Un Français

ECRANS | 28 ans de la vie d’un skin-head, des ratonnades au repentir : un film sec et sincère signé Diastème, malgré quelques maladresses.

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Un peu à la manière de La Loi du marché, Diastème s'est emparé d'un sujet hautement abrasif et d'actualité (la mouvance skinhead, des années 80 à aujourd'hui) qu'il approche avec une sècheresse narrative payante : l'itinéraire de Marco (Alban Lenoir, enfin dans un rôle à sa mesure au cinéma) est raconté caméra à l'épaule, sans musique, sans affèterie mais sans masquer non plus la violence de ses actes, puis découpé en blocs séparés par d'énormes ellipses.

Le procédé permet au personnage de rester jusqu'au bout une énigme : qu'est-ce qui le fait peu à peu revenir dans le droit chemin ? Une étincelle de conscience ? Son dégoût vis-à-vis des méthodes de ses camarades ? Son envie de devenir un bon père et un bon mari ? Ou sa rencontre avec un pharmacien qui refuse de le juger ? Peut-être rien de tout cela en définitive, et si Marco traverse ainsi 28 années où l'extrême droite est passée de la violence clandestine à une façade de respectabilité, il le fait comme un fantôme en équilibre précaire, mal armé pour affronter les enjeux politiques de son temps, porté par un besoin d'amour qui s'exprime par des poussées de haine.

Dommage que ce que réussit Diastème avec son protagoniste, il le rate avec les personnages secondaires, dont les destins sont pour beaucoup trop schématiques. Une maladresse qui se retrouve dans les dialogues mais aussi dans le jeu des comédiens (à l'exception de Lucie Debay, déjà repérée dans Melody de Bernard Bellefroid, qui excelle pour jouer l'ambivalence), proches de la caricature pure et simple. En tout cas, l'ambition d'Un Français est singulière, et ce "period movie" hexagonal est loin d'être honteux.

Christophe Chabert


Un Français

De Diastème (Fr, 1h38) avec Alban Lenoir, Samuel Jouy...

De Diastème (Fr, 1h38) avec Alban Lenoir, Samuel Jouy...

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Avec ses copains, Braguette, Grand-Guy, Marvin, Marco cogne les Arabes et colle les affiches de l'extrême droite. Jusqu'au moment où il sent que, malgré lui, toute cette haine l'abandonne. C'est le parcours d'un salaud qui va tenter de devenir quelqu'un de bien.


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"La Forêt de mon père" : aux racines de la folie

ECRANS | De Vero Cratzborn (Bel.-Fr.-Sui., 1h31) avec Léonie Souchaud, Ludivine Sagnier, Alban Lenoir…

Vincent Raymond | Mardi 7 juillet 2020

Élagueur, Jimmy vient de se faire licencier parce qu’il agissait bizarrement. À la maison, son comportement lunatique devient difficile à supporter pour sa femme et ses trois enfants. Jusqu’à une crise qui lui vaut d’être interné. Mais Gina, son aînée de 15 ans, ne parvient pas à l’accepter… Censée être vécue à travers les yeux de la grande ado, comme en atteste le possessif au singulier du titre, l’histoire se diffracte un peu pour être vue également à travers les yeux de ses cadets et de sa mère. On perd en pure subjectivité, mais on gagne quelques contrepoints utiles pour composer, avec du recul, un tableau familial plus précis et assembler les pièces du tableau clinique de la maladie psychique de Jimmy. Bien sûr, l’élément végétal est abondant, fondateur, aussi enveloppant qu’inquiétant dans La Forêt de mon père, puisque c’est le territoire dans lequel cet “homme des bois“ évolue, au premier degré. Cette forêt est également mentale, un dédale à l’intérieur duquel il s’égare sans trouver de sortie, où il tente même d’aspirer les siens. Il faut mettre

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"Les Crevettes pailletées" : homos au bain

ECRANS | De Cédric Le Gallo et Maxime Govare (Fr, 1h40) avec Nicolas Gob, Alban Lenoir, Michaël Abiteboul…

