La Grande Bellezza

ECRANS | L’errance estivale d’un écrivain qui n’écrit plus dans la Rome des fêtes et des excès. Derrière ses accents felliniens, le nouveau film de Paolo Sorrentino marque l’envol de son réalisateur, désormais au sommet de son inventivité visuelle et poétique, portant un regard à la fois cruel et plein d’empathie sur le monde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 mai 2013

De jour, un touriste asiatique fait un malaise en contemplant Rome depuis ses hauteurs ; de nuit, une fête orgiaque et débridée attire la faune des mondains romains. Cette bonne dizaine de minutes n'a rien à voir avec ce qu'on appelle traditionnellement une «exposition» au cinéma. C'est plutôt un poème filmique, sans dialogue et sans intrigue, où la caméra semble défier la gravitation.

Depuis Les Conséquences de l'amour, on connaît la virtuosité de Paolo Sorrentino, sa capacité à intensifier les sensations par un travail extrêmement sophistiqué sur les focales, les mouvements de caméra et un montage musical épousant l'humeur des séquences. Mais jamais il n'avait osé s'affranchir à ce point de la dramaturgie pour tenter une immersion non pas dans une histoire, mais d'abord dans un monde, pour restituer ses propres perceptions d'une ville dont il abhorre les excès et dont il adore la beauté.

Les inconséquences de l'amour

Ce qui est, peu ou prou, le sentiment de Jeb (Toni Servillo), autrefois auteur d'un roman culte (L'Appareil humain), devenu journaliste faute de mieux, et ayant poursuivi l'ambition d'être « le roi des mondains ». Quelque chose comme un lointain descendant de Mastroianni dans La Dolce Vita, dont La Grande Bellezza se veut une libre relecture contemporaine.

Jeb fête ses soixante-cinq ans sur sa terrasse somptueuse au milieu de sa petite troupe et de parfaits inconnus ; au réveil, il n'a pas que la gueule de bois, mais aussi l'impression que tout cela le conduit dans le mur, l'approche de la mort faisant ressurgir la vacuité profonde de son existence. Revient alors à la surface le souvenir d'un amour de jeunesse, qui le conduit à chercher cette « grande beauté » qui le poussera, peut-être, à écrire à nouveau.

La galerie de personnages croisés par Jeb offre à Sorrentino un angle particulièrement sarcastique pour évoquer les specimen romains contemporains : artistes égocentriques, maris goujats, jet-setteurs baratineurs, starlettes arrogantes, vieux beaux dépassés… On est d'abord un peu bousculé par ce défile de freaks que ni le héros, ni le cinéaste n'épargnent, jusqu'à cette première acmé du récit : le moment où Jeb dit ses quatre vérités à une camarade écrivain liée au parti communiste, dont il énonce sans reprendre son souffle les impostures et les renoncements. Mais cet abcès crevé, Sorrentino va se montrer beaucoup plus subtil. Le très critiqué This must be the place avait déjà cette qualité-là : il partait de stéréotypes avant de les faire imploser pour leur donner complexité et humanité. Ce chemin, de l'ironie à la tendresse, La Grande Bellezza le refait avec infiniment plus de lyrisme et d'émotion pure.

Trouver sa place

C'est une certaine vision du monde qu'affirme Sorrentino : ce que nous voyons de quelqu'un, c'est en premier lieu sa caricature superficielle ; la dépasser implique patience et bienveillance, goût de l'autre et mise en sourdine de soi. Ce n'est pas un hasard si la vraie charpente narrative de La Grande Bellezza n'est pas tellement l'itinéraire de Jeb, passe-plat magistral d'une couche à l'autre de la haute société romaine (de la bourgeoisie oisive à l'église décrépie en passant par l'aristocratie déchue), mais bien les propres trajets des personnages, même les plus secondaires, tous riches et forts, tous éclairant l'état de délabrement existentiel qui menace le héros.

