"L'Homme qui tua Don Quichotte" : tout ça pour ça ?

ECRANS | Pendant un quart de siècle, le réalisateur Terry Gilliam a quasiment fait don de sa vie au Don de Cervantès. Un dévouement aveugle, à la mesure des obsessions du personnages et aussi vaste que son monde intérieur. Mais l’histoire du film n’est-elle pas plus grande que le film lui-même ?

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

De retour en Espagne où il avait tourné son film d'études inspiré de Cervantès, un réalisateur de pubs en panne créative (Adam Driver) retrouve le cordonnier (Jonathan Pryce) à qui il avait confié le rôle de Don Quichotte. Mais celui-ci se prend désormais pour le chevalier à la triste figure et l'entraîne dans sa quête…

À un moment, il faut savoir terminer un rêve. Même quand il a tourné en cauchemar. L'histoire de la conception L'Homme qui tua Don Quichotte est l'une des plus épiques du cinéma contemporain, bien davantage que celle racontée par ce film aux visées picaresques. Palpitante et dramatique, même jusque dans ses ultimes et rocambolesques rebondissements. Idéalisée par son auteur pendant un quart de siècle, cette œuvre a gagné au fil de ses avanies de production une de nimbe de poisse à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon passe pour un rappel à la loi du garde-champêtre.

Elle a aussi suscité une attente démesurée auprès du public, sa légende de film invisible étant alimentée par le remarquable documentaire Lost in la Mancha. Quant à sa malédiction supposée (identique à celle frappant toutes les adaptations antérieures du roman de Cervantès), elle s'est finalement trouvée amplifiée par le barnum cannois qui l'a transformée en enjeu de prétoire. Était-ce une bonne idée d'offrir en guise de récompense à l'opiniâtre Gilliam le plaisir amer de gravir les marches rouges pour un film ayant failli lui faire la peau un nombre incalculable de fois ? D'offrir cette surexposition à ce qui se révèle un film mineur ou, plus précisément, de synthèse et de reprises de thèmes déjà bien disséqués par le cinéaste ?

Après l'heure, est-ce encore l'heure ?

Des Aventures du Baron de Münchhausen (1989) à Fisher King (1991) – pour ses héros fantasques (un brin schizoïdes) habités par un esprit de conquête chevaleresque – à L'Imaginarium du docteur Parnassus (2009), aux Frères Grimm (2005) ou Las Vegas Parano (1998) pour l'ambiance foraine, carnavalesque et la confusion entre la fiction et la réalité, Gilliam a passé son temps à disséminer des morceaux de la figure hallucinée de Quichotte chez d'autres personnages. Par ailleurs, on trouve maints avatars du couple qu'il forme avec Sancho Panza dans la plupart de ses films. La surprise se trouve donc ici émoussée. Pire : il y a comme un sentiment de déception visuelle, Gilliam peinant à éblouir et à donner une représentation des lubies de son cavalier exalté.

Certes, les images en noir et blanc du pubard ont la profondeur mystique de Mikhaïl Kalatozov ; les plans dans le château du grand méchant sont filmés à la Nicolas Roeg, en suivant des angles improbables avec des optiques déformantes. Il y aussi des géant en numérique à la fin. Mais il manque quelque chose. Comme une magie, une émotion et une authentique mélancolie qui ne transpire pas dans cet empilement patchworkesque d'aventures bancales. On ne marche pas et, sincèrement, on en éprouve de la peine pour tout le monde. Y pour compris pour Paulo Branco.

L'Homme qui tua Don Quichotte
de Terry Gilliam (Esp.-G.-B.-Fr.-Port.-Bel., 2h12), avec Jonathan Pryce, Adam Driver, Olga Kurylenko…


L'Homme qui tua Don Quichotte

De Terry Gilliam (Esp-Angl, 2h12) avec Jonathan Pryce, Adam Driver...

De Terry Gilliam (Esp-Angl, 2h12) avec Jonathan Pryce, Adam Driver...

voir la fiche du film


Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste: ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie? Ou l’amour triomphera-t-il de tout?


