"Steve Jobs" : Boyle et Sorkin réinventent le biopic

ECRANS | Après s’être notamment égaré en racontant les tribulations gore d’un randonneur se sciant le bras pour survivre (“127 heures”), Danny Boyle avait besoin de se rattraper. Il fait le job avec une évocation stylisée du patron d’Apple, première super-pop-star économique du XXIe siècle. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

« Penser “différent” »… Érigé en précepte par Steve Jobs lui-même, le slogan exhortant à la rupture créative et intellectuelle semble avoir guidé le scénariste Aaron Sorkin et le réalisateur Danny Boyle dans ce travail d'adaptation de la biographie (autorisée) du charismatique fondateur d'Apple : un pavé signé par Walter Isaacson détaillant par le menu l'existence de Jobs et listant les innovations à mettre à son actif. Plutôt que de se lancer dans une illustration chronologique standard, visant l'exhaustivité en suivant le sempiternel et prévisible « sa vie, son œuvre », l'un et l'autre ont emprunté un chemin de traverse.

Jobs ayant été, au-delà de toutes les controverses, une manière de stratège imposant sa vision d'une réalité distordue (et finalement, modelant la réalité à ses désirs), Sorkin et Boyle lui ont donc taillé un écrin biographique hors norme. Pour le cinéaste, cela passait par l'abandon de marques de fabrique virant au tic, comme les effets de montage épileptoïdes ou le recours à une bande originale utilitaire, marqueur temporel ou folklorique. Pour l'auteur du script, par la conception d'une sorte de mise à jour logicielle du biopic traditionnel – on est las de ce mode ancien.

Un sursaut nécessaire dans l'art de dépeindre une vie à l'écran, aussi décisif que le passage de l'hagiographie lénifiante d'antan à la biographie objective et nuancée, et qui aboutit à cette évocation épurée, ce concept minimaliste de biopic ultra-métonymique. Car ici, trois instants-clés suffisent à croquer l'homme à la pomme ; trois moments décisifs qui, non seulement, ont bouleversé sa trajectoire personnelle, mais infléchi la destinée de son entreprise – voire, par ricochet, la société de consommation.

Strict jusqu'au trognon

Trois actes se déroulant en temps réel sans donner pour autant une impression de théâtre filmé. Chacune des séquences composant Steve Jobs se situe en effet dans les coulisses d'un de ces lancements (Macintosh 1984, NeXT 1988, iMac 1997) dont le PDG était friand, et durant lesquelles il se plaçait à côté de ses nouveautés électroniques, sous les feux des projecteurs. Des événements spectaculaires contribuant à édifier la statue du Jobs convivial dealer de jouets magiques et futuristes ; à lui conférer un statut de star du nouveau siècle. Au point, d'ailleurs, qu'il finit par en adopter rituels et attributs – telle son immuable garde-robe. N'étaient ces satanés ordinateurs, on croirait partager l'intimité d'une vedette des planches avant sa représentation, entre Opening Night (1978) de Cassavetes et Birdman (2015) de Iñarritu !

Saturée d'adrénaline, labourée par les techniciens effectuant les ultimes réglages précédant le lever de rideau, cette ambiance de frénésie contenue catalyse la cristallisation des contentieux et l'expression des secrets relégués dans le filigrane des jours ordinaires. Au cours de longs échanges, éraflés par de brefs flash-backs surgissant comme des gifles, Jobs solde ses comptes avec ses proches : son ex-compagne et mère de sa fille Lisa (longtemps non reconnue), son ancien alter ego Steve “Woz” Wozniak ou encore John Sculley, le PDG qu'il avait débauché de Pepsi et qui le vira.

Ceux-ci apparaissent soit comme des pions servant son ambition de perfection, soit comme des obstacles l'entravant – les machines ne sont donc pas seules à raisonner en mode binaire. Parano, mégalo et obsessionnel, Jobs ne s'embarrasse d'aucune considération affective, excepté lorsqu'il s'agit de sa fille : l'écho de sa propre jeunesse d'enfant adopté, combiné aux injonctions de la justice et de sa garde rapprochée, le poussent à lui délivrer des preuves d'amour. Mais il n'y parvient que d'une manière geek, c'est-à-dire logoté d'une pomme.

Supposé ne montrer que les montées au pinacle du capitaine d'industrie, Steve Jobs révèle en creux les faillites d'un individu incapable d'entretenir un lien humain, ne s'accomplissant qu'à travers l'harmonie rassurante et symétrique d'un appareil designé par ses soins. D'un être, enfin, qui eût sans doute aimé rêver de moutons électriques, mais que la maladie rappela ironiquement à sa condition humaine et organique…

Des pépins avant la pomme

Aussi froidement splendide que méthodiquement réalisé, Steve Jobs revient pourtant de loin, la phase de pré-production ayant connu plus de plantages qu'un système d'exploitation en bêta-test. Initialement, Aaron Sorkin et David Fincher auraient dû reformer la paire gagnante de The Social Network (2010). Mais le cinéaste quitta rapidement le projet, mécontent de se voir imposer Christian Bale comme interprète principal par les studios. Une noria de quadra bankable se succéda pour reprendre le rôle (de Di Caprio à Bradley Cooper), lequel échut à Michael Fassbender, pas le plus ressemblant, mais pas le moins habité non plus : ici c'est l'intensité qui prime, la faculté à susciter l'identification ; non à contrefaire l'original par des mimiques.

La logique commanderait que Sorkin rempile et poursuive son De viris illustribus de la Silicon Valley. Après le portrait vitriolé du fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, manque encore à son tableau de chasse une geste "microsoftienne". Ses talents d'auteur seraient mis à rude épreuve dans cet exercice, tant il paraît peu crédible de représenter le binoclard rachitique Bill Gates en preux chevalier conquérant. Quoique, dans une comédie, incarné par Woody Allen…

Steve Jobs, de Danny Boyle (É.-U., 2h02), avec Michael Fassbender, Kate Winslet, Seth Rogen, Jeff Daniels…


Steve Jobs

De Danny Boyle (ÉU, 2h02) avec Michael Fassbender, Kate Winslet...

