Arnaud Desplechin : « J'arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j'adore »

ECRANS | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer "Roubaix, une lumière", film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre (attention, spoilers).

Vincent Raymond | Vendredi 16 août 2019

Photo : ©Shanna Besson MD


La tension est-elle un peu retombée depuis le Festival de Cannes, où le film était en compétition ?

Arnaud Desplechin : C'était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu une deuxième ovation pour eux et j'ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon.

Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c'est le seul endroit où vous pouvez offrir aux acteurs cet accueil-là. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… Alors quand vous pouvez offrir ça aux acteurs qui vous ont tant donné pendant le tournage, c'est très, très, émouvant. À Venise, c'est différent, c'est le metteur en scène qui ramasse tout.

Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ?

Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l'avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m'étais dit : celui-là, on va compter avec lui. Et quand j'ai vu N'oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement bien. Et puis après toute sa carrière, Indigènes

Il a une performance meurtrie de vie dans un film qui m'avait bouleversé et que j'aime beaucoup, La Fille de Monaco d'Anne Fontaine. Ce n'est pas un film "noble" – il n'avait pas connu l'enthousiasme de la presse – mais plein de choses me plaisaient dans cette histoire d'un provincial. Et je trouvais l'actrice formidable.

Aux César, j'étais venu pour représenter Jean-Paul Roussillon qui jouait La Cerisaie et qui était nommé comme second rôle face à lui. Et Roschdy passe devant moi – il m'impressionne –, nous nous serons la main et je lui dis « Jean-Paul n'a pas besoin de prix, j'espère que le César sera pour toi », on s'assied… et on s'est plus parlés pendant 10 ans (rires). Et quand on s'est parlé, on a fait un film. Roschdy, c'était vraiment de l'évident.

Et pour Sara Forestier et Léa Seydoux ?

Ça s'est parlé de manière très différente avec l'une et l'autre. J'avais rattrapé en DVD le film M de Sara Forestier. Je ne suis pas critique de cinéma, je ne sais absolument pas ce que je pense de ce film. Par contre, des performances comme celle de Sara, on en voit rarement, j'ai été scotché. Du coup, je lui ai envoyé un petit mot lui disant que c'était super rare d'entendre une voix de femme comme ça. Et elle m'a fait renvoyer par son agent un mot manuscrit : « quand vous voulez, où vous voulez. » Je venais de terminer le scénario et je me suis dit : c'est Marie, évidemment.

Marie, je savais comment la jouer, je la connais de tout temps, je l'ai connue à Roubaix, je comprends ce qu'elle a dans la tête à chaque seconde. Donc je lui ai proposé. Quand je lui ai envoyé le scénario, Sara a eu l'élégance de me répondre très peu de temps après – toujours par le même moyen, par un mail par son agent – avec une photo scannée de Renée Falconetti en Jeanne d'Arc, avec inscrit : « c'est oui ».

Il restait Claude, un personnage très singulier parce qu'elle résiste à la mise en scène, et reste un mystère : je ne la comprenais pas entièrement. Léa m'a fait contacter, on s'est rencontrés, elle m'a dit qu'elle avait lu le scénario et qu'elle voulait le faire. Je ne savais pas si c'était possible pour des raisons : d'une part je cherchais à "faire couple" avec Sara – un couple sexy – ; d'autre part, je ne savais pas ce que je voulais raconter avec Claude. Alors on a commencé à se voir.

Un jour, elle a eu la gentillesse de venir me donner une lecture. On a parlé du rôle. Elle a eu un mot très fort : « c'est facile en fait, Arnaud vous avez écrit, il suffit juste que je l'incarne ». Putain, elle avait raison ! J'ai compris peu à peu cette noblesse qu'il y a chez Claude, ce truc de persister, de s'effondrer. Léa s'effondre six fois dans le film, je crois, et pourtant elle tient tête. Ce côté noble, de défier la caméra. Elle m'a vraiment offert le rôle. Sans Léa, je ne savais pas comment faire.

À la violence du milieu et de la ville, vous mettez curieusement en regard une certaine douceur des deux enquêteurs, voire des deux meurtrières. Pour adoucir le propos ?

Je ne l'ai pas vécu comme ça. Ce qui avait choqué et horrifié à Roubaix, c'est qu'on tue quelqu'un en lui marchant sur le visage. C'est quelque chose d'inhumain, de terrifiant – moi, la violence me terrifie.

Daoud, interprété par Roschdy Zem, est tout le contraire d'un juge : il se met à la hauteur des gens. Pas au-dessus, à égalité : il se demande ce qu'il aurait fait à leur place. Tout son travail, c'est de la ramener la vérité, sans juger. Par un processus de dialogue et de parole. Je fais le savant, mais je ne le savais pas quand je faisais le film.

