extrêmement formatés, d'un sous-Ulrich Seidl suédois tourné dans les Alpes (Force majeure) à un premier film sud-coréen inepte et racoleur (A girl at my door), d'une énième note d'intention filmée par Pascale Ferran (Bird people) au catastrophique premier long de Ryan Gosling (Lost river), mélange complètement raté de délire formel incontrôlé et de niaiserie adolescente, d'une sundancerie sous influence Lelouch (The Disappearence of Eleanor Rigby) à la nouvelle fumisterie de Lisandro Alonso (Jauja, sauvé par la prestation vaillante de Viggo Mortensen)…

Soit l'inverse d'une Quinzaine des réalisateurs décomplexée, qui n'hésitait pas à aligner cinéma de genre et comédies hilarantes, vieux maîtres tranquilles (Boorman, Takahata) et jeunes cinéastes qui en veulent (Jean-Charles Hue, Thomas Cailley, Céline Sciamma, Damien Chazelle et son fulgurant Whiplash). Et qui nous a offert la plus belle séance de ce Cannes 2014 : la projection de Massacre à la tronçonneuse présentée par Nicolas Winding Refn sous les yeux, remplis de larmes, de Tobe Hooper. Qui aurait cru qu'un film d'horreur vieux de quarante ans éclipserait tous les films d'auteur contemporains dans le plus grand festival du monde ?

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Cannes 2014, jour 8 : Forever Godard

ECRANS | "The Search" de Michel Hazanavicius (sortie le 26 novembre). "Mommy" de Xavier Dolan (date de sortie non communiquée). "Adieu au langage" de Jean-Luc Godard (sortie le 21 mai, mais à partir du 28 mai à Grenoble).

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2014

Cannes 2014, jour 8 : Forever Godard

Le festival est bientôt fini et pourtant, aujourd’hui, il a semblé commencer. Sa compétition, jusqu’ici sans surprise, s’est emballée et les auteurs sont allés là où on ne les attendait pas. À commencer par Michel Hazanavicius et son The Search, qui fait donc suite au triomphe de The Artist. Inspiré d’un film de Fred Zinneman, The Search voit le cinéaste s’aventurer dans la Tchétchénie de 1999, au début de l’offensive russe, prétextant une lutte anti-terroriste alors qu’il s’agissait surtout d’aller restaurer l’ordre contre les tentations séparatistes. Son prologue, tourné en DV par un soldat inconnu, se conclut par le massacre d’une famille sous les yeux de leur enfant, caché à l’intérieur de sa maison. C’est une première belle idée de mise en scène : le regard du gamin à la fenêtre, tétanisé par la mise à mort de ses parents, et son contrechamp cruel, celui de leur bourreau en vue subjective. Le film s’attache ensuite à suivre en parallèle quatre personnages : l’enfant en fuite, recueilli par Carole (Bérénice Bejo), ch

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Cannes 2014, jour 7 : Du côté de la Quinzaine…

ECRANS | "Catch me daddy" de Daniel Wolfe (date de sortie non communiquée). "These final hours" de Zack Hilditch (date de sortie non communiquée). "Queen and country" de John Boorman (date de sortie non communiquée). "Mange tes morts" de Jean-Charles Hue (sortie en septembre).

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

Cannes 2014, jour 7 : Du côté de la Quinzaine…

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n’ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale. Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d’aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu’on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu’Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellemen

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Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

ECRANS | "Foxcatcher" de Bennett Miller (sortie en novembre). "Hermosa Juventud" de Jaime Rosales (date de sortie non communiquée). "Jauja" de Lisandro Alonso (date de sortie non communiquée). "Force majeure" de Ruben Östlund (date de sortie non communiquée). "Bird people" de Pascale Ferran (sortie le 4 juin).