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Le Dernier Duel" : boucherie à l’arène

Le film de la semaine | Une querelle entre nobliaux moyenâgeux se transforme en duel judiciaire à mort quand l’un des deux viole l’épouse de l’autre. Retour aux sources pour Ridley Scott avec ce récit où la vérité comme les femmes sont soumises au désir, à l’obstination et à la vanité des hommes.

Vincent Raymond | Mardi 5 octobre 2021

France, fin du XIVe siècle. Tous deux écuyers au service du comte d’Alençon, Jean de Carrouges et Jacques Le Gris présentent des tempéraments opposés : quand le premier — un va-t-en-guerre impulsif — agace, le second obtient par son esprit en cour les bonnes grâces de son seigneur. Une rivalité va sourdre entre les deux hommes, s’amplifiant avec les années pour atteindre son sommet lorsque Marguerite, l’épouse de Jean, accuse Jacques de l’avoir violée pendant que son mari était à la guerre. Devant le roi et devant Dieu, Jean demande réparation lors d’un duel… Selon un adage bien connu, un auteur aura beau faire (ou contrefaire), il écrira toujours le même livre. D’une simple pelote de laine, l’on peut également tricoter toutes les formes que l’on désire, en variant les points… Puis défaire et refaire son ouvrage à l’envi tant que le fil ne rompt pas. On ignore si Ridley Scott taquine l’aiguille ; ce dont on est sûr, c’est qu’il ferraille depuis toujours avec certaines obsessions. Dont la figure "matricielle" du duel — et par duel, on comprend opposition frontale, rugueuse et continue — modelant l’essentie

Continuer à lire

Ridley Scott : « Tous les personnages sont importants pour moi »

Le Dernier Duel | Boulimique de films, féru d’histoires et d’Histoire, jamais à court d’expérimentations, Ridley Scott reprend les armes et les routes de France pour dépeindre un crime moyenâgeux. Propos rapportés lors de sa conférence de presse parisienne.

Vincent Raymond | Mardi 5 octobre 2021

Ridley Scott : « Tous les personnages sont importants pour moi »

Votre premier long métrage s’appelait Les Duellistes, et celui-ci, Le Dernier Duel. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans les duels ? Ridley Scott : Mais… chaque jour de ma vie est un duel ! Je suis en duel avec les studios, ou avec les uns ou avec les autres… Si vous ne pouvez pas supporter le stress, ne faites pas le même métier que moi ! (sourire) Quand j’ai tourné Les Duellistes, j’avais 40 ans et déjà pas mal réussi dans le domaine de la publicité. Du fait de cette réussite, je craignais de perdre l’envie de faire des films. Comme j’étais allé partout en France pour les pubs, pour le livre transformé en scénario, je ne pouvais penser qu’à la Dordogne. Du côté de Sarlat, sur le lieu où l’on souhaitait tourner, j’ai dû aller à la Mairie avec le script du film pour validation. La Mairie m’avait demandé « Hum… vous voulez faire un film ici ? — Oui. — Portant sur des affaires sexuelles ? — Non. — Avec Brigitte Bardot ? Dans le genre Michael Winner ? — Non. — OK, c’est bon. »

Continuer à lire

"Annette" de Leos Carax : noces de son

Ouverture Cannes 2021 | Espéré depuis un an, avec son titre qui est une quasi anagramme d'attente, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial, dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes, moins pour l’émotion…

Vincent Raymond | Mercredi 7 juillet 2021

Figurer en ouverture sur la Croisette n’est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c’est qu’elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L’œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l’enveloppe de luxe et encourt surtout le risque d’être vite oblitérée d’abord par le reste de la sélection, puis par le temps. On n’aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé… Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également à d’autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographie de l’égotisme des gens de la "société du spectacle", à l’instar du All That Jazz (Palme d’Or 1980) de Bob Fosse o

Continuer à lire

"The Dead Don't Die" : comme un petit goût de reviens-y-pas pour Jim Jarmusch

ECRANS | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il a effectué en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux (Bill Murray, Tilda Swinton, Adam Driver, Selena Gomez, Steve Buscemi, Chloë Sevigny, Danny Glover...) n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jim Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de Geor

Continuer à lire

"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Spike Lee en mode humour noir