Et puis, ce qui me touche, c'est qu'on ne saura rien de sa vie privée, si ce n'est qu'il est l'objet d'une haine folle de la part de ce neveu qu'il va visiter en prison, et que cette meurtrissure lui donne une certaine douceur, cette capacité à parler avec chacun. Une autre chose dont je me souviens – je ne sais plus ce qui vient de Roschdy ou de moi, parce que Roschdy changeait un peu le dialogue –, Daoud n'est jamais familier. Il est pareil que les gens, mais jamais familier.

Roschdy Zem dit que Daoud, c'est Arnaud Desplechin...

Il ment (rires). Ce qui est vrai, c'est que je fais souvent le clown devant les acteurs, comme ça je me tape la honte et eux la classe. Mais je ne me souviens pas avoir joué Daoud devant Roschy, même si lui me certifie le contraire. Je n'aurais jamais osé jouer devant lui. Peut-être lui ai-je montré des trucs...

Je me souviens lui avoir dit : « Daoud sourit, je ne sais pas pourquoi, c'est toi qui joues le rôle, donc c'est toi qui devras savoir pourquoi ». Je savais que c'était la clé chez Daoud. Et que je voulais enfin voir sourire Roschdy, à qui on donne souvent des rôles sombres, massifs, menaçants. Mais comme je ne joue pas le rôle, je ne sais pas pourquoi il sourit. Alors même s'il dit que c'est moi, c'est bien lui qui a trouvé cette douceur.

Par la reconstitution et les interrogatoires qu'il mène, Daoud se mue en réalisateur…

Il est metteur en scène : il va révéler la vérité. Pour cette scène-là, il fallait donner une forme alors que dans le documentaire de Mosco Boucault, c'était brut, il n'y en avait pas. Du coup, je me suis dit, le lit qui est tout blanc, où le crime a eu lieu, était comme la scène, et l'endroit où celles qui ne voulaient pas se trouver serait les coulisses. Parfois Léa va en coulisses, parfois Sara ; puis elles rentrent dans la lumière face aux spectateurs. Et là, le metteur en scène les guide et parce qu'elles montent en scène ; la vérité arrive et reste ambiguë : on ne saura jamais si le geste était prémédité ou pas.

Ça marche parce que Daoud devient metteur en scène. Mais aussi parce que je n'ai pas arrêté de dire aux filles quand on s'est rencontrés avant le tournage : « même si le film s'effondre, je ne veux jamais que vous ne mentiez. Vous ne mentez jamais, vous dites la vérité. Parfois juste à côté de la vérité. » Sara dit ce qu'elle voit devant elle, elle ne ment pas par calcul. Un peu comme les enfants qui disent une autre vérité. Et Daoud n'a plus besoin de cette autre vérité. Par leur parole, elles peuvent récupérer ce qu'elles ont fait.

On a rarement vu des héros aussi compassionnels dans un film noir…

La première partie est un état des lieux sur une ville qui va à vau-l'eau ; puis le film se concentre sur ces deux portraits de femmes. Et plus il se concentre, plus son propos s'élargit. Daoud n'est pas religieux, c'est pas son truc. Pourtant, il parie qu'à l'intérieur de chaque être humain, il y a quelque chose qui vaut la peine, on ne sait pas ce que c'est – une âme ?

Quand il voit le cadavre de la femme sortir, il demande à voir son visage. Il prend le temps de voir le visage de cette femme parce que c'est pour elle qu'il veut la vérité. Il fait aussi ce pari que, victime, coupable ou victime d'une violence sociale, il y aura quelque chose qui dépassera tout qui sera l'âme.

C'est profondément cinématographique. Je crois que c'est apparu en 1925, quand on a commencé à faire des gros plans dans le cinéma muet. À la projection, vous voyez que derrière, il y a un secret, quelque chose de mystérieux. Parce que le gros plan de cinéma n'a rien à voir avec la photo, ni avec le théâtre où derrière un visage, il se passe quelque chose.

N'avez-vous pas l'impression, film après film, de creuser l'âme de Roubaix, de payer un tribut à cette ville qui, petit à petit, dévore votre œuvre ?

Oui. Je sais que j'étais très touché sur ce film-là. Comme le disait la directrice de photographie, c'était vraiment une expérience de transe, d'autant que le film a été tourné en très peu de temps avec tout ce mélange d'acteurs naturels et d'acteurs savants.