De Danny Boyle (ÉU, 2h02) avec Michael Fassbender, Kate Winslet...

voir la fiche du film


Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Yesterday" : all you need is The Beatles

ECRANS | Un musicien sans succès se retrouve seul au monde à connaître le répertoire des Beatles et se l’approprie : sa vie change alors radicalement. Après "Steve Jobs", Danny Boyle reste dans l’univers Apple pour cette fable morale, musicale et nostalgique aux inspirations multiples.

Vincent Raymond | Lundi 1 juillet 2019

Jack Malik (Himesh Patel) a du succès à la guitare auprès de ses amis ; un peu juste pour vivre de ses chansons. Une nuit, un accident mystérieux le laisse le visage en vrac et riche d’un trésor : il s’est réveillé dans un monde où les Beatles n’ont jamais existé. Et lui seul connaît leurs chansons… Quel musicien n’a jamais rêvé (ou cauchemardé) connaître le sort de Jack Malick ? Puisque les Beatles, aux dires de John Lennon en 1966, étaient « plus populaires que Jésus », cela équivaudrait-il à se retrouver en position mosaïque, recevant les Tables de la Loi ? Débordant largement du registre musical, l’influence du groupe a été – et demeure – telle dans la culture contemporaine pop que son effacement pourrait légitiment causer un hiatus civilisationnel. Le postulat de départ est intellectuellement séduisant et, surtout, réjouissant pour les amateurs des Quatre de Liverpool. Ils savourent non seulement la renaissance du catalogue entier, mais ont droit en bonus à des surprises moins prévisibles et plus authentiquement émouvantes que celles parfumant d’habitude les biopics musicaux. Face A : Love me doux Le scénar

Continuer à lire

"X-Men : Dark Phoenix" : 50 nuances de Grey

ECRANS | De Simon Kinberg (ÉU, 1h40) avec James McAvoy, Sophie Turner, Michael Fassbender…

Vincent Raymond | Mercredi 5 juin 2019

1992. Partie avec les X-Men à la rescousse d’astronautes en détresse, Jean Grey est submergée par un magma cosmique qui déchaîne ses pouvoirs en puisant dans les aspects obscurs de son passé. Incontrôlable et dangereuse, elle rejette Xavier et compte sur l’aide de Magneto… L’absence de Bryan Singer, mis à l’index pour des accusations d'agression sexuelle, serait-elle à déplorer ? Force est de reconnaître que l’avance prise par la bande à Xavier sur la troupe de Stark a fondu comme la calotte polaire : la vitesse déployée par les Avengers dans le diptyque habité par Thanos a rattrapé et ordonné l’accumulation foutraque (parfois poussive) qui diluait les enjeux à force de tonalités divergentes. Limitant ses spin-off aux aventures de Wolverine (achevées en apothéose dans Logan), voire à l’inclassable Deadpool, les X-Men avaient pour eux une cohérence globale, conséquence directe des schémas narratifs reposant sur des oppositions duelles (Xavier contre Magneto, humanité contre mutants…) ; de bonnes rivalités bipolaires fondées sur des présupposés manichéens ainsi que sur la puissance du psychisme, de l’affect, de la télékinésie… Un équilibre binai

Continuer à lire

"Séduis-moi si tu peux !" : secrétaire très particulier

ECRANS | De Jonathan Levine (ÉU, 1h56) avec Charlize Theron, Seth Rogen, O'Shea Jackson Jr.…

Vincent Raymond | Mardi 14 mai 2019

Reporter talentueux mais un peu trop intègre, Fred démissionne quand un magnat pourri rachète son journal. Au même moment, Charlotte Field, la secrétaire d’État visant la Maison Blanche, recherche une plume. Coup de bol, elle a été la baby-sitter de Fred quand il était ado… Actualisation d’un thème hollywoodien ô combien classique (le mariage de la carpe et du lapin ou, plus prosaïquement, de la belle et la bête), ces retrouvailles sont conformes à ce que l’on peut espérer, compte tenu de la présence glamour de Charlize Theron et de celle, plus transgressive, de Seth Rogen : une charmante comédie sentimentale, relevée d’une sauce façon Farrelly – on vous passe l’ingrédient principal. À l’inévitable romance permettant à Madame Parfaite (modèle de luxe, avec élégance incarnée) de fendre l’armure et à Monsieur Tout-le-monde (version très hirsute) de quitter sa posture d’adolescent rebelle, s’ajoutent les possibilités de comédie offertes par le contexte politico-médiatique, dans les coulisses d'une Maison Blanche occupée par un clown moins intéressé par la conduite de la Nation que les directives de ses donateurs ou sa future re

Continuer à lire

"The Disaster Artist" : le fort minable James Franco

ECRANS | de et avec James Franco (ÉU, 1h44) avec également Dave Franco, Seth Rogen…

Vincent Raymond | Lundi 5 mars 2018

Narré du point de vue de Greg Sestero, apprenti acteur fasciné par l’excentrique Tommy Wiseau, son condisciple en cours de théâtre, The Disaster Artist raconte comment ce dernier écrivit, produisit et dirigea The Room (2003), un drame si mauvais qu’il fut sacré nanar culte. Hollywood suit à sa façon le dicton "léché, lâché, lynché" : à l’envers. En clair, une personnalité qui se ridiculise ou déchaîne la vindicte populaire devient, après une nécessaire phase de purgatoire, le substrat idéal pour un film – l’alchimie des studios transformant le vil plomb du réel en or au box-office. Souvent réservés aux politiques (Nixon, Bush), récemment à la patineuse Tonya Harding, ces biopics volontiers endogènes puisent ainsi dans la masse insondable des casseroles californiennes. On se souvient que Ed Wood (1994) avait permis à Burton non seulement payer un tribut sincère au roi de la série Z, mais de participer à sa postérité. The Disaster Artist ne pe

Continuer à lire

"La Montagne entre nous" : cousu de fil blanc (comme neige)

ECRANS | de Hany Abu-Assad (E.-U., 1h47) avec Kate Winslet, Idris Elba, Beau Bridges…

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Trop pressée pour attendre, une photojournaliste sur le point de se marier convainc un médecin d’affréter un avion de tourisme afin de rentrer au plus vite. Mais leur appareil s’écrabouille en altitude… Bonne nouvelle : après trois semaines à suer de la crasse dans la neige, à frôler la gangrène acétonobutylique et à manger des racines, Kate Winslet a des sous-vêtements immaculés, la peau lisse et le poil soyeux dans les bras de Mistre Freeze. Cela bien qu’elle souffre d’une sévère déshydratation – mais elle a quand même eu la veine de s’abîmer au milieu de nulle part avec un chirurgien célibataire à son goût, capable de fabriquer une perfusion à partir d’un vieux tuyau et d’un sac en plastique. Aventureux mixte de film catastrophe et de romance (deux catégories de films destinées à rapprocher les couples de spectateurs·trices dans les salles), La Montagne entre nous réussit sa séquence d’accident, particulièrement immersive. La suite est tellement cousue de fil blanc comme neige qu’on aimerait presque être surpris par une issue tragique. Malheureusement, tout se termine vraiment trop bien.