Vincent Raymond | Mardi 30 avril 2019

Parce qu’il a lâché une insulte homophobe à un journaliste, la Fédération de natation oblige Mathias, vice-champion du monde, à redorer son image en l’envoyant entraîner une équipe de water-polo gay. L’objectif ? La qualifier pour les Gay Games. Le problème ? Ils sont très mauvais et Mathias est peu motivé… Un merveilleux hasard fait succéder ce film au Grand Bain dont le succès, à la façon d’un Moïse des bassins chlorés, est susceptible de faciliter l’existence dans les salles de ces Crevettes pailletées. Tant mieux pour elles, même s’il n’y a pas de quoi plonger du tremplin des 10m : cette gentille fable célébrant la tolérance à coups de déhanchés suggestifs, de moues mutines et d’exubérance à la Liberace (vous avez dit "cliché" ?) semble bien terne comparée à Priscilla folle du désert, douche australienne maniant le show et froid de la dérision sans pour autant donner l’impression d’illustrer une version aquatique de Comme ils disent

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Jérôme Kircher : « Un "Monde d’hier" pour rendre physique la pensée de Stefan Zweig »

Théâtre | Après un premier passage la saison dernière, "Le Monde d’hier" est de retour à la MC2 qui a donc eu l’excellente idée de reprogrammer ce spectacle sobre mais puissant basé sur l’autobiographie-testament du fameux écrivain autrichien Stefan Zweig (1881–1942). Jérôme Kircher, qui porte cette aventure seul au plateau, nous en dit plus.

Aurélien Martinez | Mardi 13 novembre 2018

Jérôme Kircher : « Un

« C’est important de dire ce texte maintenant. D’abord parce qu’il est très beau ; tout ce que Stefan Zweig décrit sur la vie artistique de la fin du XIXe siècle à Vienne, je trouve ça magnifique. Ensuite parce que ce qu’il raconte peut faire penser à aujourd’hui, avec la montée des nationalismes partout… Zweig montre parfaitement comment tous ces gens très intelligents et très engagés dans leur vie artistique et culturelle n’ont rien vu venir. » Si les mots de l’homme de lettres autrichien ont 75 ans, ils sont toujours aussi pertinents nous assure le comédien Jérôme Kircher qui les livre seul sur scène, avec intensité dans une mise en scène pourtant sobre. « Pour que ça soit puissant, je ne voulais surtout pas jouer un personnage, je me suis interdit d’incarner Zweig. L’idée, c’était de ne pas faire de théâtre du tout mais de plutôt rendre physique sa pensée. Je pense que c’est ça que les spectateurs aiment bien : ils ne voient pas un acteur qui joue mais un acteur qui pense. » « 10% du livre » Car oui, le spectacle plaît visiblement au public vu qu’il va bientôt approcher les 300 représentations en trois ans. «

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"Gueule d’ange" : gueule de bois

ECRANS | de Vanessa Filho (Fr, 1h48) avec Marion Cotillard, Ayline Aksoy-Etaix, Alban Lenoir...

Vincent Raymond | Vendredi 18 mai 2018

Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle "Gueule d’ange", Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un soir, elle prolonge la fête avec un type et laisse sa gamine de 8 ans seule, pour une durée indéterminée. Elli dissimule son absence. Et boit. Gueule d’ange est l’exemple parfait du film avec lequel on peut jouer au bingo : sur la foi de l’affiche et du synopsis, le public peut préparer un carton et cocher les clichés dès qu’ils traversent le champ. Rôle social "de composition" avec mèches blondes et tenue de cagole taillé pour un festival/une nomination au César : bingo, Marion Cotillard. Référent masculin revêche au premier abord cachant sa tendresse sous une (et même plusieurs) blessure intime et vivant dans une caravane : gagné, Alban Lenoir. Gamine-à-z’yeux-bleus-pleine-de-bravitude-grave-dévastée-à-l’intérieur-alors-elle-picole : meilleur espoir pour Ayline Aksoy-Etaix. Décor de station balnéaire avec fête foraine intégrée (pour le côté "ces adultes qui n’ont jamais grandi") : carton plein ! En suresthétisant la misère soc