J'ai très peu de souvenirs du Roubaix que j'ai connu et que j'ai montré dans d'autres films : de l'âge de 12 à 16 ans, je suis resté enfermé dans ma chambre à lire des bouquins, à écouter de la musique, à regarder la télé ou à aller au cinéma. À 17, j'ai foutu le camp à Paris en me disant que je ne reviendrai jamais… Et puis La Vie des morts [son premier moyen-métrage, sorti en 1991] a été tourné à Roubaix… Là, j'ai enfin pu rendre hommage à Roubaix et connaître une ville que j'ai mal connue, étant cet enfant lecteur. J'ai pu embrasser Roubaix dont je savais qu'elle était là mais que je n'avais pas connue.

Ça a été multiplié émotionnellement par le fait que, dans les marges de mes films, j'ai réussi à avoir des personnages africains ou maghrébins, mais jamais au cœur du film. Or Roubaix est une ville pas maghrébine comme Marseille, mais très algérienne. Bien évidemment, j'avais connu des camarades au lycée algériens, mais pas si bien que ça puisque j'ai passé ma vie de jeune homme reclus. C'est peut-être une question de maturité, j'arrive enfin à pouvoir rendre hommage à un Roubaix que j'adore et dont je m'étais protégé par ma cinéphilie un peu peureuse dans mes jeunes années.

Quelle fonction la religion a-t-elle dans le scénario ?

La croyance en l'âme. Il y a des traces de Bresson – depuis le temps que l'on me parle de lui, je commence à y penser aussi ! (sourire) J'aimais bien que le personnage de Louis fuie la religion et, en même temps, qu'il veuille être flic. Je n'avais pas envie qu'il veuille être flic pour être bagarreur, mais par vocation. La vocation religieuse lui faisait horreur, et du coup elle est sociale – il a un poster de Mandela dans sa chambre –, une aspiration à percer les âmes. Mais restera toujours du côté de la maladresse : je pense toujours à cette expression "ceux à qui aura manqué la grâce". Il n'y arrive pas. C'est Daoud, celui qui parle aux dieux, qui arrive à percer le secret des âmes.

En plus, ça se passe à Noël, où il y a ce côté de l'enfance qui se dit le monde est merveilleux comme chez les catholiques ou les protestants. Mais tout ce merveilleux de l'enfance disparait quand les deux filles arrivent avec le meurtre.

Louis est-il différent du personnage d'Ivan Dedalus dans Comment je me suis disputé… ?

Il a des traces d'Ivan Dedalus qui traînent par là. Je pense toujours que l'on vit – et je la vis aussi – une époque d'esprits forts disant que la religion n'a aucune implication dans nos vies. À chaque fois que je travaille sur un personnage, je lui demande s'il croit en Dieu, de quelle religion étaient ses parents et grands-parents, s'ils étaient athées...

J'apprends quelque chose de Louis quand il me dit qu'il est un Grenoblois qui croit un peu en Dieu, qui a cru à la féérie du truc. Ça a donné une façon que je trouvais décalée, inédite dans son portrait de policier.

Quelle place occupe le documentaire de Mosco Boucault, Roubaix, commissariat central, affaires courantes (2008) dans la genèse du film ?

Ah, fondamentale ! J'ai beaucoup d'admiration pour Mosco Boucault, qui est un important réalisateur en télévision. Son documentaire est passé une fois sur la 3, un soir tard. Je rentrais du travail, j'ai vu « Roubaix » j'ai dit : « ça c'est pour moi », je vais regarder, et ensuite il n'est pas repassé.

Ce qui m'avait stupéfié, c'est que le film s'était inscrit dans un vide juridique : on a laissé filmer Mosco Boucault ce que vous voyez dans les séries américaines, mais jamais françaises parce que c'est interdit : les faits divers se sont produits, effectivement ce sont les deux filles qui ont foutu le feu. En les regardant, au début, ça m'a fait horreur. Je suis pas fier en le disant : je ne suis pas un spectateur progressiste dans le sens où je n'ai pas beaucoup de sympathie pour les mauvais garçons.

Quand je regarde une bagarre, je m'identifie toujours à la victime, pas au tortionnaire – j'aime bien Raging Bull : comme il se fait taper, j'arrive à m'identifier à un boxeur. Mais peu à peu face au documentaire, en prenant le temps, j'arrêtais d'avoir un jugement. J'étais incapable de m'en aller, je reconnaissais deux sœurs et j'ai pensé très fort à Crime et Châtiment, que j'avais lu stupidement trop jeune et que je me suis dit qu'il fallait que relise avant d'écrire la première ligne. Je l'ai relu dans les deux traductions, j'ai bien étudié… C'est incroyable le nombre de coïncidences, de points de rapprochements : la façon dont elles se cachent, cette aspiration à se confesser à la police…

Après, dans mon film, ce qui me plaisait, c'était de dépeindre la solitude d'un commissaire algérien très charismatique au milieu d'un commissariat où il n'y a que des blancs, à l'exception du geôlier, Moussa. Et de donner au film la forme d'un conte alors que le documentaire est plutôt un document brut, avec comme parti pris de prendre des mots humbles tels qu'ils sont dits dans le documentaire et les transformer juste par le jeu de l'acteur, en intervenant le moins possible. Dans mes films précédents – j'espère le faire encore –, j'avais tendance à prendre des citations très chics de philosophes et à les ramener dans la vie de tous les jours ; là c'est l'inverse.