Continuer à lire

"Song To Song" : Terrence Malick, toujours une note au-dessus

ECRANS | Retour à une forme plus narrative pour le désormais prolifique Terrence Malick, qui revisite ici, avec des grands noms (Natalie Portman, Ryan Gosling, Michael Fassbender, Rooney Mara...), le chassé-croisé amoureux dans une forme forcément personnelle et inédite.

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Deux hommes, deux femmes : leurs histoires d’amour et professionnelles, croisées ou réciproques dans l’univers musical rock d’Austin… Après le sphérique et autoréférenciel Voyage of Time (amplification des séquences tellurico-shamaniques de Tree of Life façon poème mystique à liturgie restreinte), le réalisateur Terrence Malick renoue avec un fil narratif plus conventionnel. Avec ce que cela suppose d’écart à la moyenne venant du réalisateur de À la Merveille. Song To Song prouve, si besoin en était encore, que ce n’est pas un argument qui confère à un film son intérêt ou son originalité, mais bien la manière dont un cinéaste s’en empare. Le même script aurait ainsi pu échoir à Woody Allen ou Claude Lelouch (amours-désamours chez les heureux du monde et dans de beaux intérieurs, avec les mêmes caméos de Val Kilmer, Iggy Pop, Patti Smith), on eût récolté trois films autant dissemblables entre eux que ressemblants et identifiables à leur auteur. Persistance de la mémoire En deux heures bien tassées, Malick nous offre ici un foisonnement visuel rare : un enchaînement vertigineux d

Continuer à lire

Avec "Alien : Covenant", la bête immonde est de retour

ECRANS | Après une patiente incubation, Ridley Scott accouche, avec "Alien : Covenant", de son troisième opus dans la vieille saga "Alien" (débutée en 1979), participant de son édification et de sa cohérence. Cette nouvelle pièce majeure semble de surcroît amorcer la convergence avec son autre univers totémique, "Blade Runner". Excitant.

Vincent Raymond | Mardi 9 mai 2017

Avec

L’ouverture d’Alien : Covenant se fait sur un œil se dessillant en très gros plan. Ce regard tout neuf et empli d’interrogations est porté par l’androïde David, création du milliardaire Peter Weyland. Aussitôt s’engage entre la créature et son démiurge une conversation philosophique sur l’origine de la vie, où affleure le désir de la machine de survivre à son concepteur. L’image mimétique d’un instinct de survie, en quelque sorte. Cet œil inaugural, immense et écarquillé, reflétant le monde qui l’entoure, fait doublement écho non à Prometheus, préquelle de la saga sorti en 2012, mais à l’incipit de Blade Runner (1982) du même Ridley Scott. L’œil y apparaît pareillement, pour réfléchir un décor futuriste et comme miroir de l’âme : c’est en effet par l’observation des mouvements de la pupille lors du fameux test de Voight-Kampff que l’on parvient à trier les authentiques humains de leurs simulacres synthétiques, les "répliquants". Le David

Continuer à lire

"T2 Trainspotting" : l'honnête retour des héro(ïnomane)s

ECRANS | Vingt ans après avoir entubé son monde dans "Trainspotting", Mark (Ewan McGregor) règle ses dettes avec les intérêts. Quant au réalisateur Danny Boyle, il fait sagement fructifier le capital sympathie de ses défoncés en dealant du shoot visuel et sonore aux quadras nostalgiques de leurs vingt ans. Une honnête rechute.

Vincent Raymond | Vendredi 24 février 2017

Saisi par le remords (entre autres impérieuses raisons), Mark Renton quitte sa planque d’Amsterdam et retourne à Édimbourg où Sick Boy semble prêt à tout lui pardonner, à condition qu’il l’aide à ouvrir un bordel. Mais le pire est à craindre : Begbie s’est évadé de prison… Souvent, la suite tardive d’un succès "générationnel" se révèle honteuse ou paresseuse – on s’abstiendra, par charité, de rappeler les exemples des Inconnus, des Bronzés, de Trois Hommes et un couffin ou de tant d’autres merveilles. Montées pour de mauvaises raisons (aisément d€vinabl€$), elles déçoivent leurs fans transis, qui n’osent pas s’avouer désappointés devant le naufrage de leurs illusions. Sans scintiller ni déchoir, Trainspotting 2 peut se targuer d’être une "bonne" suite. On se ca(l)me ! Danny Boyle donne ce qu’ils attendent à ses clients : il prolonge les péripéties de sa bande presque assagie de junkies en usant d’une intriguette prétexte à une suite de sketches parfois réussis – la méthode a jadis fait ses preuves dans les Don Camillo. Il ne se risque pas à la surenchère trash ou destroy ; le ferait-il qu’il tom

Continuer à lire

"À ceux qui nous ont offensés" : fiche le camp !

