Rony Brauman : « Une intervention armée ne peut pas installer la démocratie »

Y a-t-il des guerres justifiées sur le plan humanitaire ?

Bâtiment Stendhal

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Conférence / L’ex-président de Médecins sans frontières a écrit de nombreux ouvrages critiques et analytiques sur l’action humanitaire. Celle-ci fut le motif affiché de certaines interventions armées internationales, que Rony Brauman ne manquera pas de remettre en perspective lors d’une conférence donnée à l’UGA le 18 avril prochain.

Votre conférence interroge la notion de "guerre humanitaire". De quoi s’agit-il précisément ?

On peut définir la « guerre humanitaire » – je mets des guillemets car c’est une citation – comme une intervention militaire internationale qui entend prévenir ou stopper un massacre. Trois guerres ont été qualifiées de cette façon : la Somalie en 1992, le Kosovo en 1999 et la Lybie en 2011. Dans les trois cas, c’était l’argument central. Mais le terme "humanitaire" a également été convoqué à de nombreuses autres reprises, par exemple en Afghanistan où le soulagement des souffrances, le progrès, l’humanitaire au sens le plus général, étaient extrêmement présents pour justifier la présence internationale.

Mais, selon votre analyse, cela s’est avéré un peu fallacieux…

Quand on regarde les motivations réelles des différents conflits qualifiés de « guerres humanitaires », on voit bien que l’intention du sauvetage n’est qu’une préoccupation rhétorique parmi bien d’autres beaucoup plus prosaïques. Pas forcément honteuses, d’ailleurs, si l’on prend le cas de la Somalie.

Mais je ne dirais pas la même chose de la Lybie qui, pour moi, est pour une grande partie une sorte de guerre privée de Nicolas Sarkozy et de l’émir du Qatar – guerre dans laquelle ils ont réussi par leur talent, leur énergie, à créer une coalition pour faire chuter le régime de Kadhafi. Tout cela, encore une fois, à partir de considérations privées, alors qu’ils auraient dû être au courant qu’on allait vers la catastrophe. Kadhafi était un dictateur, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais abattre ce dictateur, était-ce une façon d’accomplir la démocratie ? Certainement pas.

On aurait dû le savoir au moins depuis l’Irak, si ce n’est depuis l’Afghanistan soviétique des années 80 ou même le Vietnam américain. Toutes ces guerres impériales, coloniales, dites « émancipatrices », n’ont donné que des catastrophes, des massacres, des souffrances, des déchirements… Elles n’ont fait qu’aggraver des situations qu’elles prétendaient améliorer.

Pour quelles raisons ?

Premièrement, les populations ne sont pas spontanément démocratiques. Toutes les études historiques ou sociologiques le montrent : la démocratie est une construction au long cours, un processus, et elle s’apprend dans la progression de ce processus. Deuxièmement, une intervention armée à visée démocratique ne fait que prouver le contraire, c’est-à-dire que le pouvoir est au bout du fusil. Alors même que la démocratie, c’est la démilitarisation de la course pour le pouvoir. Ne serait-ce que pour ces deux raisons de nature très différentes, le doute n’est pas permis : une intervention armée ne peut pas installer la démocratie. Éventuellement, elle peut éliminer un tyran qui se serait emparé d’un pouvoir démocratique, face à une société qui ne demanderait qu’à rétablir la situation antérieure. Mais c’est tout à fait différent. La Lybie n’avait pas de précédent démocratique.

Cependant, vous dites ne pas être un adversaire systématique des interventions internationales. Dans quels cas cela vous paraît-il acceptable ?

Il n’y a qu’un seul critère à mon avis : le résultat. C’est au résultat qu’on juge une politique, pas aux intentions affichées. Il y a eu des situations où le résultat justifiait, a posteriori, des interventions qui pouvaient être compréhensibles a priori. À savoir, l’intervention britannique en Sierra Leone en 2000, et deux interventions datant de 1999 : le Kosovo et le Timore Oriental qui a conquis son indépendance à ce moment-là. Trois régions très différentes avec, néanmoins, deux caractéristiques communes. D’abord, il s’agit de petits territoires, permettant un contrôle assez facile avec des forces qui n’ont pas besoin d’être nombreuses. Ensuite, il y avait dans chacune de ces régions une force politique que l’on voulait soit défendre, soit mettre en place, mais qui préexistait à l’intervention ; par exemple, au Timore, une opposition nationale forte et légitime. Rien de tout ça n’existait en Irak, ni en Afghanistan ni en Lybie.

Y a-t-il des guerres justifiées sur le plan humanitaire ? mardi 18 avril, Amphi 1 du bâtiment Stendhal (Saint-Martin-d’Hères), entrée libre

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