Il y a une autre manière d'élever : par le lyrisme de la partition. Comment avez-vous travaillé cette fois-ci avec Grégoire Hetzel ?

J'ai souvent bassiné Grégoire avec Bernard Herrmann, au point qu'on n'entendait plus Grégoire Hetzel. Là, je suis assez fier : je trouve qu'on l'entend. Quand je suis venu le voir, je lui ai parlé de la question de l'âme. Il y a des influences de Takemitsu surtout, des percussions japonaises, des flûtes shakuhachis, des instruments un peu exotiques qui décalent le trucs…

C'est aussi votre goût musical : Krishna Levy y avait eu recours déjà dans Comment je me suis disputé…

Oui, bien sûr. Et c'est le score le plus long que Grégoire ait composé pour moi. Et j'avais toujours envie d'accompagner les deux filles, ou les victimes, pour ne pas les réduire à leur réalisme, au reportage télé. Qu'il y ait un lyrisme, comme une tendresse du réalisateur/Daoud pour la ville et pour ne pas enfermer les personnages dans leur misère économique. Car ils sont plus grands que la misère économique. C'est pour ça que le score est devenu aussi important.

Je crois aussi qu'avec la maturité et le dialogue, j'ai laissé plus de place à Grégoire pour s'exprimer et être personnel. Pour le dernier thème au violon, quand les deux femmes vont en prison à la fin, où on a l'impression que la corde va craquer, j'avais envie de dire le couple. J'aurais pu enlever la musique et dire : c'est deux coupables. Mais la musique elle dit : elles s'aiment et ne s'aiment pas en même temps. C'est cette profondeur des personnages que je développe avec la musique.

Votre mise en scène a-t-elle été inspirée, dans son épure, par votre expérience théâtrale ?

Sûrement, mais je ne peux pas mesurer à quel point. Au théâtre, il y a le rapport au texte. Je n'ai jamais été très chorégraphe, je ne sais pas regarder, je ne comprends pas… Ce que j'adore, c'est aller regarder des acteurs qui disent des textes. Le théâtre m'a appris énormément – j'y retourne avec grand joie en fin octobre [pour le répétitions de Angels in America de Tony Kurshner à la Comédie-Française].

Je ne l'ai pas toujours dit, mais c'est vrai que j'ai énormément appris sur la mise en scène au théâtre en fréquentant les metteurs en scène de théâtre. Pour apprendre à mort à déplacer les acteurs dans l'espace, vous allez voir un Peter Brooke ; pour faire une scène d'amour, vous regardez un Chéreau…

Et puis j'ai appris en en faisant. Je ne pensais pas que j'en ferais, ce sont les hasards de la vie… Et j'ai commencé beaucoup trop tard dans ma vie. Au cinéma, n'importe qui peut faire un film : je défends l'idée que le cinéma reste ouvert aux amateurs. Vous pouvez voir un gosse de 12 faire un truc sidérant avec son portable. C'est un art forain. Pas le théâtre. J'ai le trac sur les films, pas au théâtre. Au théâtre, j'ai peur, super peur. Mais c'est super excitant.

Quand je fais un film, je suis le roi. Ce qui est vachement bien quand vous faites du théâtre au Français, le roi c'est eux. C'est eux qui héritent depuis Molière de la troupe, qui gèrent le truc. C'est pour ça que j'ai peur : si ça se passe pas bien, c'est eux le chef. C'est pas mon spectacle, c'est celui du Français. Je suis protégé par la troupe, par l'administration, mais j'ai peur de décevoir.


Roubaix, une lumière

De Arnaud Desplechin (2019, Fr, 1h59) avec Roschdy Zem, Léa Seydoux...

De Arnaud Desplechin (2019, Fr, 1h59) avec Roschdy Zem, Léa Seydoux...

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À Roubaix, un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes…


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Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Arnaud Desplechin : « La capacité de Marion Cotillard a être un mythe me fascine »

Avant de tourner Les Fantômes d’Ismaël, aviez-vous montré un film à votre équipe, comme vous le faites habituellement ? Arnaud Desplechin : Je n’ai pas eu l’occasion, par manque de temps et parce que l’équipe était éclatée. Mais je sais que j’aurais montré Providence (1977) de Resnais, c’est sûr. Pour la furie de récits qui s’enchevêtrent et s’embouteillent dans la tête de John Gielgud, et le côté déchirant de cette femme qui se meurt d’un cancer. C’est un film avec lequel je suis arrivé à Paris, à l’époque il m’a marqué très fort. Je n’étais par "truffaldien" mais "renaisien" quand j’avais 17 ans et ça m’emplissait beaucoup. Providence, c’est le choc de l’imaginaire contre le réel… Oui, quelqu’un qui re-rêve sa vie, comme Ismaël dans la dernière partie du film, qui s’enferme dans son grenier pour refabriquer sa vie avec des bouts d’intrigues. Sauf que votre film est davan

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"Primaire" : une vision... primaire de l'école !