ECRANS | de Adam Smith (É-U., 1h39) avec Michael Fassbender, Brendan Gleeson, Lyndsey Marshal…

Vincent Raymond | Mardi 28 février 2017

Colby Cutler règne en parrain despotique sur les siens, commanditant casses et larcins à tout va. Las de cette existence hors-la-loi, son fils Chad s’apprête à quitter sa roulotte avec femme et enfants pour se fixer dans une maison en dur. Mais Colby n’a pas l’intention de le laisser partir… Après Brad Pitt dans Snatch, voici Michael Fassbender en nouvelle incarnation du Gitan britannique – rien à voir avec leurs cousins du continent, souvent représentés de manière moins glamour chez Kusturica ou Gatlif. Ce constat mis à part, les problématiques rencontrées par cette population au Royaume-Uni sont identiques : pilote chevronné voulant se ranger des voitures, Chad goûte à l’ostracisme lorsqu’il s’aventure hors du clan. Un rejet que subit également sa progéniture, au grand bonheur de Colby : croyant à une forme de déterminisme social, un statu quo renforce son emprise sur le groupe. Film complexe, multiple, À ceux qui nous ont offensés marie à la fois le drame aux reflets shakespeariens et le polar sec, que rythment les courses-poursuites en bagnoles hurlantes et les dialogues au phrasé tourmenté, chahuté par

Continuer à lire

"Assassin’s Creed" : game over

ECRANS | Le jeu vidéo culte trouve une nouvelle vie au cinéma grâce à Justin Kurzel et des stars comme Michael Fassbender, Marion Cotillard ou encore Jeremy Irons. Sauf que cette vie-là tombe totalement à plat.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Censé être exécuté par injection, Cal se réveille dans une étrange institution où des scientifiques l’incitent à plonger dans sa mémoire génétique afin de trouver le moyen d’éradiquer à jamais toute pulsion de violence chez l’Homme. Héritier d’une séculaire guilde, les Assassins, adversaires immémoriaux des Templiers, Cal va affronter son passé… et le présent. Dans cette histoire où deux vilaines sectes s’entretuent à travers les âges pour contrôler l’humanité, difficile de comprendre laquelle est la moins pire – laissons aux complotistes le soin de les évaluer selon leurs critères tordus. Difficile aussi, d’y trouver son content en terme d’originalité spectaculaire : à force d’en garder sous la pédale pour alimenter d’hypothétiques suites, les films d’action peinent à se suffire à eux-mêmes ; d’épiques, ils deviennent elliptiques. Badaboum Son origine vidéoludique devrait irriguer Assassin’s Creed de trouvailles visuelles, le rendre aussi innovant et immersif qu’un Christopher Nolan des familles. Las ! Justin Kurzel ne fait qu’enquiller bastons chorégraphiées et combats de sabres pour yamakasi en toile d

Continuer à lire

Michael Fassbender : « Je ne suis pas un gamer »

ECRANS | Après avoir campé dans "Steve Jobs" un créateur d’ordinateur, Michael Fassbender endosse pour l’adaptation du jeu vidéo "Assassin’s Creed" le double rôle de Cal et d’Aguilar, coiffant en sus la casquette de coproducteur. Il mise gros jeu…

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Michael Fassbender : « Je ne suis pas un gamer »

Êtes-vous à la base adepte des jeux vidéo ? Je ne suis pas un gamer, mais je me suis mis à Assassin’s Creed après avoir accepté d’entrer dans ce projet – par respect pour les gens d’Ubisoft d’une part, de l’autre parce que j’avais envie de connaître ce monde qu’ils avaient créé et qu’ils m’avaient tellement bien expliqué. Pour m’inspirer également de la "physicalité" du personnage que je devais interpréter, dans ses mouvements pour les combats, dans sa pratique du parkour… Mais je ne suis pas le seul à m’être totalement immergé dans cet univers : ma partenaire de jeu Ariane Labed a été plutôt hardcore dans sa préparation : elle allait tellement fort dans les combats avec les cascadeurs qu’elle a fini avec la main en sang ! Votre personnage est amené à puiser au fond de sa "mémoire génétique". Avez-vous déjà éprouvé ce besoin pour les besoins d’un rôle ? Je suis pas sûr que cela soit le cas. En général, j’interprète à l’écran des personnages existant ou ayant existé ; je puise alors des informations sur eux en regardant des vidéos sur Youtube ou en lisant des livres qu’ils ont écri

Continuer à lire

"Sausage Party" : voulez-vous consommer avec moi ce soir ?

ECRANS | L’intenable comédien et réalisateur canadien Seth Rogen, ici coscénariste, imagine un monde où les aliments d’un grand magasin vivent heureux dans la chaste attente du Paradis. Jusqu’à ce qu’une saucisse impatiente de fourrer (sic) un petit pain ne découvre leur funeste destinée. Scabreux, grossier, incorrect, inégal, ce film d’animation ne manque décidément pas de qualités…

Vincent Raymond | Lundi 28 novembre 2016

Parents, tenez vos enfants à distance de ce film ! Non qu’ils risquassent d’en sortir traumatisés, mais vu que la plupart des gags se situent en-dessous de la ceinture (donc leur passant au-dessus du crâne), vous vous exposez à devoir répondre à des questions incongrues toutes les cinq secondes (« – Elle fait quoi, la saucisse, dans le trou du bagel ? Et la madame pain à hot dog, pourquoi elle a un collier de perles dans les fesses ? »). De toutes façons, ils peineront à entrer : la commission de classification des œuvres cinématographiques a restreint l’accès aux plus de 12 ans, et le bon goût le limite aux amateurs de VO – sinon, c’est la sanction Hanouna en VF. Sausage, comme des images Nanti de ce héros aussi explicite que turgescent, Sausage Party s’ouvre sur un boulevard de grivoiseries (et se conclura sur une "orgie" alimentaire), en enchaînant les propos orduriers au sous-texte sexuel, pour bien rappeler le contexte du film d’animation transgressif. Mais l’enrobage cul laisse vite la place à une subversion plus forte encore : l’assimilation des religions à une imposture, une sorte de conte destiné à endormir des es

Continuer à lire

"X-Men : Apocalypse" : le boss, c'est Bryan Singer !

ECRANS | En mettant ses mutants aux prises avec le premier d’entre eux, Apocalypse, Bryan Singer boucle une seconde trilogie des X-Men épique. Et montre que, de tous les réalisateurs de productions Marvel déferlant sur les écrans ces temps-ci, c’est bien lui le patron.