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"Les Films de l’été" : être ou avoir l’été

ECRANS | Programme de deux films : Rien sauf l'été de Claude Schmitz et Le temps de l'été de Emmanuel Marre

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Loin des clichés plage/montagne, cet assemblage de deux courts-métrages ultra primés propose deux "faces B" de l’été se déroulant dans des "non-lieux" de vacances, avec des personnages pour le moins décalés. L’étrangeté ambiante doit sans nul doute aux ascendances belges des films ; un je-ne-sais-quoi d’absurdité faisant écho à cette intangible sensation que, durant la saison chaude, tout est possible. Et l’éternité, à portée de main. Vague décalque fantaisiste de L’Année dernière à Marienbad d'Alain Resnais croisé avec Le Diable par la queue de Philippe de Broca, Rien sauf l’été projette un jeune homme en recherche de quiétude dans un château en réfection, peuplé d’une famille bizarre mais accueillante. Quant au Temps de l’été, il suit l’autoroute vers le sud de la France en compagnie d’un fils, de son père et du vieux pote suicidaire de ce dernier. Dans les deux cas, les instants de vie se succèdent et s’empilent, sans qu’il y ait forcément d’histoire à raconter : le moment est capturé dans la fugacité de son évocation, comme la fraîcheur d’une glace à l’eau ou la morsure cuisante de l’as

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Votons Barbarins !

reprise | Les fameux Barbarins fourchus, du nom de ce collectif artistique bien connu à Grenoble, seront jeudi 27 avril à la Nef pour un cinéma de quartier atypique et bien d'actualité. Avec notamment sur l'écran, un film du bien barré Jean-Pierre Mocky...

Vincent Raymond | Lundi 24 avril 2017

Votons Barbarins !

Le 7 mai, vous aurez à accomplir votre devoir civique à l’occasion du second tour de la présidentielle. Auparavant, octroyez-vous un temps de décontraction citoyenne en assistant à la réunion publique organisée le jeudi 27 avril par les Barbarins fourchus dans le cadre du rendez-vous cinéphile "Un fauteuil pour deux" du journaliste Manuel Houssais. Leur profession de foi conjointe est des plus séduisantes, puisqu’elle propose de renouer (pour une séance exceptionnelle à la Nef) avec l’esprit des cinémas de quartier : de l’ouvreuse aux chocolats glacés en passant par les attractions, bandes-annonces, actualités et courts-métrages. Clou du programme, un grand film constitue l’apogée spectaculaire de cette soirée de gala. Et pour coller à notre actualité particulièrement portée sur la chose politique, c’est une comédie dramatico-satirique qui a été choisie : Y a-t-il un Français dans la salle ? (1982) de Jean-Pierre Mocky. Adaptation du premier volet d’un diptyque de son vieux complice Frédéric Dard, ce film-chorale narre les désarrois d’Horace Tumelat (Victor Lanoux, glabre et sobre), chef de parti politique en pleine ascension

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"L'Art de la comédie" : l'art de l'acteur

Théâtre | Avec "L'Art de la comédie" d’Eduardo de Filippo, le metteur en scène Patrick Pineau se met au service de ses acteurs et prouve qu'il sait aussi bien les diriger qu'il a su occuper lui-même les planches précédemment. Un spectacle à découvrir à la MC2.

Nadja Pobel | Mardi 24 janvier 2017

C'était il y a quinze ans et pourtant le génie de Patrick Pineau dans Un fil à la patte (version Lavaudant) est encore incrusté dans nos mémoires. Il fut aussi un Cyrano mémorable en 2015 à la MC2, dans une mise en scène (Lavaudant encore) un brin académique. Mais le comédien ne s'est jamais vraiment contenté de parfaitement assurer ses rôles. Il transmet son art à d'autres en les dirigeant avec talent, comme aujourd’hui avec L'Art de la comédie. En s’attelant à ce texte écrit dans les années 1960 par l'Italien Eduardo de Filippo, très populaire dans son pays, Patrick Pineau a d'abord fait le choix d'une fantastique matière à jouer, distribuant sa troupe de fidèles dans cette succession folle de duos. Le dramaturge y décrit les liens entre pouvoir (le préfet) et la société représentée par un comédien, un médecin, un curé, une institutrice qui défilent dans son bureau pas encore aménagé. « Les acteurs ont l’air vrais » Pour figurer ce maelstrom, la scénographie dépouillée au sol (table et chaise encore empaquetées dans un papier bulle particulièrement bien utilisé) est dotée d'une