ECRANS | de Hélène Angel (Fr., 1h45) avec Sara Forestier, Vincent Elbaz, Patrick d'Assumçao…

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

Fleurant la madeleine, la colle en pot parfum amande et la bonne conscience, Primaire s’inscrit dans la lignée de ces films rendant sporadiquement hommage à des membres du corps enseignant… davantage qu’à l’institution dont ils dépendent. Ici, c’est Sara Forestier qui fait le job, en instit’ surinvestie. Prête à beaucoup pour sauver un gamin manifestant de graves signes d’abandon, elle s’attire le courroux de son propre fils qui va se sentir délaissé, voire trahi. Hélène Angel actualise l’un des thèmes du film-patchwork de Truffaut, L’Argent de poche (1975), mais en adoptant le point de vue des adultes – ce qui amoindrit considérablement l’intérêt. Sans doute pour éviter la redondance avec Le Maître d’école (1980) de Claude Berri ou Ça commence aujourd’hui (1999) de Tavernier, elle amende son sujet de fanfreluches inutiles, comme une fable sentimentale avec un Vincent Elbaz peu crédible en livreur fruste. A-t-elle eu la volonté d’atténuer la rugosité potentielle d’un film-dossier (grandes tirades à César incluses) en l’enrobant d’un glaçage de miel parsemé d’éclats de comédie ? Il en résult

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Les liens de parenté recuits dans leur rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde de 1990 dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais cependant les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de tête-à-tête : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiche (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel) ; on la craignait comme un artifice obscène,

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Chocolat

ECRANS | Avec quatre réalisations en 10 ans (dont trois depuis juin 2011), on va finir par oublier que Roschdy Zem a commencé comme comédien. Il aurait pourtant intérêt à ralentir la cadence : son parcours de cinéaste ressemble à une course forcenée vers une forme de reconnaissance faisant défaut à l’acteur… La preuve avec cette histoire du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française.

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Chocolat

Rien de tel, pour un réalisateur désireux de s’assurer un consensus tranquille, qu’un bon vieux film-dossier des familles ou la biographie d’une victime de l’Histoire. Qu’importe le résultat artistique : il sera toujours considéré comme une entreprise morale nécessaire visant à rétablir une injustice, et réduit à sa (bonne) intention de départ, aussi naïve qu’elle soit – on l’a vu il y a peu avec le documentaire mou du genou Demain de Cyril Dion & Mélanie Laurent, encensé pour les vérités premières qu’il énonce, malgré sa médiocrité formelle et sa construction scolaire. Chocolat est de ces hyper téléfilms néo-qualité française qui embaument la reconstitution académique et s’appuient sur une distribution comptant le ban et l’arrière-ban du cinéma figée dans un jeu “concerné“, dans l’attente de séquences tire-larmes. La bande originale de Gabriel Yared, étonnamment proche des mélodies de Georges Delerue (mais ce doit être un hasard, Yared étant plutôt connu pour ses “hommages”

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Arnaud Desplechin, l’outsider

ECRANS | Paul Dédalus, les jeunes comédiens, Roubaix, Mathieu Amalric et l’appétit pour les autres : le cinéaste Arnaud Desplechin aborde avec nous les grands sujets de son œuvre et de son dernier film, le sublime "Trois souvenirs de ma jeunesse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Arnaud Desplechin, l’outsider

Pourquoi avoir eu envie de revenir sur la jeunesse de Paul Dédalus ? Arnaud Desplechin : C’est venu en plusieurs temps. Ça faisait longtemps que me trottait dans la tête l’idée de faire un film non pas sur l’enfance de Paul Dédalus, mais avec des jeunes gens, des acteurs qui n’auraient pas mon âge. J’avais des notes qui s’accumulaient sur des projets, quelques bribes de scènes… Avec le temps, avec l’âge, avec les films précédents que j’ai faits, j’avais très envie de faire un film avec des gens qui n’auraient pas d’expérience du cinéma, sans pour autant faire un documentaire sur eux. Avec l’écriture qui est la mienne, j’avais une grande inquiétude : est-ce que je pourrais trouver des jeunes gens qui pourraient dialoguer avec moi pour fabriquer quelque chose ? Au tout début de Comment je me suis disputé…, un narrateur ouvre le récit en disant : « Voilà plus de dix ans que Paul et Esther sont ensemble et voilà plus de dix qu’ils ne s’entendent pas.» Je me disais : c’est quoi ces dix ans