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Lorsqu’une franchise achemine sur les écrans son huitième opus en seize années d’existence, le plus docile et bienveillant des spectateurs est fondé à émettre quelques inquiétudes quant à la pertinence du film. Heureusement, il existe des exceptions ; des sagas parvenant à coups de rebondissements intrinsèques à dépasser le stade de la “suite” et de la resucée, sachant se réinventer ou créer une singularité – James Bond en est un parangon. Dans le vaste univers Marvel (en expansion continue), la tradition (du tiroir-caisse) impose à une série de se développer par ramifications autour de ses personnages-phares, puis de faire tabula rasa en lançant un reboot… tout en s’affadissant. Sauf pour X-Men, îlot d’exception dans un océan tanguant vers les rivages du morne ordinaire. Oh, cela ne signifie pas que l’ensemble de l’octalogie mérite d’être portée aux nues (un ventre mou modelé par Brett Rattner et Gavin Hood la plombe), mais elle présente, outre sa remarquable longévité, une capacité à absorber ses propres spin-off (Wolverine) et reboots (

Continuer à lire

"Dalton Trumbo" : plaisir gourmand pour cinéphiles

ECRANS | de Jay Roach (E.-U., 2h04) avec Bryan Cranston, Diane Lane, Helen Mirren…

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Vissé à sa machine à écrire, l'écrivain, scénariste et réalisateur américain Dalton Trumbo a signé parmi les plus grandes pages du cinéma hollywoodien (Vacances romaines, Spartacus, Exodus…). Mais il a aussi mené une vie personnelle et citoyenne romanesque. Le biopic que lui consacre Jay Roach, avec Bryan Cranston (Walter White dans la série Breaking Bad), relate le parcours de ce blacklisté haut en couleur, qui défia la chasse aux sorcières en industrialisant l’écriture sous prête-noms et glanant des Oscars à la barbe de McCarthy et de ses séides. S’il est enlevé et jouissif, à l’image du personnage, le film n’est qu’un instantané de son existence. Il se penche uniquement sur la période aussi conflictuelle qu’héroïque de l’après-guerre (Trumbo auteur reconnu et installé, a déjà publié Johnny Got His Gun), et fait l’impasse sur la fin de sa carrière (son passage à la réalisation avec Johnny Got His Gun). Un plaisir gourmand pour les cinéphiles, ravis de naviguer dans les coulisses hollywoodiennes parmi les légendes (sont ici convoqués Otto Preminger, John Wayne…) et un joli tour de force pour l’auteur de la série Austin Powers qui m

Continuer à lire

Aconit, paradis geek grenoblois

ACTUS | Alors que le film "Steve Jobs" est toujours sur les écrans, on s’intéresse à l’association grenobloise Aconit, qui se présente comme « un conservatoire de l’informatique et de la télématique ». Après plus de dix ans dans des locaux trop petits, elle est à la recherche d’un nouveau lieu à la hauteur de sa collection de plus de 2500 pièces. Charline Corubolo

Charline Corubolo | Mardi 1 mars 2016

Aconit, paradis geek grenoblois

En 2013, le magazine Américain Forbes classait Grenoble au cinquième rang des villes mondiales de l'innovation : une belle performance due à un pôle technologique d'importance. Mais pour en arriver là, il a fallu construire l'avenir sur les bases du passé. Ces bases, l’association Aconit (acronyme d'Association pour un conservatoire de l'informatique et de la télématique) se charge de les récolter depuis 1985 afin de rassembler un patrimoine matériel et intellectuel significatif de l’évolution numérique : 2500 machines uniques allant du boulier aux derniers Macs, en passant par les minitels, les trieuses, les tabulatrices... Une véritable caverne d'Ali Geek constituée de dons, malheureusement peu mise en valeur. Installés rue Joseph Rey, les locaux ressemblent au placard d’Harry Potter. Des conditions de conservation et de présentation qui sont loin d'être idéales, que ça soit pour les machines comme pour le public, les visites étant limitées à six personnes à la fois. Aconit needs you « On a l'une des plus grandes collections d'Europe mais on est à l'étroit » explique Antoine Ho

Continuer à lire

Avant Danny Boyle, les autres Steve Jobs sur écran

ECRANS | Alors que sort ce mercredi 3 février le très attendu "Steve Jobs" de Danny Boyle, retour sur la figure du boss d'Apple dans les films de cinéma ou de télévision, que ça soit dans des fictions ou des documentaires.

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Avant Danny Boyle, les autres Steve Jobs sur écran

Mélange de coups d’éclat, d’échecs cinglants, d’incessantes résurrections professionnelles et de drames personnels, la vie du fondateur d’Apple était de nature à inspirer les esprits romanesques – d’autant plus titillés par son culte maladif du secret et son art consommé d’une communication maîtrisée. Hollywood ne pouvait rester indifférent à cette poule aux œufs, ou plutôt aux pommes d’or. Le petit écran fut le premier à s’intéresser au phénomène avec Les Pirates de la Silicon Valley (1999) de Martyn Burke, tourné juste après le retour gagnant de Jobs aux manettes de la firme de Cupertino. Racontant sur un mode semi-drolatique l’émergence d’une nouvelle industrie, ce téléfilm se centre sur le portrait croisé des deux frères ennemis Bill Gates (Anthony Michael Hall) et Steve Jobs (Noah Wyle, le Dr Carter de la série Urgences). L’orignal apprécia tellement la performance qu’il invita Wyle à l’imiter à ses côtes, sur la scène de l’Apple Expo 2000. Jobs eut aussi droit à de nombreuses parodies ; la plus fameuse sous les traits de Steve Mobbs, patron de Mapple en 2008 dans l’épisode Les Apprentis Sorciers de la série

Continuer à lire

Les Jardins du Roi

ECRANS | De et avec Alan Rickman (Ang-Fr-ÉU, 1h57) avec Kate Winslet, Matthias Schoenaerts…

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Les Jardins du Roi

Immense acteur, aussi mythique pour avoir joué les terroristes dans Piège de cristal que les patrons romantiques dans Love actually, Alan Rickman s’essaie ici à la mise en scène, et démontre que l’on ne s’improvise pas si facilement réalisateur. À travers la romance Louis XIV entre Le Nôtre et Madame de Barra, dont les idées audacieuses séduisent ce partisan du jardin à la Française, Rickman se contente d’aligner les clichés dans un académisme de tous les instants. Les personnages sont tellement brossés à gros traits, leurs conflits tellement insistants (le fantôme de l’enfant qui revient toutes les dix minutes à l’écran, franchement…) que l’on sait au bout d’une demi-heure où et comment tout cela va se terminer. Condamner à subir ce navet insignifiant, on a tout loisir de se poser quelques questions : pourquoi Matthias Schoenaerts et ses cheveux longs (perruque ?) s’enfonce-t-il à ce point dans l’inexpressivité ? Et surtout, pourquoi Rickman a-t-il choisi de diriger ses comédiens en leur faisant dire leurs répliques comme des escargots sous Lexomil, lenteur insupportable qui rallonge le film d’au moins vingt bonnes minutes ? Est-ce l’image qu’il a de