ECRANS | Deux flics (l’un noir, l’autre blanc et juif) infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen – en moins rythmé. Grand prix lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mercredi 22 août 2018

Colorado Springs, États-Unis, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de "protéger et servir" piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa "doublure corps", il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la "blaxploitation" (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables "sidekicks", bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité

Continuer à lire

"Logan Lucky" : un Steven Soderbergh petit bras

ECRANS | de Steven Soderbergh (E.-U., 1h58) avec Channing Tatum, Adam Driver, Seth MacFarlane…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Les frères Logan sont des poissards, Clyde (qui a perdu son avant-bras à l’armée) en est persuadé. Bien que récemment viré et divorcé, son aîné Jimmy n’y croit pas et lui propose un casse d’autant plus ardu à accomplir qu’ils doivent compter sur Joe Bang, un braqueur… incarcéré. Heu ? Face à l’affiche, il y a de quoi baver : Steven Soderbergh réunit James Bond, la petite-fille d’Elvis, Kylo Ren et Magic Mike pour exploser le coffre-fort, non pas d’un casino au Nevada, mais d’un circuit de course automobile en Caroline du Nord. Il a beau translater son intrigue dans un État moins proche de l’Idaho, et la saturer de bras cassés (ou amputés), cette énième resucée auto-parodique de Ocean’s Eleven ne casse malheureusement pas trois pattes à un canard. Certes, il y a des crétins à la "frères-Coen", un portrait affligeant de la classe infra-moyenne et de l’Amérique profonde, mais on sent Tonton Steven tourner sur la réserve, sans forcer son talent, tout à la joie d’être avec ses potes. Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas, mais quelle frustration pour le public ! Imagine-t-on se rendre dans un restaurant gastronomique pour se faire servir u

Continuer à lire

"Silence" : du doute, pour une foi

ECRANS | En relatant le chemin de croix de jésuites du XVIIe siècle éprouvant leur foi en évangélisant un Japon rétif à la conversion, Scorsese le contemplatif explore ici sa face mystique — ce nécessaire ubac permettant à son œuvre d’atteindre des sommets.

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Loin d’être monochromatique, la filmographie de Scorsese reflète depuis toujours une admiration conjointe pour deux mondes ritualisés : le temporel des truands et le spirituel des religieux. S’il n’y a guère de malfrats dans Silence, on y découvre toutefois quelques châtiments pratiqués par les autorités nippones sur les chrétiens refusant d’apostasier, et que des mafieux trouveraient à leur goût ! La violence des confrontations entre ces deux univers autour de la notion de foi ne pouvait que fasciner le réalisateur de Taxi Driver et de Casino. Pour autant, Silence ne s’inscrit pas dans la veine stylistique des Infiltrés ou des Affranchis : la question intérieure et méditative prime sur la frénésie exaltée. Lent, posé, d’inspiration asiatique dans sa facture, il se rapproche du semi ésotérique Kundun (1997). Chacun sa croix Débutant par la recherche d’un missionnaire porté disparu, Silence se poursuit par une succession d’introspections pour le père Rodrigues parti sur ses traces. Feindre une abjuration

Continuer à lire

Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

ECRANS | Lors de son bref passage en France, Martin Scorsese a brisé le silence pour évoquer celui qui donne le titre à son nouveau film. Morceaux choisis et propos rapportés…

Vincent Raymond | Vendredi 3 février 2017

Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

Votre titre est accompagné au générique de début par un réel silence. Doit-il s’entendre comme un constat ou une injonction ? C’est une façon d’attirer l’attention du spectateur, mais aussi une forme de méditation intime, car ce film exige une concentration du public. Nous venons tous du silence et nous allons tous y retourner ; alors autant s’y habituer et s’y sentir bien. Qu’est-ce qui vous a autant attiré dans le livre de Shūsaku Endō ? J’ai été attiré — obsédé, devrais-je dire — par l’histoire qu’il raconte. Pour moi, il parle d’une manière extraordinaire de la façon d’accepter la spiritualité qui est en nous. Sa résonance est toute particulière de nos jours, alors que le monde rencontre de grands changements technologiques et que des faits horribles se déroulent. J’espère que cette histoire, et donc le film, pourra ouvrir un dialogue en montrant que la spiritualité existe, puisqu’elle est une part intégrante de notre humanité profonde. Vous avez porté ce projet plusieurs décennies. Que ressentez-vous à présent qu’il est achevé ? Cela a duré longtemps, en effet. J’ignorais c