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Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un "prequel" à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dédalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli (et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial), il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son "prequel" ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont

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La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans, et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants (lumineuse et passionnée Catherine Deneuve) qui sermonne une mère irresponsable (Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries) prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le la du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose sur d

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la

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La Rançon de la gloire

ECRANS | Cette odyssée dérisoire de deux pieds nickelés décidés à voler le cercueil de Charlie Chaplin creuse surtout la tombe de son réalisateur Xavier Beauvois, qui signe un film apathique à tous les niveaux, sans forme ni fond. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

La Rançon de la gloire

Eddy sort de prison après y avoir passé quelques années pour des trafics dont on ne saura jamais la nature, et se voit recueilli par Osman, éboueur à Vevey, Suisse. Il vit avec sa fille dans une caravane, tandis que sa femme est à l’hôpital à cause d’une lourde maladie. Nous sommes en 1977, peu avant Noël, et c’est justement ce jour-là que Charlie Chaplin casse sa pipe au bord du lac Léman. Eddy et Osman décident de déterrer son cercueil et de demander une rançon. La Rançon de la gloire est inspiré d’une histoire vraie, comme le précédent film de Xavier Beauvois, le triomphal Des hommes et des Dieux. Entre les deux, le cinéma français n’a cessé d’adapter faits divers et affaires célèbres, dans une quête de véracité qui va de pair avec un assèchement progressif de sa foi en la fiction. Beauvois, justement, semble avoir glissé sur la même pente : ici, l’anecdote, pourtant mince, ne débouche jamais sur un projet plus vaste où les personnages et le récit conduiraient à une forme de fantaisie ou de grâce, et où l’argument de départ n

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Bodybuilder

ECRANS | De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Bodybuilder

Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives (Mauvaise foi et Omar m’a tuer) assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produisent d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez pa

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On a failli être amies

ECRANS | D’Anne Le Ny (Fr, 1h31) avec Karin Viard, Emmanuelle Devos, Roschdy Zem…

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

On a failli être amies

Au départ d’On a failli être amies, il y a un beau sujet : comment deux femmes en viennent à échanger leurs rôles, l’une par ennui de sa vie conjugale, l’autre par envie d’une aventure sentimentale. Au lieu de se jouer sur le terrain du vaudeville, cela se fait par le biais du travail : la conseillère Pôle emploi tente de recaser professionnellement sa rivale pour lui piquer son patron de mari. Curieusement, Anne Le Ny ne choisit pas de creuser ce regard profondément inquiet sur une époque où la compétition libérale se répercute même dans les rapports amoureux ; elle préfère broder une comédie vieillotte et télévisuelle aux dialogues impossibles et à la musique régulièrement à côté de la plaque, où tout sonne faux et où le boulevard reprend sans cesse le dessus sur l’observation sociale. Ce mixe de calibrage et de décisions hasardeuses fait un dommage collatéral : les deux actrices, qu’on a rarement vues autant à la peine. Il faut dire aussi que Karin Viard et Emmanuelle Devos trustent tellement les écrans depuis un an (et même six mois pour Viard) qu’on a l’impression de ne plus voir que leurs tics de jeu et pas les personnages qu’elles défendent.

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L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse hi-tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro-domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait est peut-ê

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Suzanne

ECRANS | Peut-on faire un mélodrame sans verser dans l’hystérie lacrymale ? Katell Quillévéré répond par l’affirmative dans son deuxième film, qui préfère raconter le calvaire de son héroïne par ses creux, asséchant une narration qui pourtant, à plusieurs reprises, serre le cœur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Suzanne

Suzanne, le deuxième film de Katell Quillévéré après le timide Un poison violent, choisit son héroïne dès son titre. Mais ce seront autant ses absences que sa présence qui vont intéresser l’auteur, autant les questions que son comportement instable suscite que les réponses qu’on pourrait apporter pour expliquer sa fuite en avant. D’où provient le mal-être de Suzanne ? D’une mère morte très jeune ? Trop facile… Autour d’elle, son père (François Damiens, exceptionnel, qui irradie de beauté et de bonté) et sa sœur (Adèle Haenel, qu’on espère bientôt reconnue à sa juste et haute valeur parmi les jeunes comédiennes françaises) forment une famille aimante, dévouée, compréhensive. Pourquoi choisit-elle de garder cet enfant au père inconnu, alors qu’elle est encore lycéenne ? Là aussi, Quillévéré décide de laisser le mystère sombrer dans un des nombreux vides narratifs soigneusement entretenus, comme un trou noir qui aspirerait toutes les tentatives d’explications, psychologiques ou sociologiques, qui voudraient percer à peu de frais l’opacité de son