Continuer à lire

Frank

ECRANS | De Lenny Abrahmson (Irl, 1h35) avec Michael Fassbender, Domhnall Gleeson, Maggie Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Frank

Quelque part en Irlande, Jon, un jeune musicien, rêve de rock et de gloire, mais végète chez ses parents. Le hasard le met sur la route d’un groupe avant-gardiste dont le claviériste vient de devenir fou ; Jon le remplace au pied levé et découvre, médusé, que le chanteur ne se montre qu’avec une énorme tête en carton-pâte sur scène… mais aussi en privé ! Frank est-il un génie torturé ou un as du buzz post-Daft punk ? Et, par conséquent, Frank-le film est-il une comédie sarcastique ou un hommage à ces doux dingues qui ont construit la légende du rock’n’roll ? Difficile de trancher au départ, tant Abrahamson brouille les pistes, fidèle à un certain esprit de la comédie british qui force le trait de la caricature tout en l’adoucissant d’un sirop émotionnel qu’on sent souvent sincère. Mais il n’arrive jamais à résoudre cette contradiction de base : peut-on faire un film aussi calibré et normé sur des personnages à ce point en dehors des clous, refusant à tout prix de vendre leur âme au "music business" ? Frank pose par ailleurs une autre question, fondamentale pour quiconque s’intéresse à un si grand acteur : Michael Fassbender est-il magnétique de

Continuer à lire

X-Men : Days of future past

ECRANS | Pour son retour à la mythologie X-Men, Bryan Singer signe un blockbuster stimulant visuellement, intellectuellement et politiquement, où il se plaît à courber l’espace et le temps, dans sa narration comme dans la chair de ses plans. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

X-Men : Days of future past

Un futur dévasté, peuplé de camps et de charniers, où humains et mutants sont ensemble victimes de robots (les « sentinelles ») capables d’imiter les éléments et les métaux ; et l’Amérique des années 60, encore traumatisée par la mort de Kennedy et en pleine crise du Vietnam, où Nixon développe sa politique réactionnaire et où les mutants commencent à se structurer en mouvement révolutionnaire. Le défi de ce X-Men : Days of future past consiste à replier le futur sur le passé en une seule temporalité fictionnelle, enjambant le présent qui avait été celui de la première trilogie et dont Bryan Singer avait su tirer de stupéfiants blockbusters engagés et personnels, bourrés de sous-textes et développant ses personnages comme autant d’icônes de la culture populaire. Ce nouveau volet, qui marque son retour aux manettes mais aussi en grande forme après les déconvenues Superman et Jack le chasseur de géants, en ajoute une poignée dès son ouverture, impressionnante. Au milieu d’un décor en ruine, une mutante aide ses camarades à combattre les sentinelles en creusant des brèches spatio-temporelles qui forment autant de trouées visuelles à l’int

Continuer à lire

Last days of summer

ECRANS | De Jason Reitman (ÉU, 1h51) avec Kate Winslet, Josh Brolin…

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

Last days of summer

Chronique antidatée années 80 d’un jeune garçon qui voit sa mère, un peu dépressive, retrouver le goût de la vie et des tartes à la pêche en hébergeant un taulard en fuite, puis en tombant amoureuse de lui, Last days of summer tente un étrange croisement entre le mélo à oscars et la production Amblin / Spielberg, référence assumée dans les posters accrochés aux murs de l’ado. La greffe ne prend pas vraiment, notamment dans la laborieuse exposition du film, où tout semble factice et artificiel, à commencer par le brusque syndrome de Stockholm qui voit la maman succomber aux charmes du bad guy sexy qui la séquestrait une scène auparavant. La suite est plus intéressante, et Jason Reitman, cinéaste sans personnalité qui adapte son artisanat en fonction des scénarios qu’il illustre, réussit à attraper quelque chose de l’émoi adolescent et de ses troubles pulsions, ainsi qu’un petit parfum mélancolique qui ne sauve pas le film de l’anodin, mais l’empêche de sombrer dans l’ennui. Christophe Chabert

Continuer à lire

Divergente

ECRANS | De Neil Burger (ÉU, 2h19) avec Shailene Woodley, Theo James, Kate Winslet…

Christophe Chabert | Mardi 8 avril 2014

Divergente

Comme le premier Hunger games, Divergente se veut un blockbuster qui expliquerait la lutte des classes aux adolescents. Dans un futur proche après une guerre dont on ne connaît ni l’ampleur ni le motif, Chicago, coupé du reste des États-Unis, a instauré la paix en divisant ses citoyens en cinq castes, le pouvoir étant délégué aux « altruistes », la police aux « audacieux », la science aux « érudits »… Leurs enfants doivent passer un test pour déterminer s’ils resteront dans leur clan ou pourront en incorporer un autre. Mais Beatrice, fille de dignitaires altruistes, est une « divergente », c’est-à-dire qu’elle possède les aptitudes pour les intégrer tous. Le scénario lui fait faire un choix incompréhensible et surtout plombant pour sa portée politique : elle quitte les progressistes pour aller chez les fachos virils. C’est évidemment pour assurer le quota d’action à l’intérieur d’un film calibré et propret, en équilibre entre la série B inventive et la boursouflure numérique. Il manque un cinéaste derrière la caméra pour faire décoller l’ensemble, assurer un minimum de direction artistique ( le repère des « audaci

Continuer à lire

12 years a slave

ECRANS | Après "Hunger" et "Shame", Steve McQueen adapte l’histoire vraie de Solomon Northup, homme libre devenu esclave, mais hésite entre grande forme hollywoodienne et effets de signature, entre son héros au parcours édifiant et l’esclavagiste fascinant incarné par sa muse Fassbender. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 janvier 2014