Continuer à lire

"Paterson" : poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle pas être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée – semble-t-il – pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré le poète et romancier américain William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jim Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit – et, pour nou

Continuer à lire

While we’re young

ECRANS | Après "Frances Ha", Noah Baumbach continue d’explorer le New York branché et sa bohème artistique, transformant la pièce d'Ibsen "Solness le constructeur" en fable grinçante et néanmoins morale où des bobos quadras se prennent de passion pour un couple de jeunes hipsters. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 juillet 2015

While we’re young

Quarante ans, toujours pas parents ; Josh et Cornelia (couple inattendu mais crédible formé par Ben Stiller et Naomi Watts) sont en pleine crise. Tandis que leurs amis bobos new-yorkais s’assurent une descendance, eux semblent frappés de stérilité. Celle-ci n’est pas seulement sexuelle, elle est aussi créative, en particulier pour Josh, en galère pour terminer un documentaire fleuve qui, manifestement, n’intéresse que lui. Jusqu’au jour où ils rencontrent Jamie et Darby – Adam Driver et Amanda Seyfried, prototypes de hipsters ayant fait de la bohème une règle de vie. À leur contact, Josh et Cornelia trouvent une seconde jeunesse, revigorés par ce couple qui semble vivre dans un présent perpétuel. Noah Baumbach se livre alors à une comédie de mœurs contemporaine, même s’il s’inspire très librement d’une pièce vieille d’un siècle – Solness le constructeur d’Ibsen. Le ton y est mordant et le monde actuel en prend pour son grade : tandis que Josh se débat avec son portable, ses CD et son appartement design, Jamie ne jure que par les vinyles, les VHS et le mobilier vintage. La jeunesse s’empare des objets ringards de ses aînés et les rends hype et désirables, y com

Continuer à lire

Hungry hearts

ECRANS | Après "La Solitude des nombres premiers", Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en scène rappelle Polanski. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 février 2015

Hungry hearts

La rencontre entre Jude et Mina pourrait être le prélude à une comédie romantique : ils se retrouvent tous deux enfermés dans les toilettes d’un restaurant chinois, incommodés par l’odeur et embarrassés par cette promiscuité forcée. Cette première scène de Hungry hearts agit donc comme un faux-semblant pour le reste du film, pas franchement drôle et même carrément inquiétant. Mais Saverio Costanzo, déjà auteur du remarquable La Solitude des nombres premiers, y offre deux indices au spectateur quant à la tournure que prendront les événements : d’abord, la claustration physique et son prolongement psychologique, véritable sujet du film ; puis cette idée d’un corps masculin dont les fluides créent des effluves nauséabondes et potentiellement dangereuses. C’est ce qui va détraquer l’histoire d’amour : une fois le mariage célébré, l’enfant à naître n’est pas vraiment désiré. « Ne viens pas en moi ! » demande Mina, mais Jude ne parvient pas à se retenir. Quelque chose d’étranger est donc entré dans son corps

Continuer à lire

Frances Ha

ECRANS | En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteure Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une résurrection du grand cinéma indépendant américain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 juin 2013

Frances Ha

Elle s’appelle Frances et c’est déjà tout un programme pour le nouveau film de Noah Baumbach, son meilleur depuis Les Berkman se séparent. Frances est une New-yorkaise pur jus, mais c’est comme si cette belle création cinématographique, fruit d’un travail en symbiose entre le cinéaste et son actrice Greta Gerwig, était aussi l’héritière d’un certain cinéma français. Dans une des nombreuses chambres où elle va échouer et qu’elle se refuse obstinément à ranger, Frances épingle un poster anglais de L’Argent de poche de François Truffaut ; avec un de ses colocataires, elle regarde un soir à la télé Un conte de Noël de Desplechin ; sur un coup de tête, la voilà partie pour Paris, où elle traîne entre le Café de Flore et la Sorbonne, tentant vainement d’avancer dans sa lecture de Proust ; enfin, séquence mémorable, on la voit danser en toute liberté dans la rue tandis que la caméra l’accompagne en travelling latéral, avec Modern Love de David Bowie déchaîné sur la bande-son.