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La Vie en bleu

ECRANS | Pendant solaire de son précédent "Vénus Noire", "La Vie d’Adèle" est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent émotionnel n’a pas volé sa Palme d’or. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 3 octobre 2013

La Vie en bleu

Ce serait l’histoire d’une fille de maintenant qui s’appellerait Adèle, qui irait au lycée, qui aimerait la littérature, qui vivrait chez des parents modestes, qui perdrait sa virginité avec un garçon de son âge, puis qui rencontrerait une autre fille plus âgée et plus cultivée qui s’appellerait Emma, avec qui elle vivrait une passion au long cours. Ce serait donc un film très français, un territoire que l’on connaît par cœur : celui du récit d’apprentissage et des émois sentimentaux. Mais La Vie d’Adèle, tout en suivant pas à pas ce programme, le déborde sans cesse et nous fait redécouvrir un genre comme si jamais on ne s’y était aventuré auparavant. Par quelle magie Abdellatif Kechiche y parvient-il ? D’abord grâce à une vertu qui, depuis trois films, est devenue cardinale dans son cinéma : la patience. Patience nécessaire pour voir surgir une vérité à l’écran, faire oublier que l’on regarde de la fiction et se sentir de plain-pied avec des personnages qui n’en sont plus à nos yeux. Cassavetes, Pialat, Stévenin y sont parvenus avant lui, mais Kechiche semble vouloir les dépasser en cherchant des espaces figuratifs que ceux-là n’ont pas osés – par pudeur ou par

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« Jimmy P. est un buddy movie »

ECRANS | Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, "Jimmy P." et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

« Jimmy P. est un buddy movie »

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Mathieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privilège qui ferait d

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Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, "Jimmy P." marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Jimmy P.

Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la deuxième guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l’ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu’il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P. Le dépaysement que provoque le nouveau film d’Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu’à l’inflexion qu’il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l’Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s’inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d’élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et elle se fait à travers un pourtant complexe et tortueux che

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Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la « dose » radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, p

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Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Mercredi 5 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise… Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage sur TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), et y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique de fin, et s’inscrit sous l

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Mains armées

ECRANS | De Pierre Jolivet (Fr, 1h45) avec Roschdy Zem, Leïla Bekhti…

Aurélien Martinez | Vendredi 6 juillet 2012

Mains armées

Que le polar ne soit qu’un prétexte pour raconter quelque chose de plus intime et existentiel, c’est un fait vieux comme Hérode. Encore faut-il que le texte (le polar) soit palpitant et que le sous-texte (le drame) soit pertinent. Ce n’est le cas ni de l’un ni de l’autre dans Mains armées, qui montre un Pierre Jolivet plus consciencieux que d’ordinaire, mais toujours aussi à la ramasse du cinéma de l’époque. Suivant un flic d’une brigade d’intervention spéciale marseillaise (Zem) qui doit collaborer avec les stups parisiens dans laquelle officie sa propre fille (Bekhti), qu’il n’a jamais vraiment connue, Jolivet tente d’imbriquer son récit, assez confus, avec une étude psychologique plutôt grossière (la fille qui tente de plaire à son père en allant le défier sur son propre terrain), échouant à être à la fois efficace et profond. Seul intérêt : le duo de comédiens. Toujours à la limite du surjeu lorsqu’ils sont séparés, leur rencontre est à l’inverse passionnante, cherchant un territoire commun de virilité et de fragilité pour exprimer ce qui peut les rapprocher. Grâce à eux, le film évite de justesse la vacuité. Christophe Chabert

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L’Enfant d’en haut

ECRANS | Sur la piste des frères Dardenne, Ursula Meier invente un récit où un gamin choisit de résoudre à sa manière, radicale, la fracture sociale. La fiction est pertinente, même si elle est rattrapée par un excès de scénario et quelques scories esthétiques. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 13 avril 2012

L’Enfant d’en haut

Action, action, action… La manière dont Ursula Meier filme son jeune héros Simon (Kacey Mottet-Klein, qu’elle retrouve trois ans après Home) commettant ses forfaits au début de L’Enfant d’en haut rappelle immédiatement le cinéma des frères Dardenne. La caméra colle aux basques de l’enfant, le montage enlève tout ce qui pourrait relever du temps mort ne conservant que ses gestes, méticuleux, pour arriver à ses fins : dérober dans une station de sport d’hiver les biens des nantis en vacances pour ensuite les rapporter «en bas», dans le HLM où il vit avec sa sœur (Léa Seydoux, débarrassée de tout apparat glamour, assez épatante), et organiser une lucrative économie parallèle. Meier ne juge pas Simon : laissé à l’abandon (pas de parents, une sœur qui vivote entre des petits boulots, un mec avec qui elle s’engueule régulièrement et des soirées d’alcool triste), cet enfant sauvage engagé dans une mécanique de débrouille et de survie est même une vraie source de fascination pour la cinéaste. Chef de famille malgré lui, ayant compris les règles du jeu social et refusant de s’y soumettre, Si