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"Juillet Août" : été adolescent

ECRANS | de Diastème (Fr., 1h40) avec Patrick Chesnais, Luna Lou, Pascale Arbillot…

Vincent Raymond | Mardi 5 juillet 2016

Chaque été, au milieu du lot de films de vacances, il en est toujours un qui prend la tangente en allant au-delà du périmètre étriqué des premiers émois d’adolescent(e)s. L’an dernier, c’était Microbe et Gasoil de Gondry ; Juillet Août assure peut-être la relève. La saison chaude semble favorable à Diastème (en 2008, son premier long Le Bruit des gens autour était déjà une évocation drôle et pleine de vie de l’intérieur du Festival d’Avignon) ; elle l’inspire pour ce portrait de deux sœurs (dont une au tournant de la puberté), ainsi que de leurs parents, lesquels ont refait leur vie chacun de leur côté. Juillet avec la mère sur la Côte d’Azur, août avec le père en Bretagne… L’existence des frangines est décousue, mais elle se suit dans ses péripéties estivales, et se raccommode dans cette succession de villégiatures. Comme si la famille éclatée se reformait par-delà la distance et le protocole calendaire afin de résoudre toutes les crises – qui ne sont pas propres au jeune âge. Chacun ment ou dissimule un petit secret à ses proches,

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Classe classique

SCENES | On peut dire qu’une transmission de pièce classique est déjà réussie lorsque l’on comprend aisément une intrigue qui, sur le papier, semble des plus (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 14 novembre 2013

Classe classique

On peut dire qu’une transmission de pièce classique est déjà réussie lorsque l’on comprend aisément une intrigue qui, sur le papier, semble des plus sibyllines. Le Conte d’hiver par exemple, texte de Shakespeare pas forcément le plus monté : si l’on veut se rafraîchir la mémoire avant de rentrer dans la salle, le résumé de Monsieur Wikipédia nous embrouille plus qu’autre chose. Mais entre les mains du metteur en scène Patrick Pineau (aux commandes il y a deux ans du Suicidé de Nicolaï Erdman, à la MC2), cette histoire de jalousie à multiples ramifications se suit aisément, avec plaisir. Car Patrick Pineau, en plus de se pencher avec soin sur le fond (sa lecture sobre et efficace des enjeux shakespeariens est remarquable), sait mettre les formes : une distribution solide et une scénographie efficace pour un ensemble fluide – mais avec des ruptures marquées (une première partie tragique, une seconde plus co

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Petite mort entre amis

SCENES | Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l’idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec (...)

François Cau | Mercredi 30 novembre 2011

Petite mort entre amis

Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l’idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec ses deux pièces des démêlés avec la censure qui se sont étalés sur plusieurs décennies, ce qui explique en partie leur inaccessibilité jusqu’à aujourd’hui. Le Suicidé (1928), fort de sa récente traduction par le spécialiste de la littérature russe André Markowicz, se révèle être une œuvre à la trame satirique particulièrement audacieuse. Semione, chômeur volontaire (et donc rebut social), voit l’un de ses gestes mal interprété comme une tentative de suicide. Une ronde sans fin de beaux parleurs va tenter de lui faire reprendre goût à la vie, avant que son futur geste ne se fasse récupérer par des notables et politiciens opportunistes, qui pensent que c’est toujours mieux de se foutre en l’air pour la “bonne cause“… Ce bal des hypocrites et des écorchés vifs exige un rythme effréné, quasi épuisant, que les partis pris de Patrick Pineau n’arrivent pas toujours à honorer, notamment lors des transitions musicales (qu’on aurait par ailleurs allègrement substitué par l’orchestre tsigane prévu dans le texte) ; une impressi

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