Continuer à lire

Oblivion

ECRANS | Après "Tron l’héritage", Joseph Kosinski avait toutes les cartes en main pour confirmer son statut de nouveau maître de la SF avec cette adaptation de son propre roman graphique. Hélas, le voilà rattrapé par son fétichisme kubrickien, qu’il tente vainement de transformer en blockbuster à grand spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 avril 2013

Oblivion

Dans une des pubs qui l’avaient fait connaître, Joseph Kosinski s’amusait à faire circuler le spectateur dans la reproduction virtuelle de l’hôtel Overlook imaginé par Stanley Kubrick pour Shining. Dans Tron l’héritage, qui marquait ses débuts prometteurs au cinéma, il recréait la chambre de 2001 et faisait circuler ses personnages dans un bar qui ressemblait comme deux gouttes de lait à celui d’Orange mécanique. Autant dire que Kosinski fait une fixette sur l’immense Stanley ; ce qu’on ne lui reprochera pas, loin de là, mais disons qu’il faut avoir les épaules solides pour oser se mesurer à un tel monument. Face à Oblivion, qui croule sous les références à 2001 — jusqu’au nom d’une des boîtes de production du film, Monolith pictures ! — on ne peut que constater que cette obsession est filtrée par une culture geek avec qui elle ne fait pas forcément bon ménage. Et que l’univers visuel et virtuel de Tron collait dans le fond beaucoup mieux à l’

Continuer à lire

À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 février 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, autre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui, et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction « la merveille » : Le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langu

Continuer à lire

La Terre outragée

ECRANS | Étrange film qui raconte en deux parties l’accident de Tchernobyl et ses conséquences vingt-cinq ans après sur une poignée de rescapés, avec la force visuelle du cinéma russe et la pesanteur psychologique du cinéma français. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 23 mars 2012

La Terre outragée

En 1986, tandis que la centrale de Tchernobyl explosait, la vie continuait dans les villages environnants. À Pripiat, Anya et Piotr se marient, et la joie de cet amour juvénile va, en pleine cérémonie, être obscurcie par une menace que personne ne soupçonne, sinon un ingénieur ayant immédiatement compris l’ampleur de la catastrophe. Piotr, pompier, est appelé pour éteindre le feu ; il n’en reviendra pas, laissant Anya seule et marquée à jamais par le drame. Cette histoire, c’est celle que raconte Michale Boganim dans la première partie de La Terre outragée. Loin de s’en tenir à une reconstitution façon docu-fiction, elle saisit littéralement le spectateur par la force d’évocation des images : personnages et décors ne semblent faire qu’un au sein de plans composés dans la tradition du meilleur cinéma russe, avec un lyrisme visuel qui rappelle Klimov, Tarkovski ou Kalatozov. Dans ce bout d’Ukraine hors du temps et insouciante, seule une statue de Lénine en plein cœur du village vient rappeler que la liberté n’est que conditionnelle. Une fois la catastrophe arrivée, la machine étatique se met en marche et Boganim filme quelques séquences terrifiantes où les hommes sont arr

Continuer à lire

L’Imaginarium du Docteur Parnassus

ECRANS | Il ne faut jamais parier sa tête avec le Diable… Pour avoir oublié cette maxime fellinienne, le Docteur Parnassus, qui autrefois faisait tourner le monde (...)