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

Ce lundi, présentation de Maps to the stars de David Cronenberg. Demain, ce sera au tour de Deux jours, une nuit des frères Dardenne. Deux films qui volent très au-dessus d’une compétition atone et informe, qui ne réserve dans le fond aucune surprise sinon celle-ci : ne pas avoir envie de la suivre de près comme on l’avait fait les cinq années précédentes. Cronenberg et les Dardenne font la différence sur un point très précis : ils ne cherchent à aucun moment à se situer au-dessus du spectateur et se contentent de l’accueillir à bras ouverts dans leurs films respectifs, l’un sur le mode de la farce caustique et jubilatoire, les autres sur le ton du suspens social débouchant non pas sur une résolution classique, mais sur une quête bouleversante de ce qui reste de noble dans l’être humain. Postures arty grotesques Ce matin, c’était donc au tour de Bennett Miller et de son Foxcatcher (photo) de se conformer très exactement à ce que l’on pouva

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Cannes par la bande (de filles)

ECRANS | Premier bilan à mi-parcours d’un festival de Cannes pour le moins insaisissable : les filles y ont pris le pouvoir, à commencer par celles de Céline Sciamma, événement de la Quinzaine des réalisateurs, qui pour l’instant éclipse la sélection officielle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes par la bande (de filles)

On ne sait vraiment pas par quel bout prendre ce drôle de festival de Cannes, compressé à cause des futures élections européennes, et dans lequel se télescopent en compétition gros films longs et parfois assez lourds à digérer et cinéma daté et has been, sinon carrément inepte. Pour l’instant, ami lecteur, réjouis-toi, les deux meilleurs films vus sont aussi ceux qui sortent cette semaine dans les salles françaises : Deux jours, une nuit et Maps to the stars. Il faut reconnaître toutefois qu’en ouvrant sa sélection avec ce navet indiscutable qu’est Grace de Monaco, déjà mort et enterré une semaine seulement après son arrivée sur les écrans, Thierry Frémaux n’a pas vraiment fait démarrer le festival du pied droit… On reviendra donc en détails la semaine prochaine sur la compétition, et on préfèrera lister ici les quelques découvertes faites au gré des sélections parallèles. Les combattantes Lesdites découvertes ont été marquées par l’émergence de figures féminines fortes et absolument contemporaines, comme dans la formidable comédie Les Combattants de Thomas Cailley, dont l’accueil enthousiaste lui promet déjà une bel

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Cannes 2014, jour 4 : Aux armes !

ECRANS | "The Rover" de David Michôd (sortie le 4 juin). "The Disappearance of Eleanor Rigby" de Ned Benson (date de sortie non communiquée). "It follows" de David Robert Mitchell (date de sortie non communiquée). "Les Combattants" de Thomas Cailley (sortie le 20 août).

Christophe Chabert | Dimanche 18 mai 2014

Cannes 2014, jour 4 : Aux armes !

S’ennuie-t-on au cours de ce festival de Cannes ? Oui, un peu, beaucoup parfois ; alors à la guerre comme à la guerre, on ose ce que l’on n’avait jamais osé jusque-là : laisser tomber la compétition, et se promener à travers les séances des sections parallèles, pour espérer y trouver des films stimulants, différents, bref, autre chose que de l’art et essai formaté, long et plombé. À ce petit jeu, The Rover, présenté en séance de minuit, repousse les limites de la bizarrerie. De la part de David Michôd, réalisateur d’Animal kingdom, rien ne laissait présager un tel virage ; si son premier film était puissant et abouti, il s’inscrivait dans un genre codifié — le film de gangsters — et sa mise en scène cherchait avant tout une forme d’efficacité sans refuser pour autant d’apporter de réelles innovations. Avec The Rover, Michôd fait exploser toutes les catégories et signe le premier film post-apocalyptique beckettien, que l’on pourrait réduire à ce pitch : deux hommes, l’un à moitié idiot, l’autre impavide, recherche

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Cannes 2014, jour 3 : Films d’horreurs

ECRANS | "Captives" d’Atom Egoyan (sortie le 1er octobre). "Relatos salvajes" de Damian Szifron (sortie le 17 septembre). "Mr Turner" de Mike Leigh (date de sortie non communiquée). "Winter sleep" de Nuri Bilge Ceylan (sortie le 13 août).