On n'est pas près d'oublier ainsi cette hallucinante séquence où une petite fille projette en hurlant des pots de peintures sur une toile géante. On pense que le cinéaste se moque de l'art contemporain et de ses modes débiles ; mais la peinture achevée, sa réussite est indéniable. Car oui, même les artistes ridicules peuvent avoir du génie. En cela, Sorrentino se démarque des évidents échos felliniens qui parsèment son film. Il est plus terrestre, plus prosaïque que son glorieux aïeul, et si La Grande Bellezza vise la grande forme — de ses 140 minutes à ses instants de complète sidération visuelle — c'est en définitive pour restituer un moment éphémère, intime et fondateur.

Proust est abondamment convoqué tout au long du film, et c'est bien une madeleine sentimentale, sensuelle et juvénile, dont Jeb recherche le goût, goût de la beauté, mais aussi goût d'une certaine éternité. Abreuver de vin, de fêtes, de femmes et de courtisans, Jeb finit par accepter d'être un simple spectateur d'une vie qui n'apporte de réconfort que si on cesse de la presser comme un citron. C'est aussi la voie choisie par Sorrentino : d'abord un spectacle total, généreux, débordant dans tous les sens d'idées et de musiques, puis sa reproduction en miniature, à l'échelle de son protagoniste, qui a peut-être enfin trouvé sa place. Non pas au milieu des mondains ou au centre du monde, mais dans cet endroit secret qui s'appelle la mémoire.


La Grande Bellezza

De Paolo Sorrentino (It, 2h30) avec Toni Servillo, Luis Tosar...

De Paolo Sorrentino (It, 2h30) avec Toni Servillo, Luis Tosar...

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Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville.


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Dans la dernière ligne droite du festival, celle où l’on risque à tout instant la sortie de route, les organisateurs de ce Cannes 2011 ont eu la bonne idée de programmer un film qui s’appelle Drive. C'est logique et bienvenu, car le nouveau Nicolas Winding Refn, qu'on l'aime ou pas, a fait l'effet d'un shoot de red bull sur les festivaliers. Le cinéaste danois avait tenté une première fois l'aventure hollywoodienne avec Inside job (rien à voir avec le docu coup de poing sorti l'an dernier), dont l'échec public et critique l'ont renvoyé direct et la rage au cœur vers son pays natal. Depuis, entre la fin de sa trilogie Pusher, l'incroyable Bronson et le très personnel Valhalla Rising, Winding Refn est devenu un des cinéastes qui compte dans le paysage mondial. Mais Drive n'a rien d'un film personnel, c'est une commande ouvertement commerciale qu'il a reprise au pied levé et sur laquelle il a pu déverser sa cinéphilie et son incontestable talent de metteur en scène. On y suit un cascadeur de cinéma qui, la nuit tombée, devient chauffeur pour des hold-ups millimétrés. Un super-héros à l'envers, particulièrement taciturne et insondable, qui derrière sa voix douce et son blouson élimé ca

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Il Divo

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François Cau | Jeudi 18 décembre 2008

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Un saisissant travelling avant accompagne un premier soliloque. Giulio Andreotti (Toni Servillo, sidérant) y évoque avec son flegme terrifiant l’ironie de sa destinée professionnelle : il aura survécu à tous ceux qui le laissaient pour mort politiquement, avec pour seule séquelle ces migraines qui lui valent d’avoir le visage orné d’aiguilles d’acupuncture. En un plan d’une évidence formelle terrassante, Sorrentino fait mine de désacraliser son héros pour mieux asseoir sa redoutable rhétorique. La machine esthétique peut alors s’emballer : la mélodie imparable du Toop Toop de Cassius se fait entendre, accompagne un faux générique où les séquences de meurtres perpétrés par la mafia s’enchaînent à un rythme vertigineux. Vient ensuite, en addendum de ce premier puzzle visuel que le film reconstituera au fil des événements, la présentation du “courant andreottien“ - des politicards improbables, filmés comme les membres d’un gang, discrets sifflotements “leoniens“ à l’appui. En une bobine à peine, Paolo Sorrentino s’empare d’une matière narrative complexe (les dessous de la politique italienne des trente dernières années, ni plus ni moins !) et la transfigure en un matériau cinématog

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