12 years a slave

Django unchained, Lincoln, 12 years a slave ; la question de l’esclavage aura inspiré récemment des cinéastes importants, chacun avec leur angle et leur manière. Western pop et politique marqué par la blaxploitation pour Tarantino, biographie dialectique, lyrique et fordienne pour Spielberg… L’approche de Steve McQueen est la plus frontale : le film se targue de regarder en face la question, ce que résume le premier plan où les esclaves alignés regardent la caméra et le spectateur. Au centre de ce théâtre ordinaire de l’asservissement, Solomon Nothrup ne se distingue pas du groupe, et pourtant son histoire est littéralement extra-ordinaire : homme libre, marié et père, violoniste dans la bonne société new-yorkaise, il est kidnappé et vendu à un propriétaire sudiste qui finira à son tour par le céder pour éponger ses dettes à un autre "maître" plus cruel et violent. La figure de Nothrup lance 12 years a slave sur

Continuer à lire

Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versent aussi dans une emphase sentencieuse explicitant autant les intentions de l’auteur que la réalit

Continuer à lire

Trance

ECRANS | De Danny Boyle (Ang, 1h35) avec James MacAvoy, Vincent Cassel, Rosario Dawson…

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Trance

La dégringolade continue pour Danny Boyle depuis qu’il n’a plus son scénariste Alex Garland à ses côtés. Après l’agaçant 127 heures, le voilà qui se fourvoie dans Trance, nanar improbable qui, à force de vouloir manipuler le spectateur, se perd lui-même dans son labyrinthe d’intrigues où un commissaire-priseur (MacAvoy) se fait hypnotiser par une médecin charmante (Rosario Dawson) pour retrouver la mémoire et, surtout, le tableau de Goya qu’il a subtilisé au nez et à la barbe des voleurs avec qui il s’était associé (Vincent Cassel joue le chef). À partir de là, c’est du grand n’importe quoi, avec une mise en scène clipée sur fond de techno, des choix de production ringards, des incohérences à la pelle et surtout une avalanche de twists même pas amusants. Il suffit de dire que l’un d’entre eux, crucial pourtant, repose sur le rasage d’une toison pubienne, pour mesurer l’ampleur de la cata. Certes, cela conduit à une magnifique nudité frontale comme on en voit peu par les temps puritains qui courent

Continuer à lire

A dangerous method

ECRANS | La rivalité entre Freud et son disciple Carl Gustav Jung, un sujet complexe mais idéal pour David Cronenberg, qu’il rend passionnant pendant 45 minutes, avant de laisser la main à son scénariste, l’académique Christopher Hampton. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 décembre 2011

A dangerous method

Au détour d’une séquence de séduction entre Sabina Spielrein (Keira Knightley, qui donne beaucoup d’elle-même à ce personnage de femme hystérique découvrant la nature sexuelle de son mal) et Carl Gustav Jung (Michael Fassbender, loin de l’animalité de Shame, comme cherchant à déchirer le corset moral qui l’enserre), celle-ci lui dit : «Dans chaque homme, il y a une part féminine». L’admirateur de David Cronenberg saisit instantanément ce qui renvoie à l’œuvre du cinéaste canadien : la sexualité comme révélateur de la confusion des genres. A dangerous method raconte le conflit entre Freud, qui pense que tout est explicable par la nature libidinale des êtres, et Jung, qui croit que certains phénomènes proviennent d’un inconscient collectif. Mais il dit aussi qu’il y a une part d’inexplicable dans le désir et que la chair prend toujours le dessus sur le cerveau. Malaise dans la civilisation Comment raconter cette rivalité intellectuelle sans s’empêtrer dans des couches de dialogues explicatifs ? Cronenberg trouve de belles parades à cet écueil : par la mise en scène, comme lors de ce passage remarquable où le dispositif d’analyse inventé par Jung se transforme en

Continuer à lire

Le charme hargneux de la bourgeoisie

ECRANS | Huis clos à quatre personnages tiré de la pièce «Le Dieu du carnage» de Yasmina Reza, le nouveau film de Roman Polanski est une mécanique diabolique et très mordante, sur la violence masquée derrière les apparences sociales, avec un quatuor de comédiens au sommet de leur art. Critique et décorticage des racines du Carnage. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 2 décembre 2011

Le charme hargneux de la bourgeoisie

C’est un incident banal, une dispute entre gosses qui tourne mal : l’un d’entre eux en frappe un autre avec un bâton, lui brisant plusieurs dents et une partie de la mâchoire. Cette scène muette sert de générique à Carnage, et Polanski la filme de loin, en plein air, tandis que la musique guillerette d’Alexandre Desplat semble se moquer de la violence du geste. On devrait s’en tenir là. Et c’est peu ou prou ce qui se passe dans la scène suivante : les parents de la «victime», Penelope et Michael Longstreet (Jodie Foster et John C. Reilly) relisent devant eux la lettre d’excuses des époux Cowan (Kate Winslet et Christoph Waltz), père et mère du «coupable». Les deux couples peuvent alors se séparer à l’amiable, mais quelque chose cloche, comme une insatisfaction réciproque, la sensation d’un malentendu pas encore totalement dissipé. Alors qu’Alan et Nancy Cowan se dirigent vers l’ascenseur, Penelope, visiblement nerveuse, leur demande si c’est eux qui sont désolés ou leur enfant. Ça n’a l’air de rien, mais ce détail va déclencher une heure quinze de huis clos en temps réel où les quatre protagonistes se livreront à toutes les formes de mesquinerie, réglant leurs comptes avec une v

Continuer à lire

Shame

ECRANS | Révélé par l’uppercut Hunger, le tandem Steve McQueen (réalisateur) et Michael Fassbender (acteur) enfonce le clou avec Shame, portrait entre extase et agonie d’un trader atteint de dépendance sexuelle, porté par un geste de cinéma extraordinaire de culot. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 2 décembre 2011

Shame

C’est par un crescendo incandescent que Steve McQueen nous attire à l’intérieur de son deuxième film, Shame. Crescendo musical où une envolée de cordes lyriques accompagne les images, mais aussi crescendo émotionnel dont l’inachèvement vaut comme raccourci du film dans son ensemble. Pourtant, il n’y a presque rien : un homme assis dans le métro regarde fixement la femme assise en face de lui, jolie, très maquillée, d’abord gênée par ce regard, puis curieuse et enfin complice. Elle se lève à la station suivante, on s’aperçoit qu’elle a une bague au doigt, elle sort de la rame. Il hésite quelques instants, puis se lève à son tour, tente de la rattraper mais elle a disparu dans la foule des passagers. Ce pourrait être un hommage au Brève rencontre de David Lean, le début d’un mélodrame à vous tirer des larmes. Ce sera l’inverse : une descente aux enfers. Car cet homme beau et attirant — normal, c’est le magnétique Michael Fassbender qui l’incarne, se livrant une fois encore à corps perdu à son metteur en scène Steve McQueen, qui l’avait révélé dans Hunger — nage dans un épais brouillard affectif, complètement accro au sexe, que ce soient des vidéos pornos sur le net, des call girls

Continuer à lire

X-Men: Le Commencement

ECRANS | Sous l’impulsion de Matthew Vaughn et de son producteur Bryan Singer, ce reboot de la saga mutante a le mérite de poser de bonnes questions, et nous venge avec les honneurs des récents blockbusters super-héroïques. François Cau

Christophe Chabert | Mardi 24 mai 2011

X-Men: Le Commencement

Tout le monde a sa propre vision du super-héros. Un individu extraordinaire, à même de pallier ses (nos ?) frustrations en devenant quelqu’un d’autre ; une métaphore de toutes les minorités, vouées à se dépasser face à l’adversité ; ou juste un frimeur en costume moulant qui, “en vrai“, tiendrait deux minutes dans une favela brésilienne. Mais par un savant mélange de simili hasard et d’opportunisme qui fait marcher son usine à rêves depuis de trop nombreuses décennies, Hollywood nous a récemment imposé un seul modèle, à travers les figures d’Iron Man, Green Hornet et Thor : le fils à papa arrogant, m’as-tu-vu, qui se lance dans la baston justicière comme d’autres feraient un caprice pour qu’on leur achète un scooter, avant de réaliser que bon sang de bois, quand on a de grands pouvoirs, on a comme qui dirait de grandes responsabilités Et de fait, on redoute dans les séquences d’introduction de X-Men : le commencement que la recette ne soit de nouveau appliquée sur la personne du mythique Professeur Xavier, qu’on a toujours connu vieux - pardon, sage - chauve et en fauteuil roulant. Ici, on a affaire à un jeune diplômé bourge, dragueur et picoleur, un peu trop

Continuer à lire

127 heures

ECRANS | de Danny Boyle (ÉU-Ang, 1h35) avec James Franco…

François Cau | Mercredi 16 février 2011

127 heures

Privé du souffle romanesque et euphorique qui faisait oublier les tics cinématographiques de Slumdog Millionnaire, Danny Boyle se plante en beauté avec 127 heures. L’histoire vraie d’Aron Ralston, amateur de sports extrêmes coincé pendant cinq jours dans une crevasse, la main bloquée par un lourd rocher, devient à l’écran une centrifugeuse à images dont le but ultime est de ne pas assumer qu’il ne se passe rien à l’écran — et pas beaucoup plus dans la tête de son personnage. Comme si Sofia Coppola avait fait de Somewhere un reportage de 50 minutes inside ! Boyle filme tout, dans toutes les positions, avec toutes les caméras disponibles, sauf… le calvaire de son héros et la performance de son acteur, ce qui pourtant constituait l’intérêt majeur du projet. À la place, on a droit à des plans récurrents sur des montres ou à l’intérieur d’une gourde, des travellings aériens traversant des centaines de kilomètres, des flashbacks sur des partouzes dans lesquelles on ne voit pas un seul sein (du puritanisme pur, car quand il s’agit de montrer Aron se sectionnant le bras, Boyle se délecte d’images gore !), et des séquences d’hallucinations pour, au propre comme au figuré, noyer le poisso

Continuer à lire

Fish Tank

ECRANS | Pour son deuxième long-métrage, Andrea Arnold filme à juste distance du style et du réalisme la quête identitaire et familiale d’une ado sauvage qui se rêve danseuse de hip-hop. La révélation de la rentrée. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 10 septembre 2009

Fish Tank

Si Red road, premier long de la réalisatrice anglaise Andrea Arnold, avait déjà séduit par sa maîtrise et son culot, Fish Tank, son nouveau film (et son deuxième prix du jury à Cannes !), confirme et amplifie cette sensation. Il faut dire que la cinéaste sait capter l’attention des spectateurs dès ses premiers plans… Quelque part entre les Dardenne et le Gus Van Sant d’Elephant, elle accompagne la marche d’une adolescente indocile, Mia (et son interprète, la remarquable Katie Jarvis), dans le paysage désolé d’une banlieue de tours et de terrains vagues, en caméra portée et écran carré — pied de nez gonflé au 16/9 triomphant. Comme pour bousculer ce programme «réaliste social» très anglais, Arnold fait basculer son introduction dans l’étrange, grâce à la rencontre avec un cheval attaché que Mia essaye de libérer. En dehors du symbole un peu appuyé (la fougue entravée est aussi celle de Mia), cet animal incongru dans le décor du film indique au spectateur que Fish Tank va s’autoriser aussi beaucoup de libertés. Mia farouche Il y a donc un fil rouge, celui de Mia : en conflit avec une mère (superbe de sensualité, et pour cause, c

Continuer à lire

Les Noces rebelles

ECRANS | de Sam Mendes (ÉU, 2h05) avec Leonardo Di Caprio, Kate Winslet…

François Cau | Lundi 19 janvier 2009

Les Noces rebelles

Ben Stiller a décidemment joué un mauvais tour au cinéma américain avec son dévastateur Tonnerre sous les tropiques. En voyant Les Noces rebelles, on pense sans arrêt à Satan’s alley, le faux film dont on voyait la vraie bande-annonce au début : du cinéma à oscars balisé, où clignote sans arrêt dans le coin du cadre «Attention sérieux», où les acteurs tirent en permanence la tronche sur une musique dramatique et dans une lumière chiadée. C’est très beau tout cela, mais aussi terriblement ennuyeux, surtout quand le propos du film, progressiste à souhait, vire constamment au pontifiant. Dans les années 50, un jeune couple veut casser la routine du "papa travaille pendant que maman brique la baraque" en partant pour l’Europe accomplir ses rêves de bohème. Mas le poids des conventions sera plus fort, et Les Noces rebelles tourne à la scène de ménage façon Qui a peur de Virginia Woolf. Théâtrale au possible, la mise en scène de Sam Mendes coule tout dans un béton infernal, à commencer par les deux comédiens principaux, en roue libre de grimaces et d’émotions surjouées. Pénible spectacle, mais qu’on prend l’habitude de voir en début

Continuer à lire