Christophe Chabert | Samedi 17 mai 2014

Cannes 2014, jour 3 : Films d’horreurs

Vendredi confession : on ne la sentait pas trop, sur le papier, cette compétition. Trop de cinéastes mal aimés, trop de films trop longs, trop d’outsiders sortis du chapeau… Cette troisième journée est venue confirmer nos craintes et y a ajouté un autre facteur : une programmation au bas mot catastrophique dans l’ordre de présentation des films qui a sérieusement amoindri l’impact de ce qui était pourtant l’événement du jour, la projection du Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, dont on parlera à la fin de ce billet. Disons-le clairement : pourquoi avoir placé le film en séance unique en plein milieu de l’après-midi plutôt qu’à la place de ces deux navets que sont Captives d’Egoyan et Relatos salvajes de Damian Szifron ? À cause de sa durée fleuve — 3h15 ? Sans doute, mais on a envie de dire qu’il vaut mieux, quand les années sont si manifestement pauvres en œuvres dignes de figurer dans la Ligue 1 de Cannes, limiter le nombre de films qu’en envoyer autant au casse-pipe comme de vulgaires hamburgers dans un fast food. L’impression de gavage n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui et aussi cruelle, testant notre résistance physique et notre capa

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Cannes 2014, jour 2 : Girls power

ECRANS | "Bande de filles" de Céline Sciamma (sortie le 22 octobre). "Party girl" de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (sortie le 3 septembre). "White bird in a blizzard" de Gregg Araki (sortie non communiquée)

Christophe Chabert | Jeudi 15 mai 2014

Cannes 2014, jour 2 : Girls power

Deuxième jour à Cannes, et déjà l’école buissonnière hors de la compétition. Il faut dire que le jeudi est traditionnellement le jour de l’ouverture des sections parallèles, et comme elles sont assez alléchantes cette année, on peut très bien remettre à plus tard la projection du dernier Mike Leigh (2h30 sur le peintre Turner, c’est vrai qu’en début de festival, c’est sans échauffement). C’est un hasard, mais il est réjouissant : les femmes ont pris le pouvoir dans les trois films vus aujourd’hui, et notamment dans ce qui constitue le premier choc de Cannes, le nouveau film de Céline Sciamma, Bande de filles (photo). Après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme qu’elle n’est plus très loin d’être une de nos grandes cinéastes, et ce troisième opus démontre une inéluctable montée en puissance qui n’est pas sans rappeler celle d’un Jacques Audiard. Avec qui elle partage une intelligence du scénario et de la mise en scène, mais surtout l’envie de faire émerger conjointement des héro(ïne)s et des comédien(ne)s qui vont hanter lon

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Cannes 2014, jour 1 : Grace de M...

ECRANS | "Grace de Monaco" d’Olivier Dahan (en salles depuis mercredi). "Timbuktu" d’Abderrahmane Sissako (pas encore de date de sortie)

Christophe Chabert | Jeudi 15 mai 2014

Cannes 2014, jour 1 : Grace de M...

C’est donc reparti pour un tour de Cannes, et bon, disons-le tout de suite, ça a très très mal commencé. Avec la présentation en ouverture du Grace de Monaco d’Olivier Dahan, on sonde déjà les profondeurs du néant cinématographique. Il faut remonter à loin pour trouver une séance de gala aussi foireuse (Da Vinci Code ? Fanfan la Tulipe ?). Les producteurs de ce truc peuvent remercier Thierry Frémaux d’avoir donné un généreux coup de pouce à un film en perdition depuis des mois, en particulier depuis la brouille ouverte entre le réalisateur et Harvey Weinstein, à qui on donne plutôt raison d’avoir refusé de présenter cette version au public américain. Quoique, à moins de le retourner intégralement, on voit mal comment on peut sauver l’affaire du naufrage dans lequel il s’enfonce quasi-instantanément. Déjà, l’angle choisi pour cette bio a de quoi faire hurler : comment Grace Kelly a choisi de renoncer définitivement à sa carrière au cinéma pour endosser les habits de princesse monégasque, à la faveur d’un incident qui opposa la famille royale à De Gaulle, décidé à mettre fin à l’exil massif des capitaux qui avait lieu là-bas. Dah

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