François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L’Imaginarium du Docteur Parnassus

Il ne faut jamais parier sa tête avec le Diable… Pour avoir oublié cette maxime fellinienne, le Docteur Parnassus, qui autrefois faisait tourner le monde en en racontant le grand récit universel, est devenu un vieux camelot à la tête d’un anachronique théâtre ambulant. Et c’est maintenant sa fille, Valentina, qui à l’approche de ses 16 ans risque de finir dans l’escarcelle du malin. Ce petit cirque brinquebalant va croiser la route de Tony, escroc sauvé de la mort alors qu’il était pendu sous un pont ; le bel intrigant va trouver dans cet imaginarium un endroit idéal pour fuir son passé. Comme d’habitude chez Terry Gilliam, le pitch du film est prétexte à tous les délires baroques, notamment quand Tony pénètre de l’autre côté du miroir, changeant de visage (idée inventée par l’auteur pour terminer un tournage brisé par la mort de Heath Ledger ; Jude Law, Colin Farrell et Johnny Depp viennent donc jouer les doublures de luxe…) et arpentant des mondes visuellement déments. Mais ce n’est pas cela qui séduit le plus dans le film — son abus de fond vert est même un péché coupable. En recentrant (contraint et forcé ?) son histoire autour du docteur Parnassus, Gilliam propose un étonna

Continuer à lire

L’imaginaire au pouvoir

ECRANS | À l’occasion de la sortie de "L’Imaginarium du Docteur Parnassus", portrait du plus obstiné des cinéastes de l’imaginaire, des délires de Monty Python aux galères de Don Quichotte… Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L’imaginaire au pouvoir

L’œuvre de Terry Gilliam commence par des dessins découpés et animés sommairement, et s’achève (provisoirement) par un petit théâtre de marionnettes manipulées grossièrement dans la rue. La boucle est bouclée, se dit-on. Lui aussi, d’ailleurs. « Quand j’ai fini L’Imaginarium du Docteur Parnassus, je me demandais vraiment ce que j’allais faire après » dit-il lors de la conférence de presse donnée à Lyon au lendemain de la présentation du film. « Il fallait trouver un projet avec lequel je pouvais avoir autant de plaisir, qui exprimerait aussi bien ma vision du monde. J’ai repris Don Quichotte, et je me demande ce qu’il va être. Le film grandit tout seul, comme quelque chose d’organique, avec sa vie propre… » Gilliam revient donc sur les lieux du crime, ce tournage apocalyptique et ce film inachevé qui a scellé (avec l’aide du documentaire Lost in la mancha, un « unmaking of » stupéfiant) son image de cinéaste maudit. Une étiquette qui l’a poursuivie ensuite, jusque sur le tournage de Tideland (2005) où il en est encore à se lamenter sur les tuiles (pourtant très ordinaires) qui lui tombent dessus. Mais Gilliam a chang

Continuer à lire

Pendre un enfant par la main

ECRANS | Comme l’a prouvé le documentaire “Lost in la Mancha”, Terry Gilliam n’est pas homme à se laisser abattre (même l’attelle qu’il arbore ce jour-là à la main le fait bien marrer). En plein micmac sur la post-prod’ des “Frères Grimm”, il peaufine “Tideland”, film dont on vous dit le plus grand bien ci-contre. Retour sur la confection du plus atroce de ses chefs-d’œuvre. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 5 juillet 2006

Pendre un enfant par la main

Petit Bulletin : Tideland ressemble au premier film d’un jeune réalisateur enragé…Terry Gilliam : Je me suis senti très jeune en tournant ce film, on n’avait pas beaucoup de temps, pas beaucoup d’argent, on est justes parti sur une impulsion. Toute l’expérience a été très instinctive, je ne me souciais de rien à partir du moment où j’avais trouvé Jodelle Ferland et retrouvé Jeff Bridges. J’ai pensé à lui tout de suite en lisant le bouquin : un personnage de connard égoïste complètement défoncé que le public doit aimer malgré tout ; et tout le monde aime Jeff, quoi qu’il fasse ! Il y a une telle chaleur qui se dégage de lui… On plaisantait sur le tournage, en disant que c’était le Dude de Big Lebowski dix ans plus tard, et que le Dude avait déconné total… The Dude is dead ! Le film passe mieux à la seconde vision, une fois “débarrassé“ du choc de sa découverte…C’est encore mieux la troisième fois (rires) - j’ai une grosse hypothèque sur ma maison… Beaucoup de gens réagissent violemment. Michael Palin (un ex-Monty Python – ndlr) l’a vu une première fois et a quitté la salle en plein milieu. Je l’ai rappelé le l

Continuer à lire