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Les Adieux à la Reine

ECRANS | À la fois crépuscule de la monarchie française et triangle amoureux entre la Reine, sa maîtresse et sa liseuse, le nouveau film de Benoît Jacquot réussit à secouer l’académisme qui le guette en se rapprochant au plus près du désir de ses personnages. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 mars 2012

Les Adieux à la Reine

Est-ce un hasard ou notre esprit obnubilé par la campagne électorale actuelle ? Toujours est-il que Les Adieux à la Reine trouve d’étranges échos avec l’époque contemporaine. Benoît Jacquot y raconte une fin de règne vieille de deux siècles, celle de Marie-Antoinette et Louis XVI, mais aussi de leurs courtisans errant comme des spectres dans les couloirs de Versailles, en proie à l’effroi de perdre leurs privilèges, sinon leur vie. C’est une des réussites du film : sa capacité à matérialiser à l’écran un microcosme qui a depuis longtemps oublié que le reste du monde gronde juste derrière ses hauts murs, et qui perd toute contenance et distinction quand cet écho devient assourdissant. C’est la prise de la Bastille, et le cinéaste nous épargne les classiques : « Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution » ou « Qu’on leur donne de la brioche ». Adapté du roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine cherche à raconter l’histoire au présent, hors de tout regard rétrospectif. Sur la forme, ce n’est pas toujours gagnant : la caméra à l’épaule et les zooms démontrent une certaine paresse dans la mise en scène, les dialogues manquent souvent de

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Omar m'a tuer

ECRANS | De Roschdy Zem (Fr, 1h25) avec Sami Bouajila, Denis Podalydès…

François Cau | Mardi 14 juin 2011

Omar m'a tuer

Projet porté par Rachid Bouchareb qui en a finalement confié la réalisation à Roschdy Zem, Omar m’a tuer conserve toutefois la marque du cinéaste de Hors la loi. Ennemi de la dialectique et partisan d’un cinéma à thèse dont le but est d’avoir un écho sur les bancs de l’assemblée, Bouchareb traite l’affaire Omar Raddad selon deux points de vue qui enfoncent le même clou : l’enquête menée par Jean-Marie Rouard (dont le nom a mystérieusement été changé dans le film) pour disculper Omar, et la reconstitution des mois qui suivirent l’arrestation du jardinier accusé d’homicide. Dans les deux cas, aucune ambiguïté : Raddad est un coupable fabriqué par la justice et la police (on ne voit rien à l’écran de cette mécanique-là, et on le regrette), un brave type pris dans une machination dont le film se garde bien de révéler les commanditaires. Au-delà de ce parti-pris discutable, Omar m’a tuer frappe par son manque de souffle, ses fausses bonnes idées (la narration alternée est laborieuse) et la prestation gênante de Sami Bouajila, acteur lettré qui fait ici de visibles efforts pour baragouiner un français approximatif. La faiblesse de la mise en scène fait que l’utilité

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A bout portant

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h25) avec Gilles Lellouche, Roschdy Zem…

François Cau | Lundi 29 novembre 2010

A bout portant

La seconde réalisation de Fred Cavayé est grosso modo une variation plus frénétique de Pour elle (il y est encore question d’un homme “ordinaire“ embringué dans une intrigue de thriller pour sauver la femme de sa vie), avec les mêmes écueils – des raccourcis narratifs parfois énormes, des dialogues globalement faiblards, et des personnages secondaires mal dégrossis (mention spéciale à Gérard Lanvin et ses inénarrables moues crispées de visage pour bien montrer qu’il a les plus grosses cojones du cinéma français). Une fois ces scories mises de côté, il faut reconnaître au garçon ses talents indéniables de metteur en scène, à la fois dans les scènes d’intimité (pourtant flanquée de l’intolérable Gilles Lellouche) mais surtout dans ses dynamiques de suspense et d’action. Vu le caractère peu convaincant des dernières tentatives en la matière, on en viendrait presque, horreur suprême, à comprendre le mépris du 7e art français d’aujourd’hui pour le cinéma de genre. Fred Cavayé, disons-le, fait partie des rares réalisateurs actuels à pouvoir inverser la tendance… Il suffirait juste qu’il se dégotte un meilleur coscénariste. FC

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Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 22